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Le Coq d’Or chante les louanges du soleil nantais

La Scène, Opéra, Opéras

Nantes. Opéra de Nantes. 03-III-02. « Le Coq d’Or » [1907] (création nantaise). Opéra en trois actes de Nikolaï Andreevitch Rimsky-Korsakov [1844-1908]. Yuri Shklyar (Basse), Eteri Lamoris (Soprano), Alexeï Grigorev (ténor), Kamen Chanev (ténor), Evgueniy Alexiev (baryton), Jean-Jacques Cubaynes (basse), Jacqueline Mayeur (mezzo-soprano), Francesca Nardy (Soprano), … Chœurs de l’Opéra de Nantes, dirigés par Patrick-Marie Aubert, Orchestre National des Pays de la Loire. Direction musicale : Guido Johannes Rumstadt. Mise en scène : Alexandre Titel. Lumières : Patrick Debarbat. Décors et Costumes : Vladimir Arefiev.

Le Coq d’Or

Opéra de Nantes. 03-III-02 « Le Coq d’Or » Opéra en trois actes de Nikolaï Andreevitch Rimsky-KorsakovUn dimanche rempli d’un soleil éclatant dans un ciel bleu azur souhaitait la bienvenue à cette troisième représentation, en création nantaise, du « Coq d’Or » de , à l’opéra de Nantes. Le public, toujours plus intéressé de nouveautés, s’était déplacé pour célébrer l’événement en compagnie de quelques passionnés du compositeur venus de l’étranger pour assister à la représentation de cet opéra en trois actes, très peu joué en France et dans le reste du monde. Ce dernier, écrit sur un livret de V. Bielski d’après l’œuvre énigmatique de Pouchkine « le Conte du Coq d’Or » et créé le 7 octobre 1909 au Théâtre Solodovnikov fut aussi le dernier opéra composé par Rimsky-Korsakov.

L’aspect « magique » du conte est mis en valeur dès l’entame du premier acte où l’Astrologue (Alexeï Grigorev) entre en scène, portant élégamment chapeau melon et par-dessus noir. Il entonne, avec une voix de ténor très aérienne, un chant doux et féerique afin de se présenter au public comme un magicien aux pouvoirs si étendus qu’il peut donner la vie. En quittant la scène il salue le public en ôtant son chapeau duquel s’envole un papillon que la lumière suit jusqu’au plus haut du décor. Ce dernier, qui était resté plongé dans l’obscurité, s’illumine alors pour laisser apparaître l’intérieur du palais du tsar Dodon (Yuri Shklyar). Ce dernier a réuni ses serviteurs, en habits de villageois et casquettes multicolores, en conseil royal afin de leur faire part de ses craintes de devoir, une fois encore, affronter l’ennemi. Il est maintenant trop vieux et préfère les délices de la vie et les douces attentions de la nourrice Amelfa (). Le tsar décide alors, malgré les mises en garde de son Premier ministre, le général Polkan (), d’attendre l’ennemi en se barricadant dans son château. Déjà l’on peut entrevoir l’aspect rustre et pitoyablement grotesque de la personnalité du tsar. Imbu de sa personne, il décide tout seul, gesticulant et vociférant ses ordres tout en écoutant de très loin son Premier ministre ainsi que ses fils. L’Astrologue apparaît alors, comme par enchantement, au milieu des serviteurs. Il offre, au tsar, un Coq d’Or magique qui le protègera de ses ennemis en montant la garde et en chantant au moindre danger. En échange le tsar doit rédiger une promesse écrite qui garantira à l’Astrologue de se voir assouvir tous ses désirs. Mais le tsar convient que sa seule parole suffira. Le Coq d’Or, superbement conçu sur une structure métallique en anneaux qui lui donne un brillant éclat, est placé en haut d’un mat. Il ordonne au tsar Dodon de se reposer. Mais au beau milieu d’un rêve romantique il est réveillé par l’alerte du Coq dont le rôle lyrique a été confié à la soprano Francesca Nardy. L’ennemi approche et il faut partir à sa rencontre. Le tsar envoie alors ses fils à la tête de ses troupes.

L’Astrologue (Alexeï Grigorev) - (c) Vincent JacquesTout au long de ce premier acte, ainsi que lors des actes suivants, les scènes se sont enchaînées rapidement sans qu’il soit vraiment possible de détacher une scène ou un morceau. L’ONPL dirigé de main de maître par Guido Johannes Rumstadt a montré une parfaite maîtrise de la partition plongeant tour à tour l’auditeur dans l’univers « traditionnel » de l’opéra russe jusqu’au monde merveilleux et aérien de la superbe et envoûtante Reine Chemakha (Eteri Lamoris), au deuxième acte. De la même manière, l’on s’est appuyé sur des décors et accessoires rudimentaires afin de permettre une rapidité d’exécution accrue dans la mise en place des scènes. Ainsi, des balais aux branches en fagots ont été utilisés afin de symboliser un arbre, une arme ou le sceptre du tsar. L’aspect ubuesque était ainsi renforcé et l’humour présent tout au long de l’opéra pouvait se révéler aussi pleinement dans l’accoutrement d’un tsar partant à la guerre un balai à la main !

