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Yevgeny Sudbin, musicien poète et recréateur pyromane

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Maison de la Radio, Auditorium 104. 10-VI-2017. Alexandre Scriabine (1872-1915) : Vers la flamme op. 72 ; Nocturne pour la main gauche op. 9 n°2. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : deux nocturnes op. 10 n°1 et op. 19 n°4 ; Troïka op. 37 n°11 extraite des Saisons. Franz Liszt (1811-1886) : Harmonies du Soir, n°11 des douze Études d’exécution transcendante. Domenico Scarlatti (1685-1757) : cinq sonates pour clavier K.197, K.455, en sol mineur, K.9 et K.27. NikolaÏ Medtner (1880-1951) : Sonata tragica op. 39 n° 5. Yevgeny Sudbin, piano.

yevgeni_sudbin2Dans le cadre du week-end Nuits d’été, Radio-France invite en l’auditorium 104 de la maison de la Radio, , pianiste rare à la scène en nos contrées, technicien accompli doublé d’une personnalité musicale aussi forte qu’attachante.

Le programme de ce soir peut se prêter à plusieurs grilles de lecture : la prédilection pour la pièce narrative, l’exploration de la forme brève, l’évocation de l’atmosphère nocturne au fil des âges, ou l’éternel retour à l’âme russe dans sa quintessence nostalgique, mystique ou tragique.

Il y a du félin chez ce jeune virtuose : d’une démarche décidée, il prend possession de l’instrument le dos légèrement voûté. Arc-bouté sur son siège, prêt à bondir sur le clavier, leste et furtif, il semble apprivoiser lentement le grand Steinway de concert qu’au terme du récital il remerciera presque d’une caresse complice quasi amicale. nous subjugue dès l’inaugural, lascif et venimeux poème Vers la Flamme du Scriabine ultime : en permanente recherche de nouvelles couleurs, il y creuse toujours plus avant la sonorité et, au climax de cette étrange et mystique pérégrination, l’instrument-roi devient celui-là même du délire mystique ; la musique embrase tous les possibles poétiques au terme d’un crescendo aussi frénétique qu’hypnotique.

Après cette entrée en matière très énergétique, les deux Nocturnes et la Troïka extraite des Saisons opus 37 de Tchaïkovski ramènent l’auditoire à plus de calme et de spleen sans jamais tomber dans la mièvrerie. Le bien juvénile Nocturne pour la main gauche seule opus 9 n°2 de Scriabine nous réserve un pur moment de bonheur, d’un goût parfait loin de toute tentation salonarde un peu facile. L’aisance technique de l’interprète, son exploration ductile de tous les registres et le subtil dosage de la pédale nourrissent la parfaite illusion d’un usage des dix doigts. Mais l’essentielle poétique lisztienne de l’évocation vespérale, bien moins univoque, celle des Harmonies du soir, pénultième Étude d’exécution transcendante, révèle en Sudbin tant un maître de l’évocation des atmosphères les plus raréfiées et contemplative qu’un éloquent orateur extraverti dans la grandiose et périlleuse section centrale.

Après l’entracte, quelle joie de retrouver le pianiste russe dans un éventail de sonates de qu’il doit particulièrement chérir : cinq miniatures qu’il a d’ailleurs enregistrées toutes au sein des deux volumes consacrés à dix ans de distance à ce répertoire (lire notre critique du second). Si, à n’en pas douter, ce répertoire constitue le pain quotidien et ô combien béni du pianiste, il n’est pas pour autant sujet à de précautionneuses révérences : au contraire, Yevgeny Sudbin s’y adonne à une totale récréation musicale, loin des modes historiques ou d’autres approches pianistiques éculées. Il s’agit de portraits par petites touches du compositeur et surtout de son interprète élu : en quelques instants l’on passe de l’évocation de paysages intérieurs douloureux ou sombres (sonates K 197 et 27) aux virevoltantes facéties ou aux fantaisies digitales les plus échevelées et extraverties (Sonate en sol mineur).

Pour conclure le récital, l’artiste revient à sa Russie natale et nous subjugue par une torrentielle et emportée Sonata  tragica de Medtner, génial pianiste-compositeur russe contemporain de Rachmaninov, mais à l’œuvre hélas bien moins célèbre ou fréquentée que celle de son illustre rival car sans doute moins immédiatement accessible. Sudbin dose ses effets tout au long de cette page lapidaire (un seul mouvement d’une bonne dizaine de minutes) et en éclaire d’une cinglante lumière et d’une urgence dramatique incendiaire la richesse polyphonique et la trame harmonique parfois touffues.

Après un accueil triomphal, l’artiste nous gratifie de deux bis, la célébrissime Barcarolle figurant le mois de juin au fil du recueil des Saisons de Tchaïkovski et surtout sa propre, incroyable, virtuosissime et iconoclaste paraphrase « A la minute », d’après la valse-minute opus 64 n°1 de Chopin, où le pianiste  se double d’un re-créateur imaginatif et rappelle la manière de bien des virtuoses émancipés du siècle passé. Le public, médusé, réserve à ce grand artiste aussi attachant qu’original un ultime tonnerre d’applaudissements mérités !

Crédits photo: Yevgeni Sudbin © Peter Rigaud

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