Nuria Schönberg-Nono, à propos de son père Arnold Schönberg

A l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort d’, décédé à Los Angeles le 13 juillet 1951, ResMusica invite à découvrir l’entretien que sa fille Nuria, épouse du compositeur vénitien Luigi Nono, avait accordé en octobre 1995 à l’occasion du cycle Schönberg proposé par le Festival d’Automne à Paris et le Théâtre du Châtelet.

« Je suis née alors qu’Arnold Schönberg était âgé de cinquante-sept ans, et j’en avais dix-neuf lorsqu’il est mort. »

ResMusica : Comment était l’homme Arnold Schönberg ?

Nuria Schönberg-Nono : En liminaire, je souhaiterais vous rappeler que je suis née alors qu’Arnold Schönberg était âgé de cinquante-sept ans, et que j’en avais dix-neuf lorsqu’il est mort. Pour tout ce qui précède ma naissance, je peux seulement me fier aux histoires que j’ai entendues de ma mère et des amis et sur ce que j’ai lu. Bien sûr, afin de rassembler la biographie documentaire que j’ai publiée en 1992 sous le titre Lebensgeschichte durch Begegnungen (« Biographie au travers des rencontres »), titre que Schönberg avait lui-même l’intention d’utiliser pour une autobiographie, j’ai dû lire tous ses écrits ainsi que plusieurs centaines de lettres que j’ai extraites de sa correspondance.

Schönberg était une personne tout ce qu’il y a de plus « normale » dans sa vie quotidienne lorsque je l’ai connu. Lui et ma mère, qui avait vingt-quatre ans de moins que lui, trouvaient ridicule et inutile pour un artiste de se comporter différemment de tout autre professionnel. Son attitude morale était d’une grande importance. Un être humain doit tout faire dans la mesure de ses moyens. Telle était la règle de mon père, et tel a été ce qu’il attendait des autres. Il fut un père très aimant et quelqu’un de très concerné. Il attendait beaucoup de nous, mais il savait comment jouer avec nous et nous rendre heureux avec des présents qu’il avait lui-même confectionnés (par exemple, un feu tricolore pour régler la circulation de nos tricycles et bicyclettes dans notre jardin !). Il prenait lui-même plaisir à se promener avec nous et à se mêler à nos jeux. Lui et maman jouaient au tennis, et lorsque nous avons à notre tour commencé à y jouer, il s’intéressa de très près à nos progrès. Mon frère Ronny devait devenir un excellent joueur et notre père aimait assister à ses tournois et même à décomposer les jeux à l’aide de symboles et à enregistrer les points du match, qu’il pouvait ensuite analyser avec Ronny, doubles fautes, coups droits dans le filet, avantages gagnés ou perdus, etc.

RM : Quel était son environnement, par exemple son logement de Los Angeles ? Quels étaient ses livres, ses écrivains, ses philosophes de prédilection, ses disques préférés ? Quels étaient ses rapports avec les musiciens de son temps autres que ceux de son esthétique, par exemple Milhaud ?

NSN : Depuis des années, notre domicile de Brentwood était une sorte de « maison ouverte » le dimanche après-midi. Les gens pouvaient venir s’y chauffer dans le jardin au soleil de Californie, jouer au ping-pong, goûter un café fort, des pâtes autrichiennes et des sandwichs que ma mère et ma grand-mère Kolisch préparaient. Les invités étaient pour la plupart des réfugiés venus d’Europe, des musiciens et des amis du passé. Il y avait aussi des étudiants et des professeurs de l’université où Schönberg enseignait à l’époque.

Enseigner constituait une part importante de la vie de mon père. Il enseigna toute sa vie, non seulement parce que cela lui était nécessaire de le faire pour des raisons financières, mais aussi parce qu’il aimait vraiment cela. C’était pour lui une véritable mission de transmettre à ses élèves son savoir et son amour pour les grands maîtres, d’analyser minutieusement leurs œuvres. Il surprenait ses étudiants par la virtuosité de ses improvisations dans les exemples musicaux au tableau noir, il les taquinait avec son humour pincé. Bien sûr, à la maison, il exprimait sa tristesse à propos du manque de préparation des étudiants américains, tant la différence entre ces jeunes gens et les étudiants de sa classe de maître à Berlin ou des compositeurs comme Alban Berg, Anton Webern et Hanns Eisler qui avaient étudié avec lui à Vienne était considérable ! Et, de plus, il lui restait peu de temps pour composer.