Du monde « lourdaud » représenté par le royaume du tsar Dodon, nous arrivons, au deuxième acte, dans celui, aérien, musicalement représenté par le chromatisme, de la Reine Chemakha. A la tête de ses troupes, le tsar arrive trop tard sur le champ de bataille et ne peut que contempler le désastre. Ses troupes ont été décimées, ses deux fils sont morts. Un dragon à trois têtes dort paisiblement recouvert par les nombreux couvre chef de ses victimes. Lorsque la brume se dissipe une tente apparaît. Le tsar y pénètre en compagnie de son général. Apparaît alors la Reine Chemakha qui entonne son magnifique « hymne au soleil ». On retrouve ici le goût du compositeur pour l’orientalisme très en vogue dans l’art russe de la fin du XIXe au début du XXe siècle. Eteri Lamoris est absolument fantastique dans son interprétation tant par ses qualités lyriques que par son jeu de scène. Face à la lourdeur du tsar Dodon elle relève d’autant plus le personnage de la Reine Chemakha venue pour combattre avec sa seule beauté un souverain qui se laissera prendre au jeu sans grande difficulté. Ce dernier se laisse alors aisément convaincre de laisser entrer la Reine et sa cour dans son château en échange d’un mariage.

La Reine Chemakha (Eteri Lamoris) - (c) Vincent JacquesLe retour au château, au troisième acte, se déroule dans une ambiance de fête même si les serviteurs voient d’un bien mauvais œil l’arrivée de ces étrangers. Alors que le tsar annonce sa décision de se marier et ordonne le début des préparatifs l’Astrologue apparaît encore comme par enchantement. Il annonce alors au tsar, non sans quelque ironie, son désir de prendre la Reine Chemakha pour épouse. Evidemment, le tsar refuse d’exaucer ce souhait et renie par la même sa parole envers l’Astrologue. Le ton monte lorsque l’Astrologue insiste et rappelle à l’ordre un tsar trop imbu de sa personne pour accepter cette idée. Il semble que ce soit alors le ciel qui punisse le tsar en le foudroyant sur place. La Reine Chemakha et l’Astrologue ont disparu laissant derrière eux un Royaume dont le peuple pleure misérablement la mort de son souverain. Puis la scène se vide et l’Astrologue revient pour clore cet opéra sur l’idée que peut-être toute cette histoire n’avait pas existé et que de ce monde terrestre du tsar Dodon il ne restait définitivement rien tant il était futile et dérisoire. Seules continuent à exister l’Astrologue et la Reine Chemakha seuls être « réels » représentant de manière allégorique une vision du Beau et de l’Art.

Interdit en son temps par le pouvoir tsariste cet opéra révèle les intentions satiriques mais aussi les sources d’inspirations profondes d’un compositeur arrivé en pleine maturité de son art. Il permet de comprendre les malaises d’une Russie dans une époque très tourmentée et qui l’amènera à se soulever définitivement contre le pouvoir en place. On peut aussi y entrevoir l’influence des arts chinois et japonais qui pénètrent à cette époque en Russie. Rimsky-Korsakov assimile ces nouvelles influences en les intégrant dans des compositions issues de la tradition russe qui se redécouvre alors des origines orientales.

Le public nantais a été conquis et a su remercier les artistes par des applaudissements appuyés. Quelques bravos accompagnés d’applaudissements plus appuyés encore ont été lancés en direction de Yuri Shklyar et Eteri Lamoris. Soulignons ici la performance de Yuri Shklyar qui a su tenir le rôle du tsar avec brio pendant près de trois heures. Evidemment il est impossible de ne pas succomber au charme et aux qualités artistiques d’Eteri Lamoris qui aura été une Reine Chemakha absolument fantastique.

L’Opéra de Nantes ne pouvait rêver de clore plus admirablement le cycle russe inauguré en 1994 avec Eugène Onéguine de Tchaïkovski et poursuivi avec La Dame de Pique (du même compositeur), La Khovantchina et Boris Godounov de Moussorgski, Lady Macbeth de Mzenk de Chostakovitch et Till Eulenspiegel de Karetnikov. Ce cycle laisse maintenant à Graslin la place aux Italiens avec Donizetti, Vivaldi, Puccini et Verdi…

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