Concerts, La Scène, Musique symphonique

Philippe Jordan & Felicity Lott, Doctor Jordan and Mister Hyde

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées, 10.X.2003. Strauss (Richard) : Le Bourgeois Gentilhomme, suite d’orchestre opus 60 (1920) – Capriccio, scène finale (1942). Schumann : Symphonie n° 2 en ut majeur opus 61 (1846). Dame Felicity Lott, soprano. Orchestre Philharmonique de Radio France. Hélène Collerette, violon solo. Direction : Philippe Jordan.

Le programme de ce 10 Octobre au Théâtre des Champs-Élysées constituait, pour l’Orchestre Philharmonique et son jeune chef invité, un très périlleux diptyque dont les protagonistes ne sont pas sortis indemnes. A trop vouloir s’approprier à la hussarde des antagonismes, le rejeton d’Armin Jordan n’a non seulement convaincu personne de son charisme ; mais a un tantinet obéré une image déjà flatteuse dans la confrérie. Pour tout dire, la seconde partie schumannienne —  de toute évidence peu répétée —  a tourné à une telle débâcle, que la réussite éclatante du début en a été considérablement ternie.

C’est très regrettable : le préambule Strauss lui-même se décompose en deux vantaux si idéalement complémentaires, que leur appariement touche au génie. La Suite du Bourgeois Gentilhomme incarne le parangon de la musique « orchestrale de chambre ». De même Capriccio, représenté par sa célèbre scène finale pour soprano et grand orchestre, constitue l’aboutissement, l’apothéose même (à défaut de la solution) de cette conjecture somme toute insensée qu’est l’Opéra.

Mieux encore : si les effectifs et l’usage des couleurs les opposent radicalement, les deux partitions ont en commun leur caractère spéculatif. L’ultime ouvrage lyrique de Strauss a pour livret sa propre genèse, si l’on peut dire. Tandis que la Suite, d’une certaine manière, est née d’un préambule à un opera da camera sans aucun rapport, Ariadne auf Naxos (¹). En d’autres termes, ces deux chefs d’œuvre ressortissent à de la musique intellectuelle —  au meilleur sens du terme : le plus gourmet. La Suite ne se conclut-elle pas par un « Dîner » ?!

Comme Ariadne, en toute logique gémellaire, le Bourgeois Gentilhomme définitif requiert un ensemble instrumental réduit —  avec piano, violon et violoncelle concertants, plus des cuivres goguenards, extrêmement sollicités. Il y a dans cette pièce d’orfèvrerie, dont était légitimement très fier, quelque chose des hommages instrumentaux au XVIII° siècle qu’on trouve chez Stravinsky (Pulcinella) ou Prokofiev (Symphonie n° 1 dite « Classique »). en sculpte les contrastes descriptifs avec tout l’humour et la virtuosité requis, même si sa pianiste manque d’un zeste de malice.

Une relative atonie compensée par un violon et un violoncelle solos enchanteurs, qui disent grandement le niveau auquel Janowski puis Chung sont parvenus à la tête de l’. Vives acclamations —  ce n’est que justice —  avant que ne débute le « clou », pour lequel beaucoup sans doute se sont déplacés : la plus grande Comtesse Madeleine actuelle, Dame , dans la scène finale de Capriccio.

La soprano britannique est d’autant plus attendue qu’elle a chanté intégralement le même rôle au même endroit il y a moins de trois ans, et de mémorable façon (²) – à la suite d’un enregistrement (Georges Prêtre, Forlane). Et ce, après l’avoir incarné pendant des années sur les plus grandes scènes ! Pour être franc, on redoute un peu le syndrome de la vétérane ; d’autant que ce n’est pas l’offenser que d’avoir remarqué récemment une ombre légère sur ses aigus.