Schönberg enseignait de nombreuses heures par semaine à UCLA (Université de Californie à Los Angeles), heures auxquelles s’ajoutaient celles de ses cours privés à la maison. Le reste du temps, il s’enfermait dans son bureau et travaillait sitôt qu’il avait une occasion pour le faire. Nous, ses enfants, avons appris à respecter son besoin de silence, et maman nous empêchait de le déranger quand il travaillait à la maison. Cependant, son esprit était si actif qu’il semblait être sans cesse en train de travailler sur quelque chose. Il avait un petit carnet qu’il portait constamment sur lui, où qu’il aille, et sur lequel il couchait ses idées. Des idées qui pouvaient être des esquisses pour une œuvre nouvelle, une lettre pour aider l’un de ses anciens élèves, un dessin pour un cintre, une caricature, un autoportrait Il disposait d’une pièce à côté de son bureau dans laquelle il travaillait sur ses hobbies : reliure, inventions, jouets pour ses enfants, etc.

RM : Comment vivait-il à Los Angeles ?

NSN : Lorsqu’il est arrivé à Los Angeles, il a d’abord vécu dans une petite maison en location. Un an plus tard, il s’installa à Brentwood dans une grande demeure pourvue d’un magnifique jardin et dans laquelle nous avons vécu jusqu’à sa mort le 13 juillet 1951. Dans les années qui ont précédé la guerre, il put acheter cette maison parce qu’il avait beaucoup d’élèves personnels à Hollywood. Certains d’entre eux « étudiaient » avec lui seulement quelques heures, juste assez pour dire qu’ils avaient « pris des leçons de Schönberg » ! Mais, par chance, la maison était d’un style démodé et son prix était donc relativement modique.

Plus tard, quand Schönberg fut mis à la retraite de l’université et reçut une pension de moins de dix dollars par mois, ce fut pour nous un atout immense de posséder notre propre maison. En 1931, Schönberg n’a pu faire suivre tout de suite ses affaires qu’il dut laisser à Paris, où elles avaient été entreposées après qu’il eut quitté précipitamment l’Allemagne nazie. Un riche élève d’Hollywood paya douze mois de leçons à l’avance, et après quelques semaines les affaires de mon père arrivèrent enfin à Brentwood. Celles-ci était toute sa fortune : lit et armoire, table de salle à manger et douze chaises, son piano demi-queue Ibach, sa bibliothèque comprenant plusieurs centaines d’ouvrages et de partitions, ainsi que sa correspondance, ses cahiers de notes, ses tableaux, ses manuscrits littéraires et musicaux.

Mon mari, Luigi Nono, lorsqu’il visita pour la première fois notre maison de Los Angeles en 1965, fut bouleversé en voyant que le bureau de mon père avait l’aspect d’une « pièce viennoise » transposée au beau milieu d’Hollywood, et je ressentis le même sentiment lorsque je visitais la maison de Freud à Hampstead. La majeure partie de la bibliothèque familiale avait été amenée d’Europe. S’y étaient ajoutée l’Encyclopedia Britannica et autres dictionnaires, quelques livres sur la musique et un petit nombre de romans américains. Nous avions très peu de disques. Les disques étaient très chers à cette époque, et les enregistrements pas vraiment excellents. Outre ceux de mon père, nous ne possédions que de rares tableaux, en fait des cadeaux des peintres eux-mêmes, un dessin de Kokoschka, une toile de Schindler, le père d’Alma Mahler.

« Le bureau de mon père avait l’aspect d’une « pièce viennoise » transposée au beau milieu d’Hollywood. »

RM : Schönberg avait-il des amis à Los Angeles ?

NSN : Les meilleurs amis de mon père furent probablement ses élèves. La fidélité comptait énormément pour mon père, car toute sa vie il fut persécuté, à la fois comme juif et comme compositeur. Webern, Berg, Eisler, Rudolf Kolisch son beau-frère qui, avant cela, avait été son élève et le premier violon du fameux quatuor qui jouait la musique moderne comme nul autre ensemble, Erwin Stein et Max Deutsch parmi ses élèves européens et, plus tard, à Los Angeles, Leonard Stein, Dika Newlin, Gerald Strang, Leon Kirchner et Adolf Weiss, ce dernier ayant aussi étudié avec mon père à Berlin. Des compositeurs comme Ernst Toch, Joseph Achron, Julius Toldi étaient souvent nos invités avec leurs femmes. A San Francisco, il y avait Darius Milhaud, que mon père aimait énormément ; lui et René Leibowitz étaient probablement les seuls compositeurs français avec lesquels il entretint des relations amicales. Otto Klemperer et Fritz Stiedry étaient parmi les musiciens qui étaient proches de mon père, qui les considérait comme des amis, bien qu’ils n’aient pas souvent dirigé sa musique.

Nuria Schoenberg NonoRM : Comment parlait-il de ses élèves ? Comment les jugeait-il ? Comment a-t-il réagi à la mort de Webern ? Parlait-il de Berg ? Après ces deux disciples, a-t-il eu d’autres élèves de prédilection ? Vous faisait-il part de ses jugements sur le devenir de la musique ?

NSN : Schönberg ne nous parlait que de temps à autre de ses élèves européens, et nous avions une chance infime d’entendre l’une de leur musique. C’est difficile de comprendre aujourd’hui, alors que nous pouvons écouter presque tout sur CD, qu’à cette époque, il fallait nous en remettre aux concerts pour entendre la musique moderne et celle qui se situait peu ou prou entre les deux ! Et même le peu que nous pouvions entendre était souvent mal joué, aussi était-il difficile de se faire une idée précise de la production de ces compositeurs. Mais nous le croyions sur parole et d’une façon ou d’une autre savions que cette musique existait, qu’elle était « grande », et nous croyions, avec lui, qu’un jour elle recevrait les acclamations qu’elle méritait.

Je me souviens d’un moment particulièrement émouvant lorsque mon père me dit qu’il savait que sa musique pouvait être saisie parce qu’il y avait au moins cinq personnes dans le monde qui la comprenaient vraiment et l’aimaient. Plus tard, après la guerre, je me souviens qu’il reçut une lettre de Luigi Dallapiccola l’informant qu’il y avait beaucoup de jeunes compositeurs italiens qui s’intéressaient à sa musique et qui utilisaient la « méthode de composition avec douze sons ». Il fut profondément touché, et nous a lu la lettre à haute voix. A la fin de la guerre, il avait espéré que sa musique serait propagée en Europe par les Américains. Après tout, depuis qu’il s’était exilé aux Etats-Unis en 1933, il était devenu citoyen américain, avait enseigné dans les universités américaines, avait eu une certaine influence sur la musique américaine (y compris sur la musique de film !). Pourtant, il se vit réserver une mauvaise surprise. Il a en effet constaté qu’il était encore considéré comme un « outsider », et les compositeurs officiels des Etats-Unis ne le comptèrent pas parmi eux. Il avait de grands espoirs pour Israël. Il avait lui-même toujours rêvé d’un Etat juif, et lorsque le nouvel Etat juif d’Israël devint réalité, il écrivit le chœur Israel exists again et fut très heureux lorsqu’on lui proposa d’être Président d’honneur de l’Académie de Musique d’Israël. Il entreprit aussitôt la mise au point d’un projet d’école supérieure de musique fondée sur ses idées quant à la façon d’apprendre la musique. Cependant, une nouvelle déception l’attendait : il n’avait pas, lui, Arnold Schönberg, à prendre activement part à la formation de la jeunesse musicale du nouveau pays, et sa musique n’y sera pas jouée de longues années durant.

RM : Homme de foi, Schönberg avait-il à l’esprit une « dimension biblique » de sa mission de compositeur ? Comment expliquez-vous le non-achèvement de Moïse et Aaron ?

NSN : Je m’interroge souvent au sujet de relations de Schönberg avec le judaïsme. Il est très difficile pour moi de répondre à cette question. Il ne nous en a jamais parlé. Il était religieux dans le sens de la foi en Dieu et, par-dessus tout, il était un homme de morale. Dans toutes ses entreprises, il se montrait discipliné, tenu par son sens du bien et du mal, du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste. Sa quête de la vérité et de la pureté à travers les justes relations et une logique intelligibilité sont une constante dans sa vie de musicien autant que dans sa vie familiale, sociale et politique. Dans ses Psaumes modernes et dans ses derniers écrits, il a des conversations avec Dieu sur des problèmes planétaires. Je crois que l’on ne peut sous-estimer l’importance du composant « sioniste » dans le texte de Moses und Aron, surtout à la lumière du fait qu’il écrivit Der biblische Weg (une pièce de théâtre « agit prop », comme il la qualifiait lui-même) au moment même où il écrivait le livret de Moses und Aron. Dans les premiers jours de 1923, il travaillait sur ce thème. Il se sentait très concerné par la montée du mouvement antisémite en Allemagne et en Autriche, et il désirait prévenir les juifs et les encourager à quitter l’Europe avant qu’il ne fût trop tard.

RM : Pour vous, Moïse et Aaron représente-t-il la synthèse de la pensée musicale, philosophique, religieuse, de votre père ?

NSN : Pour Moses und Aron, Schönberg se servit de son arts et de tout son savoir au plus haut degré afin d’y mettre ses idées. Il fonda la totalité de son opéra sur une série unique à partir de laquelle il a développé la musique la plus complexe et mouvante qui se puisse concevoir. Les solistes, les chœurs et l’utilisation de l’orchestre sont parmi les plus expressifs et sophistiqués de toute son œuvre. Non seulement il écrivit le texte lui-même, mais il décrivit en détail la scénographie. Il mit toute son âme, toute sa technique et sa science dans cet ouvrage, mais c’est ce qu’il faisait dans toutes ses entreprises !

Crédits photographiques : © Luigi Nono Foundation

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