César Franck (1822-1890) – L’œuvre pour orgue

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César Franck : L’œuvre pour orgue : Grande Pièce Symphonique – Prélude, Fugue et Variation – Fantaisie en ut – Pastorale – Prière – Final – Fantaisie en la – Cantabile – Pièce Héroïque – Trois Chorals. Susan Landale (orgue de Saint-Sulpice de Paris, orgue de Saint-Étienne de Caen, orgue de Santa Maria del Coro de San Sebastian). 2 CD CALLIOPE CAL 9941.2, 2003, 2h06.

 

César Franck (1822-1890) - L’œuvre pour orgueL’œuvre pour orgue de Franck possède cette faculté généralement propre aux chefs-d’œuvre de susciter des interprétations aussi variées que convaincantes. Les organistes les plus prestigieux —  Marie-Claire Alain, Jean Guillon, André Isoir, André Marchal, etc. —  nous ont livré des versions issues d’une tradition ou d’une perspective parfois radicalement opposées. Cette musique dépasse le simple cadre du répertoire des organistes, à en juger par les nombreuses transcriptions pour piano dont elle a bénéficié, et notamment celle du Prélude, Fugue et Variation dont on redécouvre depuis peu avec bonheur la version originale pour piano et harmonium (ou piano et orgue). A l’instar de Bach et de Messiaen, Franck a su élever sa musique pour orgue au niveau des grandes œuvres symphoniques et pianistiques du répertoire. Pourtant on oublie souvent que Franck fut avant tout un pianiste virtuose dans sa jeunesse et qu’il n’est venu que sur le tard, et sans un talent fulgurant, à l’orgue. La classe d’orgue que Franck tint au Conservatoire de Paris fut plus une classe de composition et d’improvisation qu’une classe d’interprétation et de virtuosité. Et lorsque Widor reprit le cours en 1890, les élèves purent mesurer à leur grand désarroi leurs carences techniques. Mais il est évident que l’image de Franck en organiste improvisant à son Cavaillé-Coll de la basilique Sainte Clotilde reste gravée dans la mémoire des mélomanes. Les Six pièces de 1862 s’inscrivent dans la tradition organistique de l’époque tout en marquant une hauteur de pensée inouïe. Après les grandes fresques de Liszt, la Grande Pièce Symphonique marque une étape de plus vers l’avènement de la symphonie pour orgue. Les douze minutes de la Prière, avec ses élans romantico-mystiques hérités de Liszt, dépasse la simple musique d’ameublement d’église. Le Prélude, Fugue et Variation possède cette grâce élégiaque qui enchante comme du Mozart et émeut comme du Schumann. Même dans le Final, dédié à Lefébure-Wély, le pompiérisme du Second Empire se retrouve propulsé dans une forme sonate très élaborée. Les Trois Pièces —  Fantaisie en La, Cantabile, Pièce Héroïque —  ont été écrites en 1878 pour l’inauguration de l’orgue du Trocadéro (on oublie parfois en effet que le parvis du Trocadéro fut pendant longtemps l’emplacement d’une grande salle de concert au style byzantin et à l’acoustique de cathédrale). Quant au testament musical de Franck, les Trois Chorals de 1890, la légende veut que le compositeur en termina la registration à son orgue juste avant de mourir. Entre des références à Bach, Beethoven et Liszt, Franck réinvente le genre du choral en lui donnant une ampleur et une ferveur nouvelles tout en s’éloignant des stéréotypes religieux du genre.

« Intégrale de l’œuvre pour orgue » : le terme est impropre car le catalogue de Franck ne se limite pas aux seules douze grandes pièces communément enregistrées. La Pièce en mi bémol (1846) et la Pièce en la majeur (1854) sont deux premiers jalons significatifs qui soulignent déjà un souci de constructions puissantes et de registrations symphoniques de la part de son auteur. A cela s’ajoutent une quarantaine de pièces pour orgue écrites vers 1855 dans un but fonctionnel et religieux : Sorties et Offertoires sur des chants de Noëls, Elévations, Préludes à l’Ave Maris Stella, etc. Sans posséder la difficulté technique et l’ampleur de pensée des douze grandes pièces suivantes, l’ensemble de ces modestes pièces révèle chez Franck certains procédés d’écriture caractéristiques et un goût prononcé pour la modulation tout en diffusant un charme suranné non désagréable et une brillance parfois facile. Les pièces les plus significatives de ce recueil, publié de manière posthume, ont été enregistrées par Joris Verdin, l’un des rares organistes à être sorti des sentiers battus dans ce répertoire. Joris Verdin a aussi enregistré l’intégrale des œuvres pour harmonium de Franck, que certains organistes n’hésitent pas, avec raison et avec goût, à jouer à l’orgue lorsqu’il s’agit des petites miniatures de l’Organiste, dernier recueil de Franck, laissé inachevé par la mort après 63 pièces et abusivement appelé ainsi par son éditeur Enoch car destiné en fait à l’harmonium. Enfin, on oublie aussi les belles transcriptions dues à Charles Tournemire, son élève et successeur à l’orgue de Sainte-Clotilde, d’extraits divers de ses deux derniers grands opéras : Hulda et Gisèle. Dans cette amnésie, seule la transcription de l’interlude symphonique de l’oratorio Rédemption connaît encore parfois les faveurs des concerts.

