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Fazil Say et Haydn : rocky et rococo con brio

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Joseph Haydn : Sonates pour clavier
En mi majeur, Hob. XVI.31 ~ En ut majeur, Hob XVI.35 ~
En ré majeur, Hob. XVI.37 ~ En la bémol majeur, Hob. XVI.43.
Paris, Auditorium du Louvre, le Jeudi 7 Mars 2002, 12h30.
Fazil Say, Piano Steinway.

On a comparé l’attitude de à son clavier à celle de Glenn Gould. Dégingandée, ostentatoire, excentrique, un brin cabotine – le pianiste turc n’a guère que la nationalité en commun avec Hüseyin Sermet ! Mais… Aimez-vous Haydn ?… D’entrée, on apprécie l’homogénéité de la programmation, qui ne court pas les sentiers battus, c’est le moins que l’on puisse dire. Au concert, en tout état de cas. Au fait, qui claironnait haut et fort sa préférence pour Haydn, contre Mozart ? Gould, bien sûr… qui a enregistré les « grandes » sonates du maître d’Esterházy (Sony), et de magnifique façon.

L’important est la consécration de Franz Josef Haydn comme l’un des plus grands compositeurs de tous les temps. René Martin n’a pas été maladroit en concevant le programme de sa Folle Journée Nantaise 2002 (Haydn versus Mozart). Tant mieux, le bouillonnant Say goûte les deux, semble-t-il avec le même plaisir. Et sans remettre le moins du monde en question les récentes réussites philologiques sur fortepiano en ce domaine (le surdoué Andreas Staier en est l’exemple…), quelle joie d’entendre sonner un grand Steinway dans ce répertoire !

Pourtant, le pianiste commence plutôt mal son entreprise. La Sonate en mi majeur est même passée comme une promesse de mise en quarantaine musicale ! Des minauderies horripilantes pour un jeu – ô surprise – tout en legato, sans même une ouverture sur le grand large ! Certes, l’œuvre est complexe (qu’y a-t-il de facile chez Haydn ?), mais s’adonner à une lecture aussi littérale, sans rubato, avec une dynamique uniforme et de la mièvrerie de bluette dans le volet central, voilà qui déçoit de la part d’un musicien marqué du sceau de l’originalité.

Le Finale se veut « rocky », hélas avec des notes peu détachées, encore une fois. D’où une sensation de machine à coudre, pour paraphraser Colette. La mine autosatisfaite et les grands moulinets des bras continuent de contrarier les zygomatiques. Bon, on reste, tout de même ! Après tout, pas d’entracte, on devrait en avoir rapidement terminé… L’Ut majeur, donc, grand portique fondamental, au tournant du Sturm und Drang (1) – et du rococo. Pas de perte de temps depuis la Sonate qui précède, on entre de plain-pied dans l’Allegro con brio. Surprise : si le comportement extraverti demeure – nul ne saurait contrarier sa nature –, parvient enfin à faire passer une authentique jubilation qui ne soit pas une mécanique à notes.

Mieux, bien mieux : il ventile à tout va. Et cette fois, on a du fort bon yoghourt au goût balkanique, avec de vrais morceaux de staccato dedans. Ce qui est d’autant plus intéressant et stimulant que Haydn, précisément, fut l’un des ciments du patrimoine austro-hongrois. Se souvenir du legs opératique sur ce sujet ottoman au XVIII° siècle, le Rondo n’est-il pas porté alla Turca sur la partition ? Say d’en rajouter un peu, mais pas trop, sinon sa part de vérité, et parfaitement dans l’esprit du maître, qui requiert également spiritualité, humour, causticité. Fazil Say n’en manque guère et, enchaînant les Sonates comme un pêcheur de perles, presque sans interruption, rebondit sur tous les ornements – qui ne sont pas rares – pour les commuer en sourires. Au cours du Largo e sostenuto de la Ré majeur, notre acrobate se fait poète, et s’applique sans effort apparent à iriser de bien belles bulles de savon. Chantonner en jouant n’est pas forcément recommandé, encore faut-il avoir quelque don pour cela.

C’est-à-dire choisir une oeuvre qui s’y prête : la dense La bémol majeur de 1783, par exemple. Ramassée, véritable microcosme se contractant contre les lois de l’Univers, avec une effrayante virtuosité et un débit de grande cascade ! Et notre Turc de s’y promener quasi avec insolence, faisant son miel de ce rococo naissant, à grand renfort de rythmique, gestique et mimique. Le tout taillé à la serpe… On apprécie ou non le spectacle, mais que l’on goûte au moins le résultat : un concentré d’énergie où le décoratif est pris par jeu comme une fin en soi, avec le clin d’oeil de celui qui sait que l’on ne la lui fait pas ; pas plus qu’à « Papa Haydn ».

De tels pieds de nez à l’orthodoxie ne sont pas sans faire penser à une Cecilia Bartoli. Qui, il fut un temps, prenait souvent congé sur le « Riedi al soglio » de Zelmira, non sans marquer avec quelque ironie l’empilement enivrant des fioritures. Hasard ou pas, Fazil Say bisse de la même façon, et se retire sans un mot, sans un bruit. C’est aussi cela, le rococo ! Après les cascatelles et les épices, les acrotères et les pinacles : le répit, et le repos. Et, comme pour ces putti (bambins) des autels de l’époque, pour tout salut le sourire de l’ange, qui, en toute grâce, ne fait que passer.

(1) C’est ainsi que l’on dénomme (littéralement : tempête et passion) un courant qui découla de l’école de Mannheim, dans le Classique allemand et austro-hongrois ; caractérisé par une recherche de l’extraversion et de la tourmente.

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