FBS-ResMusica-mégaBannière

Richard Strauss : Sinfonia domestica op. 53

Aller + loin, Dossiers, Histoire de la Musique

C’est le 20 avril 1902 que Richard Strauss fait allusion pour la toute première fois à la Sinfonia domestica, sa première symphonie depuis la « fantaisie » Aus Italien, écrite quinze ans plus tôt. Il faut cependant remonter jusque 1883 pour trouver dans le catalogue straussien le terme « symphonie », avec la Symphonie en fa majeur op. 12. « Je commence à écrire un petit morceau, une ballade pour solistes et orchestre (Taillefer de Uhland) et travaille doucement sur un grand poème symphonique, confie-t-il à son père Franz Strauss, ancien cor solo de l’Opéra de la Cour de Bavière et grand pourfendeur de Richard Wagner qui l’admirait pourtant au point de l’inviter dans la fosse de Bayreuh. Mais j’avance très difficilement, surtout après une saison exténuante. Reste à espérer que cela portera ses fruits l’été prochain. » Ce n’est pourtant que le 4 septembre

 

C’est le 20 avril 1902 que fait allusion pour la toute première fois à la Sinfonia domestica, sa première symphonie depuis la « fantaisie » Aus Italien, écrite quinze ans plus tôt. Il faut cependant remonter jusque 1883 pour trouver dans le catalogue straussien le terme « symphonie », avec la Symphonie en fa majeur op. 12. « Je commence à écrire un petit morceau, une ballade pour solistes et orchestre (Taillefer de Uhland) et travaille doucement sur un grand poème symphonique, confie-t-il à son père Franz Strauss, ancien cor solo de l’Opéra de la Cour de Bavière et grand pourfendeur de Richard Wagner qui l’admirait pourtant au point de l’inviter dans la fosse de Bayreuh. Mais j’avance très difficilement, surtout après une saison exténuante. Reste à espérer que cela portera ses fruits l’été prochain. » Ce n’est pourtant que le 4 septembre que Strauss retourne à son projet : « De huit heures et demie jusque vers midi, j’ai merveilleusement travaillé sur un nouveau poème symphonique, puis jusque vers minuit et demi, car je ne puis encore composer au lit… » Treize mois plus tard, il commence la rédaction définitive de la partition. Le 20 novembre 1903, son père, à qui il avait envoyé une partie de son manuscrit et qui lui avait reproché les surcharges de l’orchestre de Heldenleben, l’admoneste une fois encore : « La Sinfonia domestica est-elle si longue que tu aies besoin de près de deux cents pages ? – L’orchestres-tu aussi lourdement que Taillefer ? Personne n’a le droit de faire autant de bruit chez lui !… » Il est vrai que la Sinfonia domestica jouit d’une orchestration plus riche encore que celle des partitions citées par Franz Strauss.

Le 2 mai 1902, alors qu’il passe ses vacances sur l’Ile de Wight, Strauss note dans son cahier d’esquisses, non sans ironie, quelques idées pour son œuvre nouvelle : « Idée pour un scherzo familial avec double fugue sur trois thèmes “Mon Foyer” (un portrait symphonique familial et personnel) :

Ma Femme, mon Enfant et ma Musique
Nature et soleil, qui sont ma joie.
Une humeur peu étale et beaucoup d’humour
A mes yeux, le Diable n’a rien à faire là-dedans
Fa majeur – premier thème : Papa rentre de voyage, fatigué
Si majeur – deuxième thème : Maman
Ré majeur – troisième thème : Bubi,(surnom affectueux donné par Richard et Pauline Strauss à leur fils Franz) une combinaison des deux [thèmes précédents], mais une grande ressemblance avec papa.
Promenade à trois dans la verdure, soirée familiale débonnaire.
Maman conduit Bubi au lit. Papa travaille. Papa et maman seuls : Scène d’amour
Le matin : Bubi crie, joyeux réveil
S’ensuivent de cuisantes querelles et autres altercations –
Maman commence, papa conclut ; Réconciliation et finale dans la sérénité. »

