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Gabriel Dupont (1878-1914) ou La Mélancolie du Bonheur

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Gabriel Dupont. Musicien oublié. Philippe Simon. Editions Atlantica-Séguier. Collection «  Carré Musique ». Octobre 2001. 379p. 15,50 euros.

 

« Se faire l’avocat des oubliés de l’histoire de l’art, c’est accepter de s’exposer au mépris de ceux qu’un savoir unique réconforte». C’est par cette déclaration que Philippe Simon commence sa monographie consacrée au compositeur français (1878-1914). « Musicien oublié», pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage, Dupont l’est assurément. Injustement oublié : c’est à cette conclusion que Philippe Simon essaie de nous conduire. De ce compositeur, justement, on évoque parfois la tuberculose qui l’emporta prématurément à l’âge de trente-six ans. Cette longue maladie l’a rongé jusque dans sa musique au point qu’il écrivit un cycle pour piano intitulé Les Heures dolentes. Le nom de est de nouveau cité aujourd’hui pour avoir remporté avec son opéra La Cabrera la troisième et dernière édition du fameux concours Sonzogno en 1904 à Milan. Pour un compositeur français triomphant dans la patrie du bel canto et de surcroît dans une épreuve qui avait vu Pietro Mascagni et son Cavalleria rusticana atteindre la célébrité quelques années auparavant, ce fut un coup de force notoire. Enfin, le nom de Dupont apparaît parfois à l’instar de ceux de Franck, Fauré, Schmitt, Vierne et Pierné lorsqu’il s’agit d’évoquer les grands quintettes français pour piano et quatuor à cordes.

La notoriété de Dupont est bien mince en effet, surtout au regard de la beauté de sa musique. Philippe Simon avoue lui-même son impuissance à réunir les éléments d’une biographie exhaustive de ce compositeur. Les archives personnelles de Gabriel Dupont ont été perdues, et, un siècle après, il ne reste malheureusement plus de témoin vivant. Pour ce premier ouvrage disponible en librairie entièrement consacré à ce musicien (n’oublions pas en effet la thèse de doctorat d’Emmanuel Sauvlet, Gabriel Dupont : Du vérisme à l’impressionnisme, parcours d’un musicien français à l’entre-deux siècles, Paris IV, 1997), Philippe Simon s’est amplement appuyé sur les articles et les comptes-rendus de l’époque. La lecture prend ainsi l’aspect d’un intéressant exercice de comparaison d’analyses et de points de vue tantôt surannés et académiques tantôt d’une acuité redoutable et vivifiante.

Gabriel Dupont est originaire de Caen et fils d’un organiste issu de l’austère Ecole Niedermeyer, Achille Dupont. Au Conservatoire de Paris, il devient auditeur libre dans la classe de composition de Massenet, puis élève de Widor pour l’orgue et la composition où il se lie aussi d’amitié avec Vierne. De culture française, légèrement franckiste par l’influence de Vierne, le jeune Dupont surprendra tout le monde en remportant le concours Sonzogno avec un ouvrage vériste où il est bien délicat de reconnaître la personnalité future de son auteur. La Cabrera a connu un véritable succès, et a même été représenté par la suite à Paris. Le livret d’Henri Cain reprend un scénario très en vogue à l’époque : une jeune fille, en l’occurrence une bergère du pays basque, est séduite puis lâchement abandonnée par un homme. Si le résultat n’est pas globalement mémorable et dépend essentiellement de son adéquation avec ce type d’esthétique lacrymale, il montre déjà chez le musicien une maîtrise de l’orchestration, un potentiel lyrique et un sens du drame hors du commun. Et combien de compositeurs sont-ils ainsi capables de se conformer avec succès et conviction à un style aussi éloigné de leur formation musicale ?

Si la Cabrera est disponible au disque grâce à un enregistrement public de novembre 2000 réalisé en Italie au Théâtre de Faenza (disque Bongiovanni GB 2314-2), nous ne disposons d’aucune trace sonore des trois opéras suivants, à l’exception d’une gravure historique de l’ouverture de la Farce du cuvier (enregistrement de 1932 par l’Orchestre des Concerts Lamoureux, disque TIMPANI 4C 4024). Son second opéra, La Glu (créé à Nice en 1910) persiste dans ce réalisme violent en reprenant sur un livret d’Henri Cain une légende bretonne d’un roman de Jean Richepin. La Farce du cuvier (créé en 1912 à Bruxelles), inspirée d’une farce médiévale, montre un autre visage de Dupont, étincelant d’humour et d’ingéniosité. Quant à Antar (1913-1914), opéra à l’atmosphère héroïque et orientale sur un livret de Chekri Ganem, Dupont l’a achevé à force de courage et d’abnégation, voyant la mort arriver plus vite qu’il ne pouvait composer. Lors de la création de l’ouvrage en 1921 à Paris, certains auditeurs n’entendront dans ce chant du cygne que le mythe du musicien atteignant au génie avant de s’éclipser du monde, alors que d’autres ne verront qu’une musique maladive sacrifiée au bénéfice d’effets dramatiques redondants et accablants. L’opéra fut repris une seconde et dernière fois avec succès en 1946 à Paris.

Gabriel Dupont ne s’est pas seulement illustré dans l’opéra. Son œuvre pour piano, qui nous est mieux connue quant à elle, est constituée de deux cycles magistraux. Les Heures Dolentes (1903-1905) retracent les étapes de la maladie du compositeur, isolé au coin du feu dans sa chambre alors que le soir tombe ; écoutant la chanson de la pluie et celle du vent ; recevant des fleurs d’une amie un dimanche après-midi ; guettant la mort qui rôde après la visite du médecin ; s’émerveillant des enfants qui jouent dans le jardin ; et évoquant ses hallucinations d’une nuit blanche. Difficile de savoir si la dernière pièce intitulée « Calme» accompagne la guérison ou la mort du malade. Toutefois, le deuxième cycle pour piano, La Maison dans les Dunes (1910), illustre la convalescence du musicien à Arcachon. L’écriture pianistique rappelle souvent Schumann par ses traitements polyphoniques, notamment dans les basses, alors que l’impressionnisme de Debussy se retrouve au détour d’une vague ou d’un rayon de soleil jouant avec le vent. La pièce intitulée « Mélancolie du bonheur» résume bien cet hymne à la nature et à la mer où la nostalgie et la joie cohabitent entre un « clair d’étoiles» d’une délicatesse de cristal et des « Houles» aux grondements lisztiens. Si l’enregistrement des Heures Dolentes par Daniel Blumenthal (Cybelia CY823) est aujourd’hui retiré de la vente, le merveilleux disque de Marie-Catherine Girod regroupant La Maison dans les Dunes de Dupont et le non moins génial Chant de la Mer de Samazeuilh est encore disponible dans certains rayons (3D Classics 3D 8020).

Les œuvres symphoniques de Dupont, Jour d’été (créé par Ropartz à Nancy en 1900) et le Chant de la Destinée (1908) à la description si alléchante, nous sont encore inconnus, tout comme une très large partie de ses mélodies, dont le cycle des Poèmes d’Automne.

Heureusement, dans le domaine de la musique de chambre, le Poème pour piano et quatuor à cordes (1911) vient d’être enregistré et nous permet de découvrir l’une des pièces maîtresses de son auteur, et de la musique française tout simplement (François Kerdoncuff au piano accompagné par le Quatuor Louvigny, disque TIMPANI 1C1072, couplé avec La Maison dans les Dunes). Le premier mouvement, « Sombre et douloureux», nous plonge brutalement dans l’univers torturé des titanesques quintettes de Biarent, Franck, Schmitt et Vierne : des élans de fièvre lyriques et passionnés se jetant dans des gouffres bouillonnant de paroxysme exacerbé. On pourrait reprocher à Dupont un peu trop de complaisance dans la répétition de ses harmonies et de ses thèmes, mais le résultat est somme toute efficace et authentique. Le deux mouvements suivants, « Clair et Calme», puis « Joyeux et ensoleillé», rejoignent dans une progression admirable la luminosité de la musique de Fauré et de Ravel, où le sentiment, bien que plus discret, n’en est pas moins profond et sincère. Le geste est parfois trop généreux et l’envie d’émouvoir trop puissante pour suggérer la perfection absolue, mais ce Poème reste une éblouissante illustration du romantisme français. Philippe Simon devait se sentir bien triste de n’avoir pu l’écouter lors de la rédaction de son livre. C’est maintenant chose possible, et l’audition de cette partition magistrale devrait fournir aux mélomanes le même choc émotionnel que celui laissé par la récente découverte du Quintette pour piano et cordes de Vierne.

Pourtant, Philippe Simon se refuse de clore son étude sur la musique Gabriel Dupont, celle-ci étant en effet encore trop peu connue. Aujourd’hui le débat subsiste entre ceux qui considèrent que Dupont avait atteint très tôt sa maturité de compositeur et ceux qui voient plutôt en lui un musicien traditionaliste à la personnalité inachevée. En fait, Dupont est un compositeur qui utilise des formes et un langage peu novateurs pour son époque, si ce n’est par la synthèse originale qu’il réalise du franckisme, du vérisme et de l’impressionnisme. Cependant, sa musique est, à l’instar de celle de Vierne, d’une maîtrise technique absolue, d’une expression pleinement caractéristique de son auteur, et d’une sensibilité peut-être maladive mais profondément poétique et humaine. Sa portée émotionnelle et esthétique atteint les cimes d’un romantisme finissant.

Cette biographie remarquablement documentée et argumentée de Philippe Simon décrit un musicien oublié à la personnalité très attachante, joué et reconnu de son vivant tout en étant éloigné des succès faciles et vulgaires de la vie parisienne, et dont la maladie n’a pas su briser l’élan créateur et la joie de vivre. Et surtout, cette musique, plus qu’un coup de cœur, est une histoire d’amour à partager.

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Gabriel Dupont. Musicien oublié. Philippe Simon. Editions Atlantica-Séguier. Collection «  Carré Musique ». Octobre 2001. 379p. 15,50 euros.

 
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