, organiste d’origine écossaise titulaire de l’église Saint-Louis des Invalides à Paris et ancienne élève d’André Marchal, choisit elle aussi de se limiter aux douze traditionnelles grandes pièces pour orgue. André Marchal fut l’auteur d’une des toutes premières gravures intégrales de cette musique, version qui fait aujourd’hui toujours référence en la matière. Autant dire qu’au premier abord, ce nouvel enregistrement par l’une de ses élèves suscite la curiosité.

La principale difficulté d’interprétation de la musique de Franck concerne les tempi. Tout l’art consiste à prendre son temps sans jamais traîner. Une vieille tradition maintenait dans cette musique des tempi assez lents qui mettaient en défaut les « divines longueurs » de l’écriture franckiste au point de faire passer cette musique pour ennuyante voire académique. Dans son récent enregistrement, Joris Verdin utilisa des tempi très rapides retrouvés sur des partitions originales de Franck et dynamita ainsi la tradition. Sans aller jusqu’à cet extrémisme, utilise des tempi allants qui mettent bien en valeur l’architecture générale et qui permettent l’utilisation d’un rubato souple qui n’allonge pas le discours. Mais conserve aussi un souhait d’intelligibilité et n’hésite pas à ralentir la mesure dans le virtuose Final. Et c’est bien ce qui fait la qualité première de cette intégrale : l’intelligibilité. On est séduit d’emblée pas la clarté des phrasés et des rythmes.

La Pièce Héroïque, souvent alourdie par un excès d’emphase, est ici menée tambour battant à un rythme soutenu et retrouve son caractère épique tant désiré. Même la partie centrale de cette pièce, habituellement jouée lentement et tout en douceur, est traitée ici avec vigueur et énergie. La continuité du discours est ainsi l’une des qualités de cette interprétation. C’est une option qui se défend, même si on peut regretter qu’elle ne permet pas de faire ressortir toute la richesse de l’écriture franckiste, souvent fondée sur des oppositions nettes de caractère. On se souvient par exemple du début du quintette en fa mineur : les cordes âpres et violentes alternant avec un piano rêveur et élégiaque. Ces mêmes dualités se retrouvent dans l’œuvre pour orgue. Mais par ses registrations homogènes, ses tempi vifs et ses respirations légères, Susan Landale semble préférer insuffler un mouvement continu et cohérent au lieu de mettre en exergue les contrastes et le paroxysme des passions franckistes. Elle souligne ainsi avec intelligence mais sans excès les nuances de la partition, reste très sensible et non démonstrative dans ses rubatos. On aurait bien entendu aimé une plus grande prise de risque et une vision transcendante de ce répertoire déjà riche en versions diverses. Les Trois Chorals ne possèdent peut-être pas la fulgurance d’un Joris Verdin ou la poésie mystique d’un Félix Moreau. Mais le résultat est vigoureux et propre. En cela il reste idéal pour une initiation à la musique pour orgue de Franck et constitue un ajout significatif à la discographie.

Le choix des instruments, un Cavaillé-Coll ou l’un de ses succédanés, évidemment, est primordial dans un tel enregistrement. Franck n’a-t-il pas dédié sa Pastorale, partition riche en effets symphoniques, à son facteur d’orgue préféré ? La grande force de l’intégrale d’André Isoir, également parue chez Calliope il y a de nombreuses années, résidait essentiellement dans les beautés sonores du Cavaillé-Coll de la Cathédrale de Luçon. Susan Landale choisit quant à elle trois Cavaillé-Coll différents adaptés chacun aux caractères des pièces. Le modeste orgue de Santa Maria del Coro de San Sebastian pour la Fantaisie en ut, le Prélude, Fugue et Variation, la Pastorale et la Prière. Cet orgue est l’un des petits bijoux que Cavaillé-Coll construisit dans le pays basque et permet de rendre toute la délicatesse de ces pièces. L’orgue de Saint-Sulpice de Paris, le plus important de la capitale, permet de faire ressortir avec éclat la Pièce Héroïque, ainsi que la densité sonore de la Fantaisie en la et du Cantabile. Le Cavaillé-Coll de Saint-Étienne de Caen possède une sonorité claire et une dynamique qui illuminent, mais sans éblouir, les Trois Chorals, le Final et la Grande Pièce Symphonique. Susan Landale parvient avec ces trois instruments à mettre en évidence la richesse de l’écriture polyphonique de Franck —  nombreux canons et superpositions de thème —  et une prise de son proche contribue à distinguer clairement tous ces détails.

Le livret est remarquablement documenté : notice instructive sur les œuvres, notes personnelles de Susan Landale sur ses choix d’interprétation, présentation de l’interprète, compositions et historiques des orgues (rubrique toujours très appréciée des amateurs du genre). Ce travail sérieux renforce, s’il en était besoin, l’intérêt de ce double CD.

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