Cuisine et Sentiments

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Olivier Messiaen. Maison de la Radio. Vendredi 17 janvier 2003. Bela Bartok : Deux portraits opus 5. Krzysztof Penderecki : Concerto pour piano et orchestre. Carl Nielsen : Symphonie n°4 opus 29 « L’inextinguible ». Emanuel Ax : Piano. Orchestre Philharmonique de Radio France. Alan Gilbert : direction.

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Ce premier concert du week-end Radio-France sur les « Figures Sentimentales » comprenait un événement particulier avec la création française du récent concerto pour piano et orchestre du compositeur polonais (né en 1933)

Penderecki fait partie de ces musiciens européens comme Arvo Pärt ou Henryk Gorecki qui, après avoir été plutôt dans la mouvance de l’avant-garde musicale dans les années 1960, ont progressivement remodelé leur style vers une simplification et une épuration harmonique et rythmique pour déboucher vers ce que l’on pourrait appeler, faute de mieux, une écriture néo-romantique ou néo-modale, selon les cas.

Auteur d’une large production symphonique commencée avec éclat avec le « Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima » (1960) et les « Fluorescences » (1962), Penderecki compte plusieurs symphonies et concertos divers à son palmarès. Son dernier opus en la matière est un concerto pour piano commandé par un particulier américain comme cadeau pour sa femme et créé le 9 mai 2002 au Carnegie Hall de New York. Cet ouvrage marque le grand retour du concerto romantique dans nos salles de concert : une musique flamboyante et somptueuse, s’appuyant sur un orchestre rutilant riche en percussions et en couleurs.

Là où l’œuvre pèche, c’est dans la forme : un gros pavé de 30 minutes sans logique ou construction interne vraiment perceptible pour l’auditeur lambda que je suis. Si ce procédé rhapsodique peut convenir à un poème d’une dizaine de minutes, au bout de vingt minutes de concerto, on commence à se demander où l’on va atterrir. Certes, un concerto n’est pas une agence de voyages organisés, mais il est quand même agréable d’avoir dans ce genre de parcours une progression dramatique continue ou une séparation nette entre deux ou trois mouvements au style bien identifiable et complémentaire. Ici, on n’a qu’une mosaïque de courts mouvements très variés certes, mais sans véritable unité et lien entre eux.

On se demande bien où Penderecki a puisé une inspiration si dilettante, peut-être dans la liste des courses de supermarché de la dédicataire, ce qui expliquerait pourquoi on passe du coq à l’âne, ou plutôt du rayon papier toilette au rayon sucrerie, tout en passant par le rayon surgelé, d’où ce petit goût de réchauffé. En effet, tous les ingrédients du concerto romantique ont été mis dans cette recette. Des grandes masses de cuivres choralesques, un soupçon de lyrisme rachmaninovien, avec une bonne dose toccata prokofievienne, rien ne manque, même pas ce solo de violoncelle montant en solitaire vers les cieux tel un albatros baudelairien.

Mais ne boudons pas notre plaisir, ce concerto s’écoute avec délectation. Il faut juste se laisser aller sans trop se poser de questions musicologiques. Penderecki semble ici s’être fait plaisir sans vraiment forcer son talent. Et la réaction enthousiaste du public face à l’œuvre, due en partie à l’interprétation sans faille et spectaculaire du pianiste d’origine polonaise (créateur de ce concerto, comme celui d’Adams et celui de Rouse) et du chef , nous montre qu’il vaut parfois peut-être mieux jouer une belle musique légèrement cuisinée qu’une musique très élaborée mais inaudible. Je pense que la dédicataire, si elle est gourmande, a dû être comblée par ce concerto chocolaté.

Ce concert avait débuté sous les meilleurs hospices avec les deux portraits de Bela Bartok. Les mélomanes qui ne sont pas des fanatiques du Bartok percutant et tonitruant pourront se tourner vers le lyrique premier portrait pour orchestre, composé à l’origine comme mouvement initial de son premier concerto pour violon (concerto laissé longtemps dans le tiroir de sa destinatrice et muse amoureuse, la violoniste Stefi Geyer). Il s’agit de l’une de ces longues mélodies continues que tout compositeur aime écrire et que viennent à peine effleurer les volutes de l’orchestre. Bartok, un sentimental ? Mais oui !

On se réjouira enfin de voir au programme d’un concert la quatrième symphonie de Nielsen (1865-1931) dite « L’inextinguible ». Les amateurs des symphonies de Sibelius apprécieront avec un bonheur non contenu cette symphonie danoise terminée en 1916. L’enchaînement des quatre mouvements traditionnels atteint ici un naturel qu’il faut souligner, tant il semble miraculeux. L’orchestration inventive met bien en valeur les qualités des solistes du Philharmonique de Radio-France. Tout dans cette partition est perfection : on a de l’émotion, de la vie, des couleurs, du rythme, du lyrisme, de grandes envolées et chevauchées magnifiquement construites, bref tout ce qu’une symphonie nous apporte généralement. Cette découverte, car c’en était une pour moi, comme pour une large partie du public je suppose, me laissera un souvenir qui ne s’éteindra pas de si tôt. Et dire qu’il faut que les concerts soient gratuits (car les concerts de ces mini-festivals week-end de Radio France sont tous entrée libre), pour voir en entendre ce qui n’est pas qu’une simple rareté, mais un véritable chef-d’œuvre !

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