C’est ainsi clairement le quotidien familial qui gouverne l’œuvre entière. Une photo de famille prise à l’heure du thé dans l’appartement de la Knescheckstraße à Berlin, trahit l’ambiance de la vie domestique du directeur de l’Opéra de Berlin au début du siècle : , Pauline et leur fils Franz dans leurs meubles cossus de Charlottenburg. Sereine, bourgeoise, l’idylle familiale du célèbre compositeur chef d’orchestre est ainsi précisément campée. La Sinfonia domestica illustre la béatitude du trio, sûr de lui, conquérant. D’aucuns reprocheront l’impudeur du propos de l’œuvre, le manque, sinon l’absence totale de tact de l’auteur, sa frivolité, certains allant jusqu’à écrire que la vie privée est un « sujet indigne de l’art »… Dès avant la publication de la partition, le compositeur avait pourtant prévenu le public par voie de presse : « Mon prochain poème symphonique présentera une journée de ma famille. Il sera à la fois lyrique et humoristique. Une triple fugue racontera papa, maman et bébé », et Strauss d’ajouter, laconique : « Qu’y a-t-il de plus sérieux que la vie conjugale ? Je veux que la symphonie soit prise au sérieux. » Plus tard, Strauss se défendra pourtant avec véhémence d’avoir voulu dépeindre son intimité, alors même qu’il avait écrit à l’origine un programme fort détaillé, dévoilant jusqu’au moindre détail ce que contenait de personnel le plus infime motif. Mais dans la partition définitive, seules demeurent des informations d’ordre purement anecdotique, du genre « Ganz die Mama » (Tout à fait sa mère), « Ganz der Papa » (Tout à fait son père), déclarations proférées, dans la coda du mouvement initial, successivement par oncles et tantes du chérubin en visite au domicile des Strauss.

Sur le plan formel, la Sinfonia domestica adopte les structures de la symphonie classique en quatre mouvements (Allegro, Scherzo, Adagio et Finale). Mais le concept poème symphonique reste prégnant, tant dans la forme, les morceaux s’enchaînant sans discontinuer, que dans le fond, avec l’appui littéraire qui lui donne la pulsion générale. Strauss semble ici se jouer de l’opinion de son père, qui, après lecture de Heldenleben, lui notifiait de ne point abuser de ses sempiternelles surcharges polyphoniques et instrumentales. L’orchestre de la Domestica est en effet plus fourni encore que celui de l’œuvre pour orchestre précédente : les huit cors sont toujours présents, certes y trouve-t-on seulement (!) quatre trompettes (au lieu de cinq), mais s’y ajoutent un hautbois d’amour solo, quatre saxophones (soprano, alto, baryton et basse)… Le fils semble vouloir démontrer à son père qu’orchestration foisonnante ne rime pas automatiquement avec opacité des lignes. La thématique, d’une beauté plastique et d’une limpidité toute classique, est largement exposée dès le mouvement initial. Elle campe magistralement les trois personnages centraux de l’œuvre. L’orchestre n’est jamais exploité au maximum de ses possibilités sonores, à l’exception notable de la scène de la dispute. Mais au cours de ladite scène, les instruments franchement individualisés, au point de sembler sonner comme une formation de chambre.

L’Allegro décrit la matinée familiale, entrecoupée de visites parentales. Cette première partie de la Sinfonia domestica est un portrait psychologique des trois personnages centraux : le père, la mère, l’enfant. Le motif paternel est exposé par le violoncelle, l’instrument de Don Quichotte, tour à tour insouciant, rêveur, ronchon, ardent, joyeux. Le deuxième thème, celui de Pauline, est présenté Sehr lebhaft (très vif). Comme dans la Compagne du Héros de Heldenleben, la « femme » est capricieuse, gracieuse, fantasque, sentimentale, coléreuse… Enfin, l’enfant, thème d’une tendresse ineffable confié au hautbois d’amour et exposé pianissimo. Après le départ des visiteurs, le Scherzo (joie des parents, jeux de l’enfant, berceuse) est tout de bonheur et de quiétude familiale, le couple s’extasiant de béatitude devant les activités bucoliques de sa progéniture. Ce mouvement se conclut sur une délicieuse berceuse inspirée du Gondellied op. 11 de Félix Mendelssohn. L’enfant est mis au lit aux sept coups de la pendule du foyer. L’Adagio (création et contemplation, scène d’amour, rêves et angoisses), introduit par le « travail créateur et la contemplation » du père à sa table de travail, est principalement consacré à la nuit d’amour conjugale. Dans cet épisode tendre, lyrique, d’une sensualité rayonnante, les thèmes de la mère et du père se fondent les uns dans les autres. Puis le motif de l’enfant se mêle aux ébats amoureux, incluant ainsi implicitement le fruit de l’amour parental dans l’intimité du couple. La béatitude de la nuit est néanmoins soumises aux rêves, insomnies, soucis quotidiens… Aux sept coups de l’horloge, le Finale (Réveil et joyeuse querelle – double fugue –, réconciliation, fin enjouée) commence par les cris aigus de l’enfant qui éveillent la maisonnée, ce qui suscite la fureur paternelle. Soudain, les cris de la mère couvrent ceux du fiston. Un pugilat domestique s’ensuit, entrecoupé des piaillements de plus en plus impérieux du garçonnet. La scène de ménage est ponctuée sur la partition de « affirmations », « affirmations contraires »… Ce tapage à trois constitue le sujet d’une double fugue aux doux élans burlesques qui s’apaise peu à peu. Maman donne le biberon à Bubi, qui boit goulûment le liquide. Le père décide de clore les débats et, avant de se mettre au travail, engage la plus tendre des chansons populaires, très vite rejoint par femme et enfant.

