La Scène, Musique de chambre et récital

Musique Juive d’Est en Ouest, du Golem à Woody Allen

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Paris. Studio « le Regard du Cygne ». 6 et 7.XII.2003. * Concert 1 — Inna Jvanetskaïa : Thème et variations sur un thème juif pour deux violons ; Erwin Schulhoff : sonate pour violon seul ; Gideon Klein : sonate pour piano ; Hans Eisler : sonate pour violon et piano ; Alexander von Zemlinsky : Sérénade pour violon et piano — Philippe Coutelen et Matis Waitsner, violons ; Julia Riabova, piano. * Concert 2 « carte blanche à Gui Livingstone autour du blues » — Aaron Copland : Deux Blues ; Erwin Schulhoff : Blues ; Stephan Wolpe : Gesang ; Arnold Schoenberg : Sechs kleine Klavierstücke opus 19 ; Morton Feldman : Intermission ; Samuel Barber : Excursion 2 ; George Antheil : Woman Sonata — Gui Livingstone, piano. * Concert 3 « autour du Bœuf sur le Toit » — Ned Rorem : Three Songs ; George Gershwin : Embraceable you, Nice Work, If You Can Get It ; Aaron Copland : Three Old American Songs ; Darius Milhaud : le Boeuf sur le Toit Marcos Pujol, baryton-basse et récitant ; Evan Rothstein, violon ; Gui Livingstone et Stéphane Leach, piano ; Mise en scène de Stéphane Léach ; Décors de Judith Bledsoe. * Concert 4 — Viktor Ullmann : “variace na moravskou lidovou pisen” pour piano ; Alexander von Zemlinsky : Drei Lieder opus 10 n°1 ; Jaromir Weinberger : Prélude et Fugue pour piano ; Gideon Klein : Vodotrysk ; Pavel Haas : Allegro Moderato pour piano, Six Chansons sur des thèmes populaires opus 1 ; Darius Milhaud : Berceuse Kelly Hodson, soprano ; Simon Zaoui, piano. * Concert 5 — Ernest Bloch : Nigun, Prière, Supplication, Chant Juif, Méditation Hébraïque ; Max Bruch : Kol Nidrei ; Joseph Achron : Mélodie hébraïque ; George Gershwin : Two Songs ; Maurice Ravel : Deux Mélodies hébraïques ; Aaron Copland : VitebskPhilippe Coutelen, violon ; Agnès Vesterman, violoncelle ; Bénédicte Harlé, piano.

Remarquable rétrospective que cette série de concerts autour de l’inspiration juive en musique classique. Une manifestation à la programmation originale, loin des grandes salles de concerts et autres lieux mythiques parisiens (le studio « regard du cygne » est dans un quartier populaire de Paris).

Le Thème et variations sur un thème juif pour deux violons de l’ukrainienne Inna Jvanetskaya ouvre les festivités. Œuvre didactique qui exploite tous les modes de jeu de l’instrument, du sautillé au « pizzicato main gauche » en passant par les harmoniques et le jeu sull’tasto, ce duo sans être d’une esthétique révolutionnaire reste intéressant par son aspect virtuose, démonstratif et brillant. Mathis Waitsner continue le concert avec la sonate pour violon seul de Schulhoff, pièce austère en quatre mouvements, dans la lignée de ses homonymes signées , où se mêlent une écriture chromatique post-expressionniste et de rythmes décalés à la Stravinsky. La sonate pour piano de Gideon Klein quant à elle se souvient de celle d’ dans son développement continu, œuvre post-romantique poussée au paroxysme et trouve en Julia Riabova une interprète idéale qui ne noie jamais ce flot musical complexe dans un brouillard de pédale.

La sonate pour violon et piano d’Hans Eisler constitue une forme de catharsis après les chromatismes exacerbés des morceaux précédents, par sa concision et son discours caustique et désabusé. — qui introduit chaque pièce par une courte et précise présentation — sait en « enlaidissant » volontairement sa sonorité rendre justice à cette partition au ton grinçant d’un compositeur contraint à l’exil. Le concert se termine par un saut dans le temps avec la sérénade pour violon et piano de Zemlinsky, œuvre en cinq mouvements disparates d’une écriture limpide et de caractère pastoral, qui contraste avec les pièces plutôt sombre ou désespérées qui la précèdent.

Gui Livingston propose pour le deuxième concert une rétrospective autour de la vision du blues en musique classique. Une vision souvent galvaudée par les compositeurs européens, à l’instar des Jazz-Suite de Chostakovitch, qui n’ont de jazz que le nom. Les Deux Blues de Copland qui débutent restent bien sur fidèles à leurs originaux, par leur écriture harmonique dense et leurs pulsations libres. A l’inverse, l’interprétation qu’en fait se rapproche plus du ragtime avec ses rythmes pointés et son tempo enlevé. Néanmoins cette pièce témoigne de la fascination des européens pour un nouveau monde musical jusqu’alors inconnu. Stephan Wolpe dans son Gesang (extrait des Six Pièces pour piano) use d’une liberté rythmique et harmonique proche du blues, sans pour autant se détacher de l’esthétique d’un de ses maîtres, , et plus particulièrement de son opus 19 joué ici comme un rappel de la culture dans laquelle baignaient tous ces compositeurs de la Mitteleuropa des années 20.

Retour au pays du blues avec et Intermission, œuvre en écriture aléatoire, et Excursion 2 de , pièce pour piano on ne peut plus américaine par son harmonie « sucrée » et son chaloupement rythmique ; le programme se termine par un « happy few », une pièce non prévue au programme : la Woman Sonata de George Antheil, compositeur fétiche de Gui Livingston. Cette page en trois (ou quatre) mouvements enchaînés ne s’inspire pas du blues, mais de Stravinsky ; et Antheil n’est pas d’origine juive, contrairement à la dédicataire de cette œuvre (et future épouse du compositeur) Elisabeth Markus. Si techniquement le jeu de Gui Livingstone peut prêter à redire (un toucher assez inégal), il sait en revanche manier une remarquable palette de coloriste et, à l’instar de dans le concert précédent, présenter les œuvres jouées par d’instructifs (et humoristiques) commentaires.

Le samedi se termine par un court récital du jeune baryton-basse Marcus Pujol, à la voix homogène, au timbre chaud et généreux… mais qui « coince » dans les aigus. Les Songs de Ned Rorem sont assez quelconques : bien écrits, agréables, mais aussitôt oubliés ! Chanteur et pianiste (Stéphane Léach) commencent à réellement donner d’eux-mêmes dans Gershwin, avec la gouaille et le clinquant qui sied à ce répertoire. Les dons de comédien de Marcos Pujol le font exceller dans les Old American Songs de Copland, rendant le dernier, « I bought me a cat », désopilant par son texte en énumération. La seconde partie est une mise en espace autour de la version pour piano à quatre mains du Bœuf sur le Toit de . Marcos Pujol tout en récitant l’argument de Cocteau dispose sur scène les tableaux de Judith Bledsoe représentant les personnages. Au duo de pianistes (Léach et Livingstone) s’adjoint le violoniste Ethan Rothstein qui colle au dessus de la version à quatre mains la partie soliste de la Cinéma-Fantaisie, adaptation pour violon et piano de ce Bœuf faite par le compositeur. Une contribution dont on aurait pu se passer, tant sa sonorité est désagréable et sa justesse aléatoire. Dommage, car l’idée de mise en espace était vraiment astucieuse et réussie.

Le dimanche commence par un récital de la soprano canadienne dans un répertoire également hors des sentiers battus, consacré surtout aux compositeurs de la toute jeune République Tchécoslovaque. Les lieder de Zemlinsky, proches de ceux de Brahms, ne conviennent guère par leur lourdeur à la voix de soprano lirico-leggiero de la soliste. En revanche, son timbre fruité et ses aigus soutenus vont à merveille dans les miniatures de Klein et Haas, soutenues par le piano de qui propose en « intermède » des pièces d’Ullmann et de Weinberger. En fin de concert, la Berceuse de Milhaud, toute en demi-teintes et en ornementations, vient se greffer sur ce programme tel un bis.

Enfin, l’avant-dernière affiche de ce cycle — votre serviteur n’ayant pu écouter l’excellent — est plutôt décevante, en regard de la qualité de ce qui a précédé. commence mal. Trac non maîtrisé ou faiblesse passagère, les pièces de Bloch jouées sonnent sans vie, sans feu intérieur, avec un manque total de conviction et une justesse, là encore, approximative. Le dernier morceau, Méditation Hébraïque, semble déjà plus assuré. Philippe Coutelen vient compléter le programme avec de courtes pages de Gershwin et Achron, tandis que le duo violoncelle-piano trouve vraisemblablement ses marques dans Ravel et Bruch. En guise de final, le trio Vitebsk de Copland, œuvre moderniste et surprenante par son écriture resserrée en canon et l’emploi de micro-intervalles, termine en apothéose un programme qui, hélas, a mal commencé. Mais tout un chacun a droit à ses instants de faiblesse.

Félicitations à l’artisan de ce week-end musical, Philippe Coutelen, et à son association bien nommée, CarnegieSmall, pour cette entreprise autant courageuse qu’ambitieuse.

www.carnegiesmall.com

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Paris. Studio « le Regard du Cygne ». 6 et 7.XII.2003. * Concert 1 — Inna Jvanetskaïa : Thème et variations sur un thème juif pour deux violons ; Erwin Schulhoff : sonate pour violon seul ; Gideon Klein : sonate pour piano ; Hans Eisler : sonate pour violon et piano ; Alexander von Zemlinsky : Sérénade pour violon et piano — Philippe Coutelen et Matis Waitsner, violons ; Julia Riabova, piano. * Concert 2 « carte blanche à Gui Livingstone autour du blues » — Aaron Copland : Deux Blues ; Erwin Schulhoff : Blues ; Stephan Wolpe : Gesang ; Arnold Schoenberg : Sechs kleine Klavierstücke opus 19 ; Morton Feldman : Intermission ; Samuel Barber : Excursion 2 ; George Antheil : Woman Sonata — Gui Livingstone, piano. * Concert 3 « autour du Bœuf sur le Toit » — Ned Rorem : Three Songs ; George Gershwin : Embraceable you, Nice Work, If You Can Get It ; Aaron Copland : Three Old American Songs ; Darius Milhaud : le Boeuf sur le Toit Marcos Pujol, baryton-basse et récitant ; Evan Rothstein, violon ; Gui Livingstone et Stéphane Leach, piano ; Mise en scène de Stéphane Léach ; Décors de Judith Bledsoe. * Concert 4 — Viktor Ullmann : “variace na moravskou lidovou pisen” pour piano ; Alexander von Zemlinsky : Drei Lieder opus 10 n°1 ; Jaromir Weinberger : Prélude et Fugue pour piano ; Gideon Klein : Vodotrysk ; Pavel Haas : Allegro Moderato pour piano, Six Chansons sur des thèmes populaires opus 1 ; Darius Milhaud : Berceuse Kelly Hodson, soprano ; Simon Zaoui, piano. * Concert 5 — Ernest Bloch : Nigun, Prière, Supplication, Chant Juif, Méditation Hébraïque ; Max Bruch : Kol Nidrei ; Joseph Achron : Mélodie hébraïque ; George Gershwin : Two Songs ; Maurice Ravel : Deux Mélodies hébraïques ; Aaron Copland : VitebskPhilippe Coutelen, violon ; Agnès Vesterman, violoncelle ; Bénédicte Harlé, piano.

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