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Bartoli & Salieri, l’Incontro improvviso

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Antonio Salieri (1750-1825) —  « The Salieri Album » — Airs d’Opéra extraits de : La secchia rapita, La scuola de’ gelosi, La fiera di Venezia, Palmira regina di Persia, La Cifra, Il ricco d’un giorno, La finta scema, La grotta di Trofonio, Armida.Cecilia Bartoli, mezzo-soprano. Orchestra of the Age of Enlightenment, direction d’Ádám Fischer. 1 CD Decca (Universal) n° 475100-2, 2003, 68’14’’. Notice quadrilingue détaillée, présentation luxueuse.

 

Bartoli & Salieri, l’Incontro improvviso« Puisse cet enregistrement aider Salieri à émerger de l’ombre de Mozart, et finalement lui accorder la reconnaissance qu’il mérite » : cet avant-propos de la mezzo-soprano sur son nouvel album annonce la couleur, et place la barre très haut. (1750-1825), tout le monde ou presque en a entendu parler en 2003. Voici presque vingt ans, un film magnifique, Amadeus, s’était proposé d’éclairer le génie de Mozart par la médiocrité supposée de l’Italien. Beaucoup de reproches furent faits à cette occasion à Milos Forman : ce qui peut légitimer l’intérêt croissant des démarches des érudits et musicologues fleurissant depuis lors, vis à vis de celui qui fut après tout, à la fin du XVIII° siècle, le compositeur le plus puissant à la Cour de Vienne.

La discographie actuelle, à l’image de son œuvre pléthorique, est loin d’être insignifiante ; et à des gravures de concertos, d’opéras ou d’oeuvres sacrées répondent, ici ou là, des résurrections scéniques de son théâtre (Falstaff, filmé et télédiffusé). On ne peut que s’en réjouir : notre connaissance du contexte dans lequel non seulement Mozart, mais encore Beethoven et Schubert, ont légué au monde ce que nous connaissons d’eux, s’en trouve enrichie d’autant. Enfant de la balle, la grande  — auteur de splendides « albums » Vivaldi et Gluck à bon droit récompensés&nbsp—; ne peut qu’offrir sa vocalité très souple à un musicien dont le recours au decorum est flagrant.

Le premier trait qui frappe l’auditeur est la cohérence de la démarche historiciste de l’artiste romaine, cheminant parmi ces treize extraits — dont onze inédits —  avec ce même sens de l’équilibre et des contrastes qui caractérisait les Gluck et Vivaldi précités. Attention, toutefois, à ce que cohérence ne signifie pas monotonie, voire redite. Les portraits discographiques brossés par la diva semblent désormais d’une prévisibilité décourageante ! Bien sûr, on retrouve dans cet enregistrement Salieri toutes les immenses qualités qui sont les siennes depuis ses débuts, en 1989 ; et aussi certains défauts connus — qui vont du reste en s’amplifiant notablement.

Ces morceaux choisis ne se montrent pas économes quant à la tessiture, ce qui est d’autant mieux venu que celle-ci est, comme on sait, un des atouts maîtres de la chanteuse. Mezzo riche en aigus (voir le Live in Italy, Decca 1998) ? Ou bien soprano au grave profus (Armida de Haydn, Teldec 2000) ? Impossible de répondre, ce qui est d’autant plus délectable que ces classifications n’existaient pas à l’époque des musiciens interprétés par elle ! Actrice engagée voire véhémente — se rappeler certain air dévastateur de Juditha triumphans donné parfois au concert —, elle habite au surplus ces scènes d’une vélocité démoniaque. Sans parler d’un souffle impressionnant, qui lui autorise les vocalises les plus hardies.

Autre point fort : le souci du détail, le perfectionnisme dans la caractérisation, qui se remarque à mille décorations, alanguissements, traits d’humour ; de véritables clins d’œil vocaux. Voilà une authentique complicité avec l’auditeur, déjà pratiquée à l’époque du Rossini de la Cenerentola ou d’Il Turco in Italia (Decca), entre autres. La cantatrice se permet de revêtir les oripeaux de personnages différents du même opéra ! Bravo, tout cela est déjà beaucoup. Mais attention : la péroraison dans l’aigu et les vocalises en rafale, qui ne sauraient déjà constituer un projet musical en soi, sont des artifices dont l’abus est très dangereux. Surtout quand lesdits aigus sont serrés, étroits même, opaques et monochromes — un ou deux étant carrément faux : on les attend d’abord, puis on les subit — et enfin, on les redoute.

La descente vers le grave n’a jamais été la vertu cardinale de Bartoli : Salieri ne l’inspire pas plus que les autres. À l’instar de la Callas (à qui est elle parfois comparée), elle souffre d’une sorte de « trou » avant les notes de passage qui rend le bas de la tessiture aussi peu naturel et agréable que possible. Son émission des consonnes labiales en « p » est (trop) souvent « postillonnante » (The Vivaldi album) ; et ici le léger tic qu’on pardonne à la surdouée devient une manie franchement désagréable : les «  sempppppre » et autres « spppppavento » ne sont pas du grand style. Au cours des passages élégiaques, les épanchements peuvent tourner une fraction de seconde à la minauderie, tandis que la surinterprétation guette dans les pages les plus théâtralement outrées. L’énergie se transforme alors — l’espace d’un instant — en une sorte d’hystérie.