C’est lors de son premier séjour aux Etats-Unis, où il dirige vingt et un concerts dans seize villes différentes, que Strauss dirige la création de sa Sinfonia domestica. Cette partition est la deuxième du compositeur à essuyer les feux de la rampe sur le sol américain, après la Seconde symphonie en fa mineur op.12, dont la première mondiale avait été donnée en l’absence de son concepteur le 13 décembre 1884 par la Philharmonic Society of New York sous la direction de Theodor Thomas. Cette fois, le 21 mars 1904, c’est dans la salle du Carnegie Hall que Strauss, à la tête du Wetzler Symphony Orchestra, dirige sa Domestica. Le 1er juin 1904, Strauss dirigeait à Francfort la première européenne de sa Sinfonia domestica dans le cadre du quarantième Festival de l’Allgemeiner deutscher Musikverein.

Une part du matériau thématique de la Sinfonia domestica sera réutilisé par Strauss dans deux autres œuvres inspirées par son fils Franz. La première, Hochzeitpräludium (Prélude nuptial), sera composée à l’occasion du mariage de Franz avec Alice von Grabe, le 15 janvier 1924. La seconde, un concerto pour la main gauche, répondra au nom savant Parergon zu Sinfonia domestica additif à l’œuvre principale, soit ici « additif à la Symphonie domestique », commande du pianiste manchot Paul Wittgenstein, frère du philosophe Ludwig Wittgenstein, qui, après avoir perdu son bras droit au cours de la Première Guerre mondiale, demanda à plusieurs grands compositeurs, notamment Maurice Ravel, Serge Prokofiev, Benjamin Britten, d’écrire des partitions lui permettant d’exercer son art, aussi limité soit-il, en dépit de son handicap. Strauss composera son concerto sous le coup de l’émotion, son fils Franz étant atteint du typhus lors de son voyage de noces en Egypte.

Parmi les multiples réserves formulées à l’égard de la Sinfonia domestica, les plus sympathiques et réfléchies sont sans doute celles de Romain Rolland, qui considérera ces pages comme l’un des plus purs joyaux de la création symphonique de Strauss. Le musicologue romancier, malgré ses dissensions avec Gustav Mahler, partage point par point les sentiments de ce dernier à l’égard de la musique à programme. Rolland, le 29 mai 1905, après avoir entendu la Domestica au Festival de Strasbourg, écrit tout d’abord à l’auteur son enthousiasme :