L’extatique intermède « Clair de lune » (Mondnacht) lu par Jordan est l’un des plus lyriques et des plus sensuels qu’on ait entendus ; enrichi d’une palette dynamique aussi ébouriffante qu’inédite. Si le « Morgen mittag um elf » de l’héroïne paraît minimaliste et hésitant, l’inquiétude est de courte durée. En effet, le poids des habitudes ne se ressent à aucun moment dans cette arche vocale translucide, spirituelle et tendre à la fois. D’une précision toute instrumentale —  mais ne reniant jamais la chair et le grain même de sa voix —  respire le personnage de la Comtesse : un naturel qui règle son compte au maniérisme insupportable que d’aucunes ont pu vouloir lui imposer.

Choix d’un soir, fatigue passagère, vision de génie ? L’Anglaise dépose ici comme des larmes sur les notes ; alors que le tableau n’est guère tragique pourtant. Si introspective, si lasse, cette Madeleine porte en elle le fatalisme d’une Emilia Marty (l’Affaire Makropoulos). A proprement parler, inouï. Voilà une stimulation supplémentaire pour Renée Fleming, très attendue dans ce personnage à Bastille en Juin 2004.

Noël avant l’heure, donc. Mais comment supposer, dès lors, que la glace la plus dure et la plus roide va s’abattre sur l’ jusqu’à le figer ? Contrairement à ce Strauss en habit de fête, Schumann n’a certes rien du musicien « intellectuel » évoqué plus haut. Et surtout pas dans ses Symphonies, la Deuxième en tête ! va le démontrer, à ses dépens.

Ne refaisons pas pour la n-ième fois le faux procès de Schumann symphoniste. Si l’on tient à lui reprocher le manque de lisibilité de son architecture, assez délayée il est vrai, il faut faire le même grief à Bruckner, ce qui est aujourd’hui indéfendable… Au disque, Sawallisch (EMI) et surtout Szell (Sony, réussite absolue) donnent des pistes à suivre en la matière : tellurisme, matière parfois brute, mais souple et réinventée – ce que n’auraient pas renié un Hindemith ou un Kodàly !

Tout le contraire du Suisse : subjugué sans doute par la spontanéité de sa phalange d’un soir, il fonce dans une lecture prosaïque et littérale à faire peur. Des accords fortissimo plaqués, une agogique de métronome, une tonitruance extrêmement vulgaire —  s’ajoutant à des cuivres dissonants (sostenuto assai initial) : voilà ce qui lui sert de passeport. Improvisation alternativement pétaradante et mortifère, dont le « sommet » restera assurément un adagio… inespressivo. Une totale contre-performance.

L’imposition d’un tel gâchis laisse songeur. Accordons au chef le droit à l’erreur, qu’autorise d’autant plus sa très grande jeunesse ; malgré le Bourgeois Gentilhomme, malgré Capriccio, l’impression générale reste bien sûr extrêmement mitigée. Pour le coup, la Comtesse Madeleine serait en droit de refuser ses faveurs au compositeur Flamand —  la Musique n’ayant pas eu, ce soir, le dernier mot.

(¹) Au départ, Strauss a conçu Le Bourgeois Gentilhomme pour la pièce de Molière, à la manière de Lully ; le spectacle se terminant alors par l’acte unique d’Ariane à Naxos —  à la place de la Turquerie. Plus tard, l’Opéra est devenu ce que l’on connaît, et le musicien a réuni neuf numéros de la Musique de Scène sous forme de Suite.

(²) Les 14 et 16 décembre 2000, en version de concert avec Dietrich Henschel, Stefan Genz, Iris Vermillon… sous la direction de Gustav Kuhn.

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées, 10.X.2003. Strauss (Richard) : Le Bourgeois Gentilhomme, suite d’orchestre opus 60 (1920) – Capriccio, scène finale (1942). Schumann : Symphonie n° 2 en ut majeur opus 61 (1846). Dame Felicity Lott, soprano. Orchestre Philharmonique de Radio France. Hélène Collerette, violon solo. Direction : Philippe Jordan.

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