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Louis Langrée au Grand Théâtre, une « Bohème » comme au cinéma

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Genève. Grand Théâtre. 18-XII-2003. Puccini : La Bohème. Production de l’Opéra National de Paris et du Teatro Comunale de Florence. Créée dans la mise en scène de Jonathan Miller. Rodolfo, Stefano Secco ou Vincente Ombuena*. Schaunard, Olivier Lallouette. Benoît, Bernard Van der Meersch. Mimi, Mary Mills* ou Alexia Voulgaridou. Marcello, Ludovic Tézier ou Luca Grassi*. Colline, Alexandre Vassiliev* ou Paul Gay. Alcindoro, Guy Bonfiglio. Musetta, Anne-Catherine Gillet ou Valérie Millot*. * Artiste sur scène lors de la représentation du 18 décembre 2003. Orchestre de la Suisse Romande. Chœurs du Grand Théâtre. Maîtrise du Conservatoire populaire de Genève. Direction musicale Louis Langrée. Mise en scène remontée par Jean-Christophe Mast. Décors, Dante Ferretti. Costumes, Gabriella Pescucci. Lumières, Frank Thévenon.

Une « Bohème » comme au cinéma

La Bohème de Puccini, tube parmi les tubes du répertoire lyrique, continue à séduire les foules et à rassembler un très large public. La fascination qu’exerce cette évocation en quatre tableaux (pour reprendre le terme du compositeur) de la vie d’artiste maudit, avec son cortège d’éléments frisant le pittoresque, sa quantité de détails auxquels la narration s’accroche, de stéréotypes aussi, paraît sans cesse renouvelée. Depuis sa création le 1er février 1896 au Teatro Regio de Turin, cet ouvrage continue de séduire, même si dans un tout premier temps, l’accueil fut relativement tiède. Mimi, Rodolfo, Colline, Marcello, Musetta, Schaunard traversent inexorablement les décades, portés par une partition foisonnante d’une insaisissable plénitude expressive, ce qui en fait un chef d’œuvre, non seulement du legs puccinien, mais aussi de tout l’art lyrique. Sous des dehors faussement conventionnels, embellis par des airs truffés d’intervalles périlleux, la musique de Puccini prend immédiatement des tournures interdisant tout ennui, exploitant les procédés les plus neufs de son temps avec pertinence, à l’image du leitmotiv extrait de l’air « Sì, mi chiamamo Mimi » et qui précède les venues de la malheureuse tuberculeuse. Le flux musical, continu, entame sa progression dramatique dès les premières mesures, très vite relayé par un chant qui ne se dissocie jamais de la narration pour vocaliser tout azimut, mais qui préfère s’arc-bouter au-dessus d’un tissu symphonique ondoyant avec lequel il se mêle généreusement dans une subtile alchimie de timbre. Ce constant dialogue, ce fondu-enchaîné du chant et de la musique instrumentale, se doit de trouver des interprètes et des maîtres d’œuvre qui savent allier brio, tendresse et aplomb, s’il veut prétendre porter à bout de bras la destinée de cette Mimi que la précarité finit par briser.

Le Grand Théâtre de Genève a pris le parti d’accueillir une production de l’Opéra National de Paris et du Teatro Comunale de Florence remontée par Jean-Christophe Mast à partir d’une mise en scène originale de . De grands noms se sont joints aux deux précités pour les décors (Dante Ferretti), les costumes (Gabriella Pescucci) et la direction de l’ (). Le premier a en partie fait ses armes en épaulant Il Maestro Fellini pour bon nombre de ses films, et pas des moindres, si tant est qu’il y en ait ; la seconde a également, outre le théâtre et l’opéra, habillé les plus grands acteurs et actrices qu’ont dirigés les Scola, Fellini et autre Sergio Leone, pour ne citer que