« […] pour dire la vérité (je veux toujours la dire avec vous ; cela vous changera peut-être de la plupart de vos amis), j’étais un peu choqué par votre programme : il m’empêchait de juger l’œuvre en elle-même. Ce n’est que le soir, au concert, que je l’ai vraiment entendue, en oubliant tout programme… La première partie, qui expose les thèmes, est peut-être un peu sèche et schématique ; mais l’adagio est admirable ; et surtout le finale est d’une joie et d’une ampleur, que vous avez rarement atteinte, et que je ne trouve nulle part ailleurs dans la musique contemporaine.» Viennent alors les réticences : « Mais, si vous donnez l’œuvre à Paris, croyez-moi, ne publiez pas le programme. A quoi bon ce programme, qui rapetisse et puérilise l’œuvre ? Elle s’en passe si bien… Libre à vous de vous en tracer le programme que vous voulez. Mais pourquoi le publier ?… Ce qui fait l’intérêt de l’œuvre, ce n’est pas l’expression de ces faits, mais des puissantes forces intérieures que suscitent ces faits. Le programme ne peut qu’égarer l’attention et fausser le caractère de l’œuvre. […] Que les autres vous devinent, s’ils peuvent. Gardez à la musique son mystère. Gardez au sphinx son sourire. » Le 5 juillet, Strauss remercie son correspondant de ses conseils avisés. Dans cette lettre, essentielle pour ce qu’elle révèle de l’attitude de son auteur à l’égard du poème symphonique, Strauss insiste sur l’importance du support littéraire : « Vous êtes là-dessus tout à fait d’accord avec G. Mahler, qui condamne le principe même du programme. Mais 1° je n’ai joint aucun programme à la Symphonie domestique et 2° je crois que vous-même vous méprenez un peu sur le but d’un tel programme. A mon sens aussi, un programme n’est autre chose que le prétexte à l’expression et au développement purement musical de mes émotions, et non pas une simple description musicale de faits précis de la vie. Car ce serait tout à fait contraire à l’esprit de la musique. Mais pour que la musique ne s’égare pas dans le pur arbitraire et ne se délaie pas dans l’infini, elle a besoin d’être tenue dans des bornes déterminant une certaine forme et c’est le programme qui fixe ces bornes. Et un pareil programme analytique ne doit être pour l’auditeur rien de plus qu’un tel point d’appui. Que celui qui s’y intéresse s’en serve. Celui qui sait vraiment écouter la musique n’en a sans doute nul besoin.»

C’est lors de son premier séjour aux États-Unis, où il dirige vingt et un concerts dans seize villes différentes, que Strauss donne la création de sa Sinfonia domestica. Cette partition est la deuxième du compositeur à essuyer les feux de la rampe sur le sol américain, après la Seconde symphonie en fa mineur op.12, dont la première mondiale avait été présentée en l’absence de son concepteur le 13 décembre 1884 par la Philharmonic Society of New York sous la direction de Theodor Thomas. Cette fois, le 21 mars 1904, c’est dans la salle du Carnegie Hall que Strauss, à la tête du Wetzler Symphony Orchestra, dirige sa Domestica. Le lendemain du concert, il écrit à son père, depuis Providence : «… Hier, à New York, Domestica a connu un accueil extrêmement enthousiaste. Cela après d’immenses contrariétés dues aux bandes anarchistes des musiqueux new-yorkais de qui j’ai néanmoins pu obtenir une brillante exécution après quinze répétitions au cours desquelles j’ai dépensé beaucoup d’énergie et proféré de copieuses injures. […] Pour moi, Domestica est une réussite. Elle sonne merveilleusement, mais est très difficile (particulièrement pour les cors, qui ont un terrible la aigu à jouer (NDA : Dans la fugue finale. Chiffre 145 de la partition.). Mais grâce a un travail gigantesque et méticuleux, cela jusque dans le moindre détail, travail auquel, justement, ces misérables musiqueux ne sont absolument pas habitués, tout se déroula au mieux. D’où d’énormes acclamations, huit rappels, deux couronnes de lauriers. La critique, du moins la partie la plus hostile, s’anima puis diminuta peu à peu avant de se taire définitivement. […] Malgré [la durée de l’œuvre] le public retint son souffle jusqu’à la fin… » Le succès de cette création mondiale est tel que, quatre semaines plus tard, le grand magasin Wannamaker de New York organise deux concerts au quatrième étage du bâtiment, concerts au cours desquels Strauss dirige sa Sinfonia domestica contre un cachet de mille dollars or (NDA : Soit cinq mille francs or de l’époque) pour chacun. En Europe, l’événement, quoique jugé inconsidéré, fait grand bruit : le Hofkapellmeister de l’Opéra de Prusse ose se produire et, pis encore, donner une œuvre nouvelle dans un grand magasin ! Quel outrage pour l’art !!!… « L’art véritable, répond Strauss dans une lettre aux philistins publiée dans le Berliner Allgemeiner Musikzeitung daté 20 avril 1904, anoblit n’importe quelle salle. De plus, gagner la vie de sa femme et de son enfant d’honnête façon n’est pas une disgrâce, pas même pour un artiste. » A cette déclaration, il faut ajouter que, en ce domaine, Strauss n’en est pas à son coup d’essai. En 1902 en effet, il avait déjà dirigé à Vienne un concert en plein air dans les jardins du Prater, gigantesque Luna Park dénommé Venise à Vienne. Aux remarques désobligeantes qui lui étaient formulées, il rétorquait : « Ce que Johann Strauss, mon illustre homonyme, a fait tant de fois à Vienne, je pense pouvoir le faire aussi, sans pour autant être déshonoré.» (NDA : Ce concert viennois permit aux plus démunis des mélomanes d’écouter pour moins de cinquante pfennigs de grandes œuvres du répertoire : la Symphonie fantastique de Berlioz, les Préludes de Liszt, et trois grandes partitions pour orchestre de Strauss : Till Eulenspigel, Mort et Transfiguration et Une Vie de Héros)

