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Scarlatti 555 : l’itinérance occitane de l’intégrale des sonates

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Pergain-Taillac, Château d’Ampelle. Château de Flamarens. 19-VII-2018. Domenico Scarlatti (1685-1757) : intégrale des sonates pour clavecin. Mario Raskin, Violaine Cochard, Olivier Baumont, Olga Paschchenko, clavecin

Violaine Cochard aux claviersLes châteaux médiévaux gascons d’Ampelle à Pergain-Taillac et de Flamarens étaient transformés en studio d’enregistrement pour recevoir le projet itinérant Scarlatti 555, après Perpignan notamment.

Cela aura été un des grands paris de cet été musical 2018, l’idée folle de Marc Voinchet, directeur de France Musique, de faire interpréter les 555 sonates de Domenico Scarlatti par trente clavecinistes en trente-cinq concerts dans treize lieux différents de la région Occitanie, à l’occasion du festival Radio France Occitanie Montpellier. Il en avait confié la réalisation, le choix des instrumentistes et la répartition des sonates à Frédérick Haas. Trente ans après, c’était l’occasion de saluer la réalisation monumentale de Scott Ross, qui avait enregistré l’intégrale pour Erato, sous l’impulsion d’Alain de Chambure. Elle demeure une référence absolue, toujours disponible.

Quatre clavecinistes de générations différentes étaient au programme, et à Ampelle, puis et à Flamarens, touchant des instruments de , le génial facteur de clavecins autodidacte, installé à Barbastre en Lot-et-Garonne.

Dans la chaleur de l’été gascon

Le marathon d’un jour commence avec le claveciniste argentin , qui touche un clavecin de réalisé en 2014 d’après un instrument d’Antoine Vater (1689-1759), ce facteur allemand de la première moitié du XVIIIe siècle, installé à Paris où il reçut son ami Telemann lors de son séjour en 1738. Cet élève de Rafaël Puyana, qui travailla également avec Scott Ross, représente aujourd’hui une école traditionnelle du clavecin avec un jeu très structuré, non dénué de finesse. Il a choisi dix-sept sonates groupées par deux ou trois selon leur proximité de tonalité et des tempos rapides pour la plupart (Allegro, Allegro ma non molto, Minuetto, Presto et trois Andante).

Enregistrement oblige, comme ses trois collègues, le claveciniste joue son programme d’un seul tenant, sans applaudissements, dans une grande concentration et une qualité d’écoute exceptionnelle de la part du public. La chaleur intense de l’été gascon impose toutefois une brève pause pour un accord d’ajustement. Mario Raskin respecte scrupuleusement le texte de Scarlatti avec une certaine gravité dans l’interprétation, qui rappelle parfois le jeu de Ruggero Gerlin.

Dans seize sonates alternant les modes majeur et mineur, mais à dominante majeur et selon tempos rapides (12 Allegro pour 4 Andante), a choisi un clavecin de 2014 d’après un instrument de Johann Heinrich Gräbner (1665-1739), qui se trouve à la Villa Betramka à Prague. Mozart composa son Don Giovanni sur l’original. Son toucher doux et délicat convient à merveille à la fluidité musicale de Scarlatti dans ces petits bijoux d’invention et de charme, comme d’originales friandises sonores. Sans parler de fantaisie, Violaine Cochard adopte une liberté de jeu qui sied parfaitement à la liberté d’écriture, au-delà de toutes les règles en vigueur, que Scarlatti s’est octroyée dans ce corpus unique des sonates.

Liberté intime d’une musique aristocratique

La soirée se poursuit quelques dizaines de kilomètres et une série de vallons plus à l’est, à l’impressionnant château de Flamarens. Le même instrument servait aux deux récitals suivants, une copie de 1979 d’un grand clavecin conservé au Musée Pyrénéen de Lourdes, vraisemblablement de la main du grand facteur strasbourgeois Jean-Henry Silbermann (1727-1799).

Olga Paschchenko

Avec un jeu franc et direct, a choisi pour sa part seize sonates selon les mêmes alternances que ses collègues précédents. Son toucher parfois puissant convient au grand clavecin, qu’il fait sonner majestueusement en restant très sobre, avec une grande aisance digitale, restituant à merveille le caractère dansant, sautillant et souvent gai de ces merveilleuses pièces. Avec souplesse et d’innombrables nuances, il donne vie à ce flot musical atypique dont les couleurs changent sans arrêt. Le temps étant moins compté dans le déroulement de la soirée, le grand pédagogue s’octroie même un rappel avec la Sonate en la majeur K 208.

Enfin, la jeune claviériste russe clôture cette journée gersoise du marathon Scarlatti 555 par un choix de dix-sept sonates. Même si l’auditoire se renouvelle relativement à chaque récital, certains ont entendu plus de cinq heures de clavecin dans la journée et l’attention se relâche quelque peu en fin de soirée… La perception en est donc différente, si ce n’est faussée. Le grand clavecin de Philippe Humeau offre une sonorité puissante, mais le toucher impérieux d’ semble plus raide. On a l’impression que Scarlatti a perdu son caractère méditerranéen au profit de quelque-chose de plus discipliné, voire corseté. C’est un Scarlatti plus sérieux que l’on imagine dans les froids palais de Saint-Pétersbourg plutôt que dans la suave intimité d’un château espagnol. Heureusement, l’interprète se détend et son jeu s’assouplit et s’affine au cours du récital pour retrouver le soleil et le sourire de Domenico. Le public enthousiaste en demande plus et elle lui offre l’Andante du célèbre concerto de Marcello dans la transcription de Bach.

Crédits photographiques : Violaine Cochard, Olga Pashchenko et Olivier Baumont © Alain Huc de Vaubert

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