La personnalité de Cecilia Bartoli est si diverse que ces vifs travers, récurrents dans le présent disque, peuvent somme toute la défendre et l’illustrer. Mais quid de la musique elle-même ? Il est question plus haut de decorum, le mot est délibéré ; il n’a d’ailleurs rien de péjoratif. Ces treize airs d’opéra montrent Salieri, dans la plus forte acception du terme, comme un homme de l’art. Au moins pendant la première partie de sa vie, l’opera seria régnait encore en maître — avec ses codes, ses stéréotypes, ses obligations. Il s’y soumet, avec brio. Orchestrateur inspiré, il n’omet rien de ce qui, depuis la fosse, peut commenter et orner le texte poétique ; son instrumentation de surcroît s’y montre aussi soignée que riche.

Lorsqu’en prime l’auteur des vers s’appelle Lorenzo Da Ponte, le sens dramatique est au rendez-vous. Les scènes sont habiles, efficaces — encore que très rattachées à la théorie des passions héritée du Baroque. Augmentée d’un usage intensif de la coloratura, la palette de l’artisan technicien est complète et percutante. Le mélomane se rendant directement à la dernière plage du CD (Armida, 1771, à tout juste vingt ans !) risque d’être agréablement surpris. Le musicien peut ici rivaliser avec Gluck — et surtout Haydn —, tant sa courbe mélodique épouse, par autant d’inventivité que de naturel, la psychologie de Rinaldo. La partition semble naître, cantabile legato, sur les lèvres même d’une Bartoli des grands jours ; avant de s’exhaler puis mourir sur un unisson des plus ténus ! Du grand art. Pourquoi le jeune Salieri n’a-t-il pu exploiter par la suite une telle veine ?

En effet, hormis en quelques envolées de haut lignage (La Cifra et Il ricco d’un giorno, plages 6 et 11), toutes de lyrisme et l’introspection ; on ne situe pas le rare matériau justifiant l’épigraphe de la cantatrice… si ce n’est par la fréquente hégémonie d’une vocalisation, qu’on connaît aujourd’hui par coeur. L’écoute d’ensemble — seria comme buffa, aux cordes comme aux vents, dans les mouvements lents ou vifs — respire le descriptif, voire le maniérisme le plus sec (La secchia rapita, plage 8). Toujours plaisant et de bonne facture, le propos demeure le plus souvent banal, pour tout dire analytique et froid. Comparer, pour s’en convaincre, le traitement de deux situations identiques chez Salieri, puis chez Mozart (plage 2, La scuola : une comtesse dédaignée de son époux mais encore éprise de lui, imagine d’exciter sa jalousie par une lettre annonçant un faux rendez-vous).

Pour sa vedette recordwoman des ventes, l’éditeur a, une nouvelle fois, choisi le grand apparat : brochure cartonnée comme chez Vivaldi et Gluck, mise en page encore plus soignée sur papier glacé. Plus une très belle iconographie : des statues de marbre, en noir et blanc — à l’opposé d’ailleurs de la direction d’orchestre d’ : colorée, nerveuse et même saccadée. Louable parti pris éditorial qui trouve, là aussi, ses limites. La notice, certes très érudite, du « saliérien » Claudio Osele tourne parfois à un didactisme idolâtre, frisant l’hagiographie ou l’embaumement. Et que penser du disque proprement dit, avec sa reproduction plutôt fétichiste de deux portraits se faisant face, Bartoli et Salieri ? La musique n’a pas besoin de ce genre de totémisme.

On garde malgré tout une grande admiration envers Cecilia Bartoli. Pour l’ensemble de son œuvre, serait-on tenté de préciser ; lorsqu’on songe qu’elle n’a que trente-sept ans. Son aura — insistons : son génie — s’est si souvent manifestée et avec un tel éclat, que son regain est naturellement attendu sans crainte. Compte tenu du soin de la réalisation, on ne peut s’empêcher, également, d’éprouver un zeste de tendresse pour son nouveau favori, dont la musique est toujours du meilleur goût. Un récital par conséquent bienséant, plutôt que bienvenu. Non point charmeur mais charmant, il n’ajoute rien à la gloire de l’interprète, sans en apporter vraiment au compositeur. Dommage.

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Antonio Salieri (1750-1825) —  « The Salieri Album » — Airs d’Opéra extraits de : La secchia rapita, La scuola de’ gelosi, La fiera di Venezia, Palmira regina di Persia, La Cifra, Il ricco d’un giorno, La finta scema, La grotta di Trofonio, Armida.Cecilia Bartoli, mezzo-soprano. Orchestra of the Age of Enlightenment, direction d’Ádám Fischer. 1 CD Decca (Universal) n° 475100-2, 2003, 68’14’’. Notice quadrilingue détaillée, présentation luxueuse.

 
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