Le 1er juin 1904, Strauss dirige à Francfort la première européenne de sa Sinfonia domestica dans le cadre du Quarantième Festival de l’Allgemeiner deutscher Musikverein. Peu auparavant, le compositeur, qui négociait la publication de la Domestica depuis octobre 1903 avec les Editions Peters de Leipzig, l’adjugeait à Bote & Bock de Berlin pour 35 000 marks, chiffre énorme pour l’époque, soit près de 44 000 francs or. Mais le succès new-yorkais avait surenchéri : il fallait mettre le prix si l’on voulait impérativement compter avec le plus célèbre des compositeurs allemands… De plus, le contrat passé entre le compositeur et l’éditeur comprenait une clause obligeant le premier à réserver au plus tôt au second plusieurs œuvres nouvelles, dont des cycles de mélodies.

A Vienne, Gustav Mahler dirige la Sinfonia domestica le 23 novembre 1904 lors du premier concert annuel de la Vereinigung schaffender Tonkünstler. Bien qu’invité par son confrère, Strauss ne peut assurer lui-même l’exécution de son œuvre. Mais, pour Mahler, cette impossibilité est l’occasion de démontrer son amitié à Strauss, bien que l’orchestre dont il dispose ce soir-là ne soit que de qualité secondaire, et qu’il se soit autorisé de porter quelques modifications à l’œuvre de son éminent confrère. Le compositeur Egon Wellesz, élève d’Arnold Schönberg, assiste à toutes les répétitions en compagnie d’Anton Webern, autre élève de Schönberg : « Ce qui m’a fait la plus grande impression, écrit Wellesz, c’est que Mahler a introduit des retouches dans la partition de la Sinfonia domestica. L’œuvre est magnifiquement instrumentée, mais les retouches sont parfaitement justifiées. […] Strauss, ajoute–t–il, y utilise un hautbois d’amour dont le registre médian, à la douce suavité, correspond aux notes graves du hautbois classique, sans en avoir les rudes sonorités… » La presse viennoise est tout aussi réservée que partout ailleurs, même si certains chroniqueurs goûtent son « humour exquis et sa stupéfiante polyphonie ». Mais Strauss, qui a été informé de l’excellence de l’exécution et de l’accueil favorable du public, écrit à Mahler dès le 27 novembre : « Je tiens à vous exprimer, ainsi qu’au comité de la Vereinigung, mes vifs remerciements […] pour la merveilleuse exécution que vous avez accordée à mon œuvre. Si ingrate que soit la réalisation d’une telle tâche, surtout pour ce que dure un enthousiasme viennois, je n’oublierai jamais le présent que vous m’avez fait. »

Un autre grand artiste, âpre et célèbre concurrent de Mahler et Strauss dans le métier de chef d’orchestre, Arturo Toscanini, porte en 1905 un jugement mitigé sur la Domestica. « … Formidablement bien ficelée, géniale par endroits, [l’œuvre est] très contestable dans son parti pris artistique, du moins ne doit-on pas accepter en bloc et aveuglément le dogme artistique proclamé par ce talentueux sécessionniste. »

Fin mai 1905, Strauss et Mahler se retrouvent à Strasbourg lors du Premier Festival Alsacien de Musique. Ces festivités organisées dans le but d’opposer pacifiquement les musiques allemande et française associaient des œuvres de César Franck et Gustave Charpentier dirigées par Camille Chevillard, à des pages de Wagner, Brahms, Beethoven, Mozart, Mahler et Strauss, dirigées tour à tour par ces deux derniers compositeurs. L’orchestre était le Straßbürger Städtische Orchester, Orchestre de la Ville de Strasbourg ancêtre de l’actuel Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Ernst Münch, le père du chef d’orchestre français Charles Münch, avait assuré toutes les répétitions, avant de laisser la baguette à ses illustres confrères, qui ne lui laissèrent pour toute compensation qu’une petite pièce de Brahms. Rolland, envoyé spécial de la Revue de Paris, rapporte l’événement dans le numéro du 1er juillet 1905 sous le titre Une fête musicale en Alsace-Lorraine. Après l’analyse de la Cinquième symphonie de Mahler, et un portrait comparé des deux hommes, il brosse une étude de la Sinfonia domestica, écrivant entre autres :

« [Son] programme est un des plus audacieux défis [que Strauss] ait encore lancés au goût et au sens commun. C’est lui-même qu’il dépeint, dans sa propre maison, entre « sa chère femme et son garçon ». « Je ne vois pas -disait Strauss,- pourquoi je ne ferais pas une symphonie sur moi-même. Je me trouve aussi intéressant que Napoléon et Alexandre. » – Certains lui ont répondu que ce n’était pas une raison pour que les autres partageassent son intérêt. Mais je n’userai pas de cet argument. Je comprends qu’un artiste de sa valeur nous entretienne de lui. Ce qui me choque davantage, c’est la façon dont il parle. La disproportion est trop forte entre le sujet et les moyens d’expression. Surtout, je n’aime pas cet étalage de ce qu’on a de plus secret en soi. Il y a un manque d’intimité dans cette Sinfonia domestica. Le foyer, la chambre, l’alcôve, sont ouverts au tout venant. Est–ce là le sentiment de la famille dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? J’avoue que, la première fois […] cette œuvre […] me blessa, pour ces raisons purement morales, malgré l’affection que j’ai pour son auteur. Mais je suis revenu ensuite de ce premier jugement, en faveur de la musique, qui est admirable. […] Il faut oublier ce programme indiscret. Quand on y réussit, on se trouve en présence d’une symphonie régulière en quatre parties, qui est une des plus belles œuvres de la musique contemporaine. Elle a la fougueuse exubérance de la symphonie précédente de Strauss, Heldenleben, et elle lui est supérieure en construction artistique. […] On est ébloui par la beauté de cet orchestre si léger, si souple et si nuancé, surtout après la masse compacte de l’orchestre de Mahler, ce lourd pain sans levain : ici, tout est nerfs, tout est vie ; rien d’inutile… […] Dans l’Adagio de la nuit, il y a, avec du très mauvais goût, de la gravité, du rêve, quelque chose d’attendri et d’émouvant. Et la fugue de la fin est d’une étonnante allégresse. C’est un mélange de bouffonnerie colossale et de pastorale héroïque digne de Beethoven, dont elle rappelle le style dans son large développement. L’apothéose finale est un fleuve de vie. Sa joie dilate le cœur. […] C’est l’œuvre d’un artiste sensuel et fort, du vrai héritier du Wagner des Meistersinger.» En mars 1906, alors que la Domestica reçoit une immense ovation de la part du public parisien, Rolland entérine son sentiment, en grand connaisseur de Beethoven : « Je crois que de toutes les œuvres de Strauss, c’est celle qui a le plus empoigné le public. Je ne suis pas surpris. Quoi qu’on puisse penser de la première moitié de la Domestica, la fin brûle de joie, on n’y peut résister ; je crois bien qu’il n’y a rien eu de tel, dans la musique symphonique, depuis Beethoven. »

La Sinfonia domestica, œuvre achevée ou page mineure – le débat est toujours ouvert –, marque la fin d’une époque de la vie créatrice de Richard Strauss, qui se tourne alors définitivement vers la scène. Après un nouvel essai encore inabouti, Feuersnot, mais en grand progrès par rapport à Guntram et dont le sujet est aussi largement autobiographique, naîtront en moins de quinze ans ses chefs d’œuvre les plus accomplis, cinq des opéras majeurs du XXe siècle…

A écouter :

  • Richard Strauss, Orchester des Reichssenders Berlin (CD Acanta)
  • Rudolf Kempe, Staatskapelle Dresden (3 CD EMI)
  • Herbert von Karajan, Berliner Philharmoniker (1 CD EMI)

Banniere-clefdor1-aveclogo

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.