Festival de La Roque d’Anthéron sous le signe de Messiaen et des Oiseaux

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Festival de La Roque d’Anthéron. Nef de l’Abbaye de Silvacane. 14.VIII.2003. Gioacchino Rossini (1792-1868), Petite Messe solennelle Ann Monoyios (soprano), Christianne Stotijn (contralto), Corby Welch (ténor), Neal Davis (basse). Camillo Radicke et Christoph Berner (pianos). Dirk Liujmes (harmonium). RIAS-Kammerchor. Direction : Daniel Reuss.

Festival de La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florens. 14.VIII.2003. Modest Moussorgski (1839-1881), Tableaux d’une exposition ; Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Scherzo à la russe en si bémol majeur op. 1 ; Doumka op. 59 « Scène rustique russe » ; La Belle au bois dormant (arrangement pour piano de Mikhail Pletnev). Mikhail Pletnev (piano).

Festival de La Roque d’Anthéron. Temple de Lourmarin. 15.VIII.2003. Olivier Messiaen (1908-1992), Noël, extrait des Vingt Regards sur l’Enfant Jésus. Johannes Brahms (1833-1897), Sept Fantaisies op. 116 ; Serge Rachmaninov (1873-1943), Six Moments Musicaux op. 16. Elena Rozanova (piano).

Festival de La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans. 15.VIII.2003. Olivier Messiaen (1908-1992), Catalogue d’Oiseaux : Ier livre, Le chocard des Alpes, Le lorios, Le merle bleu ; IIe livre : Le traquet stapazin ; IIIe livre : La chouette hulotte, L’alouette lulu ; IVe livre : La rousserolle effarvatte ; Ve livre : L’alouette calandrelle, La bouscarle ; VIe livre : Le merle de roche ; VIIe livre : La buse variable, Le traquet rieur, Le courlis cendré. Roger Muraro (piano).

Festival de La Roque d’Anthéron. Temple de Lourmarin. 16.VIII.2003. Joseph Haydn (1732-1809), Trio avec piano n° 39 en sol majeur Hob. XV.25 ; Robert Schumann (1810-1856), Trio avec piano en ré mineur op. 63 ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Trio pour piano et cordes n° 2 en mi mineur op. 67. Trio Wanderer (Jean-Marc Phillips-Varjabédian, violon, Raphaël Pidoux, violoncelle, Vincent Coq, piano).

Festival de La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florens. 16.VIII.2003. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sonates pour piano n° 10 en ut majeur K. 330, n° 3 en si bémol majeur K. 281 et n° 9 en ré majeur K. 311. Anne Queffélec (piano).

Somptueux week-end marial au royaume du piano

Roger Muraro (c)André Delacroix

Le Festival de La Roque d’Anthéron est béni des dieux, rien ne semblant devoir réfréner son élan. Depuis sa création en 1981, il ne cesse de monter en puissance, accueillant chaque année davantage de pianistes et de spectateurs venant du monde entier, au point de s’étirer cette année sur six semaines, à raison de deux ou trois rendez-vous quotidiens et d’irriguer de plus en plus systématiquement les sites historiques et villages alentour. En outre, rien n’est venu cet été perturber son déroulement, pas même les intermittents du spectacle, qui ont pourtant contraint ses voisins (Aix-en-Provence, Avignon, Montpellier) à annuler leurs programmations, alors que d’autres (Prades, La Chaise-Dieu) ont dû affronter leurs pressions. Cette activité a été à la hauteur de la canicule qui a enserré les rives de la Durance, tout comme artistes, public et instruments, quinze pianos grand queue Steinway et Bösendorfer venus de Belgique et tirés plusieurs fois par jour par un tracteur désormais mythique.

Il aura fallu attendre le 14 août pour qu’un bon orage rafraîchisse légèrement l’atmosphère. Tel un signe du ciel, car à ce moment précis nous en étions au beau milieu du Credo de la Petite Messe solennelle de Rossini donnée dans le cadre idoine de l’abbaye de Silvacane. Ce petit miracle, digne d’un bon farceur comme Rossini – qui signait ici l’une des pages majeures de ses « Péchés de vieillesse »-, a sans doute été dû à la ferveur de l’interprétation en tout point remarquable du RIAS-Kammerchor de Berlin. Son chef, , lui insuffle une homogénéité de timbre, une diversité de couleurs et une assurance exemplaire, réussissant malgré la compacité de ses textures germaniques à rendre l’italianita de la partition mêlée d’élans sulpiciens et de spiritualité authentique, particulièrement dans les solos de femmes où ont brillé la soprano Ann Monoyios et la contralto généreusement soutenues par les excellents pianistes et Christoph Bernier, ainsi que Dirk Liujmes à l’harmonium.

Le soir venu, alors que les oiseaux célébraient la fraîcheur revenue et les parfums de la nature exaltés par la pluie, le pianiste russe Mikhail Pletnev proposait une lecture des Tableaux d’une exposition peu ordinaire, s’autorisant une liberté pour le moins excessive, au point de faire carrément sienne la partition de Moussorgski sans se soucier d’usurpation. Ses mains suspendues entre chaque phrase trahissaient un interprète spéculant entre plusieurs options nées de son imaginaire, comme improvisant sur des thèmes de Moussorgski, n’hésitant pas à donner au chef-d’œuvre pianistique du compositeur du Groupe des Cinq des élans wagnériens, voire « jazzy ». Les pages de Tchaïkovski ont pris le même tour, ce qui était clairement formulé dans La Belle au bois dormant puisque proposée dans un arrangement du pianiste. Mais si l’interprète est discutable tant il prend le mot « interpréter » à la lettre, il s’impose comme un pianiste remarquable, jouant d’une infinité de nuances magnifiée par une technique hors du commun.

Elena Rozanova avec Bruno Serrou (c) André Delacroix

Le 15 août était placé sous le signe d’. a ouvert cette journée dans l’enceinte surchauffée du temple protestant de Lourmarin. Cette jeune pianiste russe dont l’échec au Concours Marguerite Long 1996 a fait grand bruit restera comme une révélation de l’édition 2003 du festival où elle faisait sa première apparition. Pourtant, son interprétation du Noël extrait des 20 Regards sur l’Enfant Jésus a été desservie par l’acoustique nébuleuse du lieu, qu’elle a su faire oublier dans de stimulantes Fantaisies op. 116 de Brahms et, surtout, de volubiles Moments musicaux op. 16 de Rachmaninov. L’un des moments les plus attendus de l’édition 2003 du Festival de La Roque d’Anthéron a été la « Nuit du piano » consacrée à l’intégrale du Catalogue d’oiseaux de Messiaen que a donnée en présence d’Yvonne Loriod-Messiaen, veuve et interprète favorite du compositeur. Muraro porte ces sept livres sans précédent dans l’histoire de la musique qui ne compte pas moins de treize pièces d’une durée totale de deux heures trente, la plus courte tenant en moins de cinq minutes et la plus longue s’étendant sur près d’une demi-heure mais qui, contrairement à ce qu’aurait fait Beethoven dans un tel contexte, est loin d’être descriptif, tant les chants d’oiseaux, ceux des titres et les nombreux semblables qu’ils croisent dans chaque volet, sont passés à travers le prisme de l’imaginaire du compositeur. Muraro, qui a été l’élève favori du couple Messiaen, porte profondément en lui ces recueils qu’il joue avec bonheur partout où il le peut, surtout depuis qu’il l’a enregistré pour Universal*. Il a offert une nuit comme il en est peu, au point que même les oiseaux du parc, y compris la fameuse chouette hulotte pourtant mise en musique par Messiaen, n’ont osé que perturber que fort brièvement, hésitant un instant avant de se taire définitivement pour se laisser porter par l’enchantement de la musique qu’ils ont inspirée au plus grand de leurs chantres. Pianiste hors norme, exaltant une palette de nuances et de sonorités infinie, Muraro est l’un des grands musiciens français actuels. Il joue avec une aisance, un naturel singulier, les ressources de son clavier sont illimitées, et il sait être respectueux du texte qu’il magnifie par un souffle, une liberté, une spontanéité inouïe, ses immenses bras d’albatros semblant se jouer des contingences terrestres. Après trois heures de musique d’une difficulté extrême, il a pu répondre à une tradition à laquelle nul pianiste ne peut échapper à La Roque d’Anthéron, le fameux bis où il a donné à entendre au public fervent un autre oiseau de Messiaen, La Colombe, premier volatile que le compositeur ait mis en musique.

Voué au piano, le festival de La Roque d’Anthéron célèbre l’instrument roi non seulement en tant que soliste mais aussi concertant et chambriste. Cette part de son répertoire donne d’ailleurs lieu à une Académie animée par dont élèves et professeurs se produisent chaque année en public. Cette fois, le a offert à Lourmarin une lecture pénétrante du Trio op. 67 de Chostakovitch, réussissant à transcender l’acoustique du temple, qui aura mis en relief une certaine acidité du violon qui sied particulièrement à la création du compositeur soviétique mais qui l’a desservi dans le Trio n° 39 de Haydn comme dans le Trio op. 63 de Schumann. Retour au piano seul avec le troisième des six volets de l’intégrale des sonates de Mozart confiée à dont le sommet a été cet après-midi-là un Adagio de la Sonate n° 10 tout d’élégance et de luminosité. clôturait la journée du 16 août sur un programme remarquablement pensé, enchaînant sans pause et avec une logique d’une grande évidence quoique inédite les Danses allemandes D. 820 de Schubert aux Six Pièces op. 19 de Schönberg et à la Sonate en si mineur de Liszt, le tout interprété avec une profondeur et une virtuosité époustouflantes. En première partie, Lewis a proposé une lecture trop clinique et distanciée des Variations en fa mineur de Haydn, tout comme du remarquable cahier Dans les brumes de Leos Janacek, concluant néanmoins sur un éblouissant finale de la Sonate n° 62 de Haydn.

crédits photographiques : (c)André Delacroix

* 3 CD Accord/Universal 465.768-2. Chez le même éditeur, publie en septembre l’intégrale de l’œuvre pour piano de .* 3 CD Accord/Universal 465.768-2. Chez le même éditeur, Roger Muraro publie en septembre l’intégrale de l’œuvre pour piano de .

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.