Puissance déficiente et gloire incertaine

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre Mogador. 27.IX.2003. Aaron Copland (1900-1990), Variations orchestrales ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour piano et orchestre n° 11 en fa majeur K. 413 ; Johannes Brahms (1833-1897), Symphonie n° 2 en ré majeur op. 73. Piano : Alon Goldstein. Orchestre National d’Ile-de-France. Direction : Leon Fleischer.

alon_goldstein-287x291Concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre National d’Ile-de-France

Au sortir de certains concerts, il arrive que la perplexité de l’auditeur vienne en premier lieu du choix des œuvres. Tel a été le cas pour nous, ce samedi soir, à la fin d’une manifestation musicale que les noms de Mozart et Brahms plaçaient pourtant sous le signe de l’excellence et de l’exigence. Car il arrive parfois, hélas, que les compositeurs ne bénéficient pas exactement des interprètes qu’ils méritent. En l’occurrence, l’insuffisance de la prestation du chef, le célèbre pianiste Leon Fleischer, et du soliste, le jeune pianiste Alon Goldstein, tous deux disposant pourtant, avec l’Orchestre National d’Île-de-France, d’une remarquable phalange musicale, a été criante.

Puissance et gloire, tels étaient les maîtres mots énoncés ce samedi soir -selon l’habituel principe thématique de la programmation de l’Orchestre National d’Ile-de-France – afin de diriger implicitement l’oreille du public parisien venu en masse saluer l’un de ses orchestres favoris pour son ouverture de la saison 2003-2004. Annonce périlleuse, défi dangereux à relever de par sa conception même. Certes, trois grands noms étaient à l’affiche, deux plus particulièrement, mais les œuvres proposées n’étaient pas, il faut bien l’admettre, des pièces qui ont contribué à « la puissance et la gloire » de ces trois compositeurs. Certains affirmeront que, bien qu’ ait écrit de belles pages, les Variations Orchestrales sont loin d’être les plus louables, tout comme le concerto pour piano n° 11 qui, pour d’autres, est l’une des rares œuvres où le maître qu’est Mozart « tire un peu à la ligne ». Sans oublier l’idée, sans doute fausse, de bon nombre de mélomanes ou musicologues selon laquelle Brahms n’aurait écrit que deux symphonies, la Première et la Quatrième, considérant ses deux autres symphonies comme « inférieures » malgré l’immense succès de la Deuxième lors de sa création à Vienne le 30 décembre 1877. Brahms et Mozart furent sans doute poussés par la même volonté d’accessibilité de l’art destinée à un public moins averti que de coutume, l’un plaçant sa symphonie à un abord plus aisé que sa Première, l’autre destinant son concerto à un entre-deux, « entre le trop difficile et le trop facile » afin qu’il soit « agréable à l’oreille », reconnaissant que « pour obtenir le succès, il faut écrire des choses si compréhensibles qu’un cocher pourrait les chanter ensuite », d’où une orchestration des plus simples et une atmosphère faisant parfois échos à Jean-Chrétien Bach.

D’emblée, la soirée a été mal engagée avec les Variations Orchestrales (1957) de Copland, transposition malaisée à l’orchestre d’une page pour piano solo intitulée Piano Variations (1930), qui compte parmi les plus faibles d’un compositeur écrasé par les précédents de Schönberg et Stravinsky et incapable, à l’époque, de sortir du cercle contradictoire de leurs influences respectives. Difficile de faire surgir « la puissance et la gloire » d’une œuvre si académique, surtout lorsque le chef prend le parti, sans doute pour en masquer la vacuité sonore, de faire sonner à plein des cuivres et des percussions qui n’en peuvent plus !

Avec le 10e Concerto de Mozart, nous changions certes de sphère, d’autant plus que le discours dithyrambique du programme laissait prévoir une interprétation exceptionnelle du jeune pianiste, Alon Goldstein. Las, dans ce concerto, notre virtuose comblé songea beaucoup plus à distribuer ses afféteries et chatteries – d’ailleurs révélatrices d’un enviable talent de comédien – qu’à servir une partition souvent austère. Mimer ou jouer, il faut choisir ; en l’occurrence, Mozart fut oublié, mais non point Alan Goldstein, qui a reçu une ovation non fondée, musicalement parlant bien sûr. Ne craignons pas de l’affirmer, une telle attitude de la part d’un musicien est d’autant plus dommageable que dans le bis qu’il donna (D’un cahier d’esquisses de Debussy), notre jeune pianiste révéla une palette sonore d’une grande subtilité et une vraie capacité à émouvoir.

En seconde partie, le choix de la Deuxième symphonie de Brahms pouvait surprendre. Mais, précisément, nous étions en droit d’espérer une belle interprétation de cette œuvre attachante qui, pour n’avoir point la grandeur de ses illustres sœurs (particulièrement la Première et la Quatrième), reste du Brahms de très haute tenue. Trois fois hélas, les défauts perçus chez Copland – et donc éventuellement attribuables au compositeur – ont rapidement provoqué une sorte de discret désastre. Où donc était passée la fluidité du grand discours brahmsien, la linéarité complexe mais constante de sa mélodie (on se prenait à rêver à un Plasson tenant la baguette !), la sublime fusion des plans sonores et des puissantes architectures qui le caractérisent ? En lieu et place de tout cela, un objet sonore confus, avec d’inattendues bouffées de tendresse, quelques nuances réussies et toujours, heureusement, la beauté de timbre de tous les pupitres. Au point que le dernier accord fut presque – un comble ! – signe de délivrance pour les amoureux du grand musicien allemand.

Alors, erreur de programmation ? impréparation ? erreur de « casting » ?… Attendons d’autres concerts pour nous former une opinion définitive sur une saison malheureusement mal ouverte. D’autant qu’il est des raisons d’espérer, à commencer, soulignons-le encore, par l’excellence de cet orchestre en tout point remarquable, mais qui, comme tous les orchestres du monde, n’est pas en état de se passer d’un grand chef et n’a pas vocation à pallier les insuffisances des solistes qu’il accompagne.

Crédit photographique : (c) DR

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