Deux compositeurs allemands en bords de Seine

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre Mogador. 4-VI-2003. Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie n° 31 « Appel de cor » ; Matthias Pintscher (né en 1971), En sourdine, musique pour violon et orchestre (création française) (1) ; Wolfgang Rihm (né en 1952), Spiegel und Fluss (création française) ; Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893), Francesca da Rimini. Frank Peter Zimmermann (violon) (1), Orchestre de Paris, direction : Christoph Eschenbach.

L’ joue et

Programme a priori sans unité autre qu’une communauté de durée (quatre œuvres de moins de vingt-cinq minutes) que celui proposé mercredi par l’. Pourtant, au fur et à mesure de l’écoute, le lien, même ténu, s’est imposé clairement. Deux partitions du passé, l’une classique et originale, écrite par l’Autrichien , l’autre d’un romantisme exacerbé signée du Russe Piotr Ilyitch Tchaïkovski, entouraient deux partitions en création française de compositeurs allemands contemporains, l’une se situant dans la tradition classique, celle du jeune (né en 1971), l’autre plus touffue et au propos plus expressionniste signée (né en 1952) ; deux des représentants les plus en vue dans leurs générations respectives de la musique germanique d’aujourd’hui. Jouissant tous deux d’un solide renom international, ils sont joués par les plus grandes formations et les meilleurs solistes du monde. Orchestres, chefs, chanteurs, instrumentistes se disputent l’honneur d’une commande ou d’une œuvre dédiée par l’un de ces deux créateurs.

« En Sourdine » de Matthias Pintscher

Ainsi, le plus jeune, Matthias Pintscher, a reçu d’Hugues Gall la commande de l’ultime création de son mandat de directeur de l’Opéra de Paris, qui donnera la saison prochaine la création mondiale de L’Espace dernier, « Musiktheater en quatre parties » d’après des textes d’Arthur Rimbaud. Commande de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, le concerto En Sourdine, sous-titré « Musique pour violon et orchestre », est une partition remarquablement élaborée, mais le style est étonnamment classique. Et l’on est surpris que Pintscher n’utilise que fort peu le pizzicato et les harmoniques du violon, si bien que le soliste reste en deçà de ce que le public attend d’une œuvre concertante pour violon, mais l’on retrouve quelque trace du Concerto « A la mémoire d’un ange » d’. Le plus marquant dans cette œuvre conventionnelle de vingt-six minutes en un seul tenant est la quête d’événements sonores plus ou moins affirmés que le compositeur cherche à obtenir par la mise en espace de l’orchestre (le violon solo restant cependant à gauche du chef) disposé en « V » autour de deux harpes, deux percussions métalliques et deux pianos grands ouverts. Ainsi, de chaque côté, allant s’élargissant, premiers, seconds violons, altos, violoncelles et contrebasses divisi à quantité égale, le « V » étant fermé par deux rangs d’instruments à vent (une de bois, une autre de cuivres) et une rangée de cinq percussionnistes. , qui en avait donné la création mondiale à Berlin le 27 février dernier sous la direction de Péter Eötvös, en a offert une interprétation éblouissante de classicisme et de nuances, rendant ainsi au-delà de nos espérances les spécificités de l’écriture de Pintscher, qui se cantonne souvent aux franges du silence. Bien que classique, l’écriture de Pintscher est expressive, mais l’ensemble se relâche trop souvent, au point de susciter de trop sérieuses longueurs. Néanmoins, il est évident que Pintscher entend fort bien ce qu’il écrit, tant il sait exploiter les particularités de ses commanditaires, comme l’attestent les couleurs et la rondeur des sonorités de l’orchestre de ce concerto composé pour le Philharmonique de Berlin, et la virtuosité limpide et naturelle du violon de Zimmermann.

« Spiegel und Fluss » de Wolfgang Rihm

Dédié à , qui en a donné la première mondiale à Hambourg le 2 janvier 2000 à la tête de l’Orchestre de la NDR, Spiegel und Fluss (Miroir et Fleuve, 1999) de Wolfgang Rihm découle du tour plus romantique de la diversité des styles de ce compositeur notablement prolifique (plus de deux cent cinquante opus à ce jour) qui n’a de cesse de se renouveler. Nous ne sommes pas ici sur des sommets comparables à ceux que Rihm a atteints dans les remarquables chefs-d’œuvre que sont Jagden und Formen, Tutuguri I et II, Fusées, Vers une symphonie fleuve, In-schrift, Gejagte Form, Départ, les Sixième, Huitième et Dixième Quatuors à cordes ou les opéras Jakob Lenz et Die Eroberung von Mexico, parmi quantité d’autres. Écrite pour un orchestre aux effectifs usuels aujourd’hui (piccolo, 2 flûtes, 2 hautbois, cor anglais, 2 clarinettes, clarinette basse, 2 bassons, contrebasson, 4 cors, 3 trompettes dans la coulisse, 2 trombones, trombone basse, harpe, timbales, percussion, cordes [16-14-12-10-8]), la partition s’ouvre sur la scansion irrégulière d’un wood-block faisant songer tout d’abord à un pivert s’en prenant à un vieil arbre mais qui, en fait, s’avère être l’écoulement du temps et de son flux inexorable et sinistre. Après vingt-deux minutes, ce même lent martèlement ferme le morceau à l’élan général sombre et mélancolique, voire dépressif, de l’aveu même du compositeur. Les sonorités sont à dominante mate et l’on y relève des réminiscences clairement exprimées de chorals, d’un lied de Schubert et de quelque page de Beethoven, voire Wagner et R. Strauss. Le flux de Spiegel und Fluss est conforme au titre, puisqu’il en émane un sentiment de course lente mais sans frein des eaux d’un fleuve vers l’abîme inéluctable de la mer. Malgré sa force bouleversante, il n’en reste pas moins comme une impression d’inabouti, le compositeur n’apparaissant pas ici à son meilleur. Mais il se peut que ce sentiment soit principalement dû au manque d’inspiration et de rigueur de , qui n’a pas su en puiser les multiples ramifications, la diversité des voix de l’orchestre et son expressivité.

Virtuosité vivement sollicitée

En ouverture de concert, l’Orchestre de Paris proposait la 31e Symphonie en ré majeur « Appel de cor » que a composée en 1765. Comme dans plusieurs de ses symphonies écrites dans le cadre de son activité chez le comte Esterhazy, Haydn réserve nombre de passages solistes à divers pupitres de son orchestre. Ainsi la première flûte, les deux hautbois, les premiers violon, violoncelle et contrebasse apparaissent-ils sous les feux de la rampe. Mais, au sein de cette formation aux effectifs courants pour l’époque, il se trouve aussi quatre cors dont le rôle est capital. Or, si l’on a pu goûter du moelleux des sonorités et du jeu de Philippe Aïche (violon), de la virtuosité de (flûte), de la vélocité d’ et Jean-Claude Jaboulet (hautbois), de la présence d’Emmanuel Gaugué (violoncelle) et de la maîtrise de Vincent Pasquier (contrebasse), il n’en a pas été de même des quatre cornistes, qui auraient peut-être mieux fait d’user de cors naturels que de cors harmoniques, du moins à en juger par le nombre d’erreurs et d’approximations qu’ils ont accumulées en l’espace de vingt-six minutes. Pour conclure ce concert, Christoph Eschenbach a brossé du poème symphonique Francesca da Rimini (1876) de Tchaïkovski inspiré de L’Enfer de Dante une lecture tonitruante et surchargée de pathos, sollicitant les pires aspects de la musique du compositeur russe, alors même qu’il s’agit ici, à condition que le chef reste mesuré, de l’une de ses pages les plus attachantes.

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