Le rire transcendé !

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra de Nancy et de Lorraine. 6, 7, 9, 11 et 12 novembre 2003. Jacques Offenbach (1819-1880) : La Périchole. Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la pièce de P. Mérimée : Le Carrosse du Saint Sacrement. Stéphanie d’Oustrac, Marc Laho, Jean-François Lapointe, Sophie-Marie Martel, Georgia Ellis-Fillici, Claire Larcher, Patricia Garnier, Antoine Normand, Jean Segani, Patrick Zimmermann, Bertrand Gardiet, Pascal Desaux, Jean-Marc Duval. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Chœurs de l’Opéra de Nancy et de lorraine. Direction : Merion Powel. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Direction musicale : Claude Schnitzler.

Le rire transcendé ! (1819-1880) : La Périchole

Le Théâtre de Nancy a ceci de particulier qu’il peut afficher indifféremment Fidelio de Beethoven, Il Prigioniero de Dallapiccola ou La Mascotte d’Audran à ses programmes, sans que l’impeccable logique de sa programmation puisse être mise en cause. L’éclectisme et l’ouverture sont ici de rigueur, le seul critère retenu pour des spectacles si différents étant celui de l’excellence. Le public qui a ovationné, ces dernières soirées, les représentations de La Périchole d’Offenbach ne s’y est pas trompé. Car c’est un spectacle d’une rare qualité, par moments exceptionnelle qui lui a été offert.

Dignité, simplicité, humour et « franc-parlé musical »; d’entrée le ton était donné ! Plutôt que d’exaspérer le public par une présentation trop comique ou trop pitoyable notre couple – Stéphanie d’Oustrac et – s’est d’emblée imposé par une présence sereine et charismatique comme fort, vivant certes une situation misérable mais gardant une dignité et une force de caractère des plus imposantes. Tout pathétisme, toute grandiloquence furent laissés pour compte au profit d’une sensibilité musicale personnelle, sincère et profonde qui n’a pu que séduire jusqu’aux dernières notes. Même le pardon final, si arbitraire pour ne pas dire absurde, nous a semblé naturel et légitime. La merveilleuse complainte des amoureux tellement délicate ce soir là nous aurait fait tout pardonner à cette chère Périchole et ce malheureux Piquillo !

Toute était juste et provenait d’un parti pris musical mûrement pensé, chapeauté par la ferme autorité de dont la baguette tantôt lyrique, tendre, sensuelle ou tantôt désespérée, inquiète et indifférente a su entraîner fougueusement et solidement la troupe sur les traces d’un amour sincère mis en péril par l’exercice despotique du pouvoir.

La volonté interprétative commune fondée sur le seul but de rendre à l’œuvre son authenticité et sa grandeur, amenait alors à réfléchir sur le problème des genres musicaux et de leur hiérarchie. Rejetant l’opinion commune sur Offenbach, nos musiciens ont pris un réel parti esthétique fondé sur la lisibilité de la complexité du maître de l’opérette. Soyons sincères et constatons seulement qu’il nous est coutumier d’entendre des interprétations et des opinions qui séparent radicalement l’Offenbach bouffe de celui des Contes d’Hoffmann, comme si le musicien s’était brutalement métamorphosé. Or à Nancy il n’en fut rien. L’ambiguïté a gouverné cette représentation – à mi-chemin entre le comique et le sérieux, la bouffonnerie et le sentimentalisme – grâce à une stricte mise en valeur de tous les rouages et toutes les subtilités de cette musique par un dévoilement extrême de tous les mélanges esthétiques qui la constituent. Ce choix musical sans apparat, d’une éclatante pureté, pour ne pas dire d’un « classicisme » surprenant, a permis au public venu se « divertir » de voir ses attentes dépassées et l’a poussé à devoir confronter celles-ci à la finesse et à la variabilité de cette partition. Quel choc pour l’auditoire que de découvrir une Périchole riche, « sérieuse », voire même dramatique selon certains aspects, écrite par un maître certes, mais de l’opérette ! Loin de dénaturer l’œuvre, la farce s’est bien sûr manifestée mais toute en finesse par un jeu théâtral, souvent drôle et jamais ridicule, d’une exquise légèreté et par de petits clins d’œil scéniques, qui n’ont pu que nous faire sourire, tels que la mise en situation de pseudos footballeurs revêtus du masque de « Batman » – l’allusion était très forte ! – identifiés aux chiens savants des saltimbanques.

Photo (c) DR

Ce parti pris, des plus honorables, d’authenticité ou de filtre à la parodie a inévitablement entraîné une sorte d’esthétique du politique musical en énonçant très clairement la pensée principale du compositeur, celle de la dénonciation. Qu’il nous soit ici permis de décerner une mention spéciale à la mise scène originale de , fondée sur l’imprévu et la pertinence dramatique de tous les gestes, ainsi qu’aux décors de Caroline Ginet qui spéculaient sur des effets lumineux et une esthétique de l’accumulation d’autant mieux venue qu’elle évoquait irrésistiblement, pour les voyageurs ayant eu l’occasion de les connaître, les banlieues de Lima aux maisons emboîtées comme les cubes d’un jeu de construction. Ainsi, derrière l’apparent caractère enjoué, la distance a dépeint un régime politique en délitation, dirigé par un vice-roi d’un état décadent pensant plus à sa propre jouissance qu’à celle de son peuple. A cet égard nous ne pouvons que saluer la grandeur de dont les intentions musicales ont été aussi précises que les intentions à l’égard de notre pauvre Périchole – ce qui n’est pas peut dire – et qui a su incarner avec toute la véhémence nécessaire ce protagoniste si malintentionné et si fourbe. (Quel plaisir sera le nôtre très bientôt lorsque nous le retrouverons au service du grand Hector dans Benvenuto Cellini sous la baguette de John Nelson !)

Le rire, oui… mais pas seulement ! Tel aurait pu être la visée morale et musicale de cette interprétation. Le rire transcendé au profit d’une idéologie, celle de la satyre sociale teintée d’humour pour le grand plaisir des nancéiens mais aussi, et surtout, pour celui de .

Crédit photographique : (c) DR

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