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La musique ancienne en bonne place à La Roque d’Anthéron

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

La Roque d’Anthéron. Cloître de l’abbaye de Silvacane. 23-VII-2018. Œuvres de François Couperin (1668-1733), Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Jean-Henry d’Anglebert (1629-1691), Jacques Champion de Chambonnières (1601-1672), Georg Muffat (1653-1704). Jean-Luc Ho, clavecin.
Cloître de l’abbaye de Silvacane. 25-VII-2018. Œuvres de François Couperin (1668-1733), Johann Sebastian Bach (1685-1750). Jean Rondeau, clavecin.
Cloître de l’abbaye de Silvacane. 30-VII-2018. Œuvres de Jean-Henry d’Anglebert (1629-1691), Jacques Champion de Chambonnières (1601-1672), Louis Couperin (1626-1661), Johann Jakob Froberger (1616-1667), François Couperin (1668-1733). Skip Sempé, clavecin.
Cucuron. Église Notre-Dame de Beaulieu. 5-VIII-2018. Œuvres de William Byrd (1540-1623), John Bull (1562-1628), John Blow (1648-1708), Henry Purcell (1659-1695), Thomas Tallis (1505-1585). Freddy Eichelberger, orgue

Rondeau_┬® Christophe GREMIOT_25072018-5Il semble que le clavecin soit à la mode cet été. Cela est vrai avec le projet Scarlatti 555 dans le cadre du festival de Radio-France Occitanie Montpellier. Cela est également vrai au Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron, où se succèdent onze clavecinistes sous les voûtes du cloître de l’abbaye de Silvacane pour commémorer le 350e anniversaire de la naissance de .

La plupart appartiennent à la jeune génération des clavecinistes français comme et . D’autres ont une plus longue expérience, comme . Enfin, pour que tous les claviers soient représentés dans la programmation du festival, c’est à que l’on a demandé de faire sonner le bel orgue historique de Cucuron.

Accueilli par les chants d’oiseaux et les cigales en fond sonore, le clavecin de trône sur une estrade sous la croisée d’ogives d’un angle du cloître de l’abbaye cistercienne de Silvacane. fait son entrée en tenue décontractée. Son programme est construit autour de l’influence de l’opéra lulliste sur la musique pour claviers. La danse et le chant sont les deux sources d’inspiration du « grand genre » français. Les transcriptions d’extraits d’opéra sont à la mode dès cette fin du XVIIe siècle. Le sommet en est sans doute la passacaille de l’Armide de Lully transcrite par Jean-Henry d’Anglebert. Le jeu de Jean-Luc Ho y fait preuve d’une magnifique clarté d’élocution. Il a le sens de la déclamation, et la profusion des ornements ne nuit en rien au discours. Une idée originale pour évoquer l’art oratoire de l’époque lulliste : inclure dans ce programme la Toccata Prima de , écrite pour l’orgue dans le stylus fantasticus et qui fait très bel effet sur le clavecin accordé au tempérament inégal.

Deux jours plus tard, le public se presse dans le cloître de Silvacane pour écouter le showman du clavecin, . Sur l’estrade, on a changé d’instrument : toujours , mais une copie d’un clavecin français d’Antoine Vater du début du XVIIIe siècle. Quel luxe de pouvoir choisir son clavecin en fonction du programme ! Jean Rondeau partage son récital entre et , chaque partie étant introduite par une improvisation libre dans le style du compositeur. Le début, sur le petit jeu, peine à concurrencer les chants d’oiseaux et les cymbales des cigales. Mais peu à peu, tout se mêle parfaitement, et c’est comme si le son du clavecin se trouvait enrichi d’harmoniques nouvelles. L’oreille de l’auditeur oublie les bruits extérieurs pour ne plus entendre que le son si riche de l’instrument. L’incomparable toucher de Jean Rondeau sculpte à merveille la pâte sonore des pièces du troisième ordre de François Couperin. Quand arrive le style luthé dans La Ménetou ou les célèbres Barricades mystérieuses, on peut regretter les fluctuations de tempo. Trop de rubato peut nuire au mystère… Mais en fin de programme, la chaconne pour violon seul de Bach dans la transcription de Brahms réunit tous les ingrédients du génie.

Avec , changement de génération, mais l’esprit de liberté de l’interprète est un modèle que devraient suivre beaucoup de jeunes clavecinistes. Le programme tire le fil conducteur imposé du côté de la fin du XVIIe siècle avec des musiques « entendues par François Couperin ». Une belle place est faite à l’oncle, . Le maître mot du jeu de Skip Sempé : l’expressivité. Sous ses doigts, le clavecin chante, le clavecin pleure. Pas moins de trois Tombeaux dans ce programme mélancolique ; l’hommage rendu au luthiste Blancrocher par et nous offre les plus belles pages de l’époque, et on frémit en entendant sonner le glas dans le grave du clavecin. L’Allemand, à la fin d’une pièce d’une extraordinaire complexité harmonique, va jusqu’à nous faire entendre la chute fatale de son ami dans l’escalier dans une étonnante gamme descendante.

façade1Depuis 1994, le festival de La Roque d’Anthéron a mis à l’honneur l’orgue historique de Cucuron, le plus authentique du Sud Lubéron. Construit en tribune en 1786 en récupérant les tuyaux d’un orgue primitif de 1614 dû à Pierre Marchand, cet instrument à un seul clavier et quatorze jeux a été restauré dans son état d’origine par Patrice Bellet en 1983.

connaît bien cet instrument dont il apprécie le caractère authentique, et a choisi pour l’illustrer un programme qui lui convient parfaitement : une promenade dans les îles britanniques de la Renaissance au XVIIe siècle, alternant musiques savantes et musiques d’inspiration populaire.

Deux grandes fresques polyphoniques de et , l’une en début de programme et l’autre à la fin, sont magistralement servies par le toucher très clair de Freddy Eichelberger. Le public aura apprécié que l’interprète présente lui-même son programme et donne des explications utiles pour comprendre la construction du In nomine de Bull, entre autres.

Plusieurs pièces sur des thèmes traditionnels permettent d’apprécier l’imitation de la cornemuse, ou celle du fifre sur le jeu de larigot de l’orgue, et nous rappellent avec bonheur les musiques populaires enregistrées par l’ensemble Les Witches dont Freddy Eichelberger fut un des piliers pendant plus de vingt ans. Très apprécié comme continuiste, il est unanimement reconnu comme un génial improvisateur, et nous en a donné un bel exemple en improvisant trois versets sur un psaume huguenot dans le style hollandais du XVIIe siècle qu’il maîtrise parfaitement. Tout au long de ce programme, son jeu d’une belle éloquence a fait chanter le magnifique orgue de Cucuron.

Crédits photographiques : Jean Rondeau © Christophe Grémiot ; Cucuron © Christian Glaenzer

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