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L’éloquence discrète de Nelson Freire, en récital à Paris

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Philharmonie 1 – Grande salle. 9-II-2018. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude pour orgue BWV 535 (transcription : Alexander Siloti) ; Ich ruf‘ zu Dir, Herr Jesu Christ ; Komm, Gott Schöpfer, heiliger Geist (transcription : Ferrucio Busoni) ; Jésus que ma joie demeure (transcription : Myra Hess). Robert Schumann (1810-1856) : Fantaisie op. 17. Johannes Brahms (1833-1897) : Vier Klavierstücke op. 119. Claude Debussy (1862-1918) : La Plus lente que lente ; Golliwogg’s cake-walk (extrait de Children’s Corner). Isaac Albéniz (1860-1909) : Evocación ; Navarra. Nelson Freire, piano

Nelson FreireLors de ce récital à la Philharmonie de Paris, s’affirme une fois de plus comme une figure majeure du piano de notre temps, dans un programme très varié convoquant nombre de ses compositeurs fétiches, comme Bach, Schumann, Brahms, ou encore Debussy et Albéniz.

Si le pianiste avait initialement prévu de débuter ce récital par la Sonate « alla Turca » de Mozart, c’est finalement avec Bach qu’il ouvre ce concert, par trois pièces célèbres déjà données lors de son dernier récital, dans cette même salle, en mars 2017. Des transcriptions maintes fois jouées et qu’il a lui-même enregistrées, de Busoni « Ich ruf’ zu Dir, Herr Jesu Christ », de Siloti, Prélude pour orgue BWV 535, et de Dame Myra Hess « Jesu, Joy of Man’s Desiring » qu’il déroule ce soir avec une intériorité nettement plus marquée, dans une lecture peut-être moins jubilatoire et moins lumineuse. Trois moments musicaux d’une rare intensité, pleins de ferveur, de solennité, d’humilité, de délicatesse et d’élégance, où la sonorité très particulière du piano parvient à se rapprocher de celle de l’orgue par son ampleur et le jeu des résonances s’appuyant sur un usage savant de la pédale.

La Fantaisie de Schumann, dédiée à , est une œuvre composite comprenant trois sections aux climats bien différents. La première s’adresse à Clara, bouleversant témoignage d’un amour contrarié dont le pianiste brésilien nous donne, ici, une interprétation plus douloureuse que passionnée, favorisant par son jeu naturel la continuité de la ligne mélodique et la nostalgie intime de l’absence plutôt que la fièvre angoissée de l’attente. La deuxième, en s’apparentant à un scherzo, se veut un hommage au maître de Bonn. Le jeu de se fait alors plus percussif, mais sans dureté, lui conférant son caractère plus solennel et énergique, tandis que la troisième pièce, fortement marquée par l’influence beethovénienne (Sonate « Clair de lune » et Symphonie n° 7), retrouve enfin la paix dans le chant du piano qui s’élève comme une prière s’ouvrant sur l’infini.

Brahms considérait les Quatre pièces pour piano de son opus 119 comme les tendres « berceuses de sa souffrance ». Ultimes compositions pour le piano, épurées, sortes de confidences, elles dressent en quatre étapes tout un itinéraire pianistique, de la mélancolie de l’Adagio initial à l’héroïsme conquérant de la Rhapsodie finale. Nelson Freire y déploie son jeu inimitable fait de virtuosité, d’équilibre entre les deux mains, de sincérité, de naturel sans théâtralité ni effet de manche, laissant toutefois sourdre tout au long de ce douloureux parcours une certaine froideur, dégageant assez peu d’émotion, semblant se contenter d’une démonstration pianistique là où nous aurions souhaité plus d’implication.

Année de commémoration oblige (avec le centenaire de la mort de ), Nelson Freire nous livre deux pièces du grand « Claude de France » toutes en contrastes et fluidité, La plus lente que lente et Golliwogg’s cake-walk, où la souplesse et la variété du jeu pianistique font merveille, oscillant entre parodie et accents jazzy.

Un superbe récital qui se conclut avec sur Evocación, la pièce inaugurale du premier cahier d’Iberia, sorte de rêverie sur un rythme de fandango, et Navarra, plus virtuose et colorée, laissée inachevée par la mort du compositeur, avant d’être complétée par son élève . Une belle façon, par cette Espagne rêvée, de parfaire un triomphe bien mérité.

Crédit photographique : Nelson Freire © Mat Hennek

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