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Viktor Ullmann (1898-1944) – La Lumière qui s’éteint

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Viktor Ullmann (1898-1944) : Symphonie n°2 ; Lieder pour soprano et orchestre de Chambre ; Don Quichotte danse le Fandango, Ouverture ; Symphonie n° 1. Juliane Banse (soprano). Orchestre du Gürzenich de Cologne. Direction : James Conlon. 1 CD Capriccio 67017.

 

Viktor Ullmann (1898-1944) - La Lumière qui s’éteint« La race humaine est une fois pour toute et par nature vouée à la souffrance et à la ruine » dixit Schopenhauer. Cette maxime fait office de fil rouge à ce disque bouleversant. a péri comme tant d’autres à Auschwitz, gazé, victime de l’holocauste. Il appartient à ce courant musical classé Entartete Musik ou Art dégénéré par les nazis. La majorité des compositeurs ont un premier temps transité par Terezin, tels Hans Krasa, Erwin Schulhoff, Pavel Haas. L’aveuglement de la Croix-Rouge est sidérant : elle a vu l’antichambre de la mort comme un lieu de vie, une villégiature améliorée où les prisonniers étaient relativement bien traités, et l’activité culturelle foisonnante, mais en aucun cas une usine à extermination où régnait la cruauté et la négation de la dignité humaine. a été de ces artistes. Son esthétique originale s’enracine dans un néo-classicisme rugueux et cultive un langage post-romantique abrupt, éminemment personnel, qui frôle l’atonalité. Du reste, Schœnberg a été brièvement son professeur.

Ses opus majeurs restent sa fable lyrique à portée philosophique, Der Kaiser von Atlantis (publié dans l’excellente collection « Entartete Musik » de chez Decca) ou La Chute de l’Antéchrist (CPO). Des Sonates pour piano, son Concerto pour piano, une poignée de lieder remis à l’honneur par la mezzo-soprano Mitsuko Shirai complètent le catalogue de ses œuvres. Outre l’intérêt documentaire de ce CD, au plan de l’ethnologie musicale, de l’Histoire tout court, les partitions choisies s’avèrent fascinantes. Rudes, drues et dures, presque hermétiques au premier abord, elles attestent une terrifiante difficulté interprétative. On en sort hébété, laminé. Ecrites entre 1943 et 1944, avant l’assassinat du musicien, elles constituent un apport essentiel à sa discographie plutôt pauvre. Le noir pessimisme, l’intensité poignante, le sombre pressentiment qui affleurent à chaque note auscultent les tréfonds d’une civilisation malade.

Précisons qu’il s’agit d’ouvrages reconstitués par le travail minutieux de Bernhard Wulff, chef d’orchestre et compositeur, d’après particelles ou réductions, miraculeusement préservées. La Deuxième Symphonie distille un lyrisme âpre, barbare, hivernal ; elle convoque un effectif instrumental conséquent – un clavecin, inattendu, l’intervention obsédante de la clarinette basse, un convoi de vents enragés. Elle explore les couleurs rauques et brumeuses de l’orchestre. Presque vingt minutes de métal en fusion ; une lame de fond, un torrent de lave et de feu qui charrie une horde d’harmonies claudicantes, désarticulées, aussitôt désintégrées à peine écloses. Elle développe une tension souterraine, ponctuée par le martèlement de motifs sarcastiques et incisifs, voire grotesques. Seul moment de répit, en surface seulement, l’Adagio, cantilène sereine, apaisée. Puis l’Allegretto grazioso évoque fugacement l’Allegretto gioviale de la Suite Lyrique d’Alban Berg. Le monde décrit par Ullmann est claustral, délabré, insalubre. On traverse des espaces arides, des déserts glacés, vides, d’immenses terrains vagues : errance d’un homme en sursis, en fin de parcours. Au plan musical, on se situe à la frontière des horizons désenchantés de Krenek et des univers dévastés aux harmonies pluvieuses dépeints par Karol Rathaus (1895-1954) dans sa Première Symphonie.

Le cycle de mélodies de 1937 sera pour beaucoup une découverte. Aussi n’hésiterai-je pas à le ranger parmi les plus grandioses du vingtième siècle. Le timbre flexible, mobile de Julianne Banse, voix cuivrée dotée d’un léger vibrato, adhère à merveille aux aspérités de ce lyrisme trouble. Elle se faufile dans les méandres tortueux de ces mélodies opaques au style schrékerien – en plus introspectif cependant (on pense à ses lieder De La Vie éternelle d’après Walt Whitman). Elles déploient une tessiture centrale : un fort soprano dramatique au bas médium riche, au grave rond et onctueux est requis. Ullmann récuse tout effet pathétique, tout sentimentalisme dangereux ainsi qu’un intellectualisme austère et rugueux. L’Ouverture de Don Quichotte, un quasi-poème symphonique aux faux airs de Scherzo crée un net contraste bienvenu après les pages précédentes. Les thèmes conquérants, vifs, flamboyants trahissent des affinités électives avec le catalan Roberto Gerhard – autre élève de Schönberg – et l’Apprenti Sorcier de Dukas. La partition anticipe étonnamment… la Deuxième Symphonie de Dutilleux, plus précisément l’Allegro fuocoso-calmato.

Retour à l’obscurité carcérale : la Première Symphonie intitulée De ma Jeunesse auréolée d’une luminosité spectrale. Le premier mouvement égrène des lambeaux de valse viennoise déchiquetée qui se dissolvent brutalement. On soulignera l’écriture extrêmement élaborée des vents et des cordes. La séquence lente, complainte lancinante, rappelle les ultimes accords, désabusés, du Wozzeck de Manfred Gurlitt. Mélodie baignée de larmes secrètes qui coulent en silence. Enfin, on s’engouffre dans un final explosif, où les phrases musicales bruissent, se télescopent pour s’enlacer dans une étreinte vénéneuse. On évolue dans un maquis inextricable, une ronceraie, des fourrés anarchiques qui conduisent tout droit à un pandemonium.

Force est de reconnaître qu’après des lectures contestables de Wagner ou de Verdi, confirme son indéniable maîtrise dans un répertoire qui lui sied réellement. Il le défend avec conviction et une passion communicative, et se situe ainsi dans la lignée de ses formidables Zemlinsky, voire ses Schreker. Le chef américain souligne l’élan, la folie, les fêlures intimes, les soudaines ruptures rythmiques de ces musiques : là où une approche neutre, uniformément grisâtre eût porté gravement préjudice à leur intégrité. Il sonde à la perfection les multiples ramifications sonores de ce chaos organique ; il met en relief un expressionnisme lunaire, ésotérique. Une lecture métaphysique et humaniste qui se hasarde à bâtir une ébauche d’espérance. Le mélomane pourra compléter utilement l’acquisition du présent CD par un DVD, éclairant et didactique. Ce dernier tente également de comprendre l’incompréhensible.

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Viktor Ullmann (1898-1944) : Symphonie n°2 ; Lieder pour soprano et orchestre de Chambre ; Don Quichotte danse le Fandango, Ouverture ; Symphonie n° 1. Juliane Banse (soprano). Orchestre du Gürzenich de Cologne. Direction : James Conlon. 1 CD Capriccio 67017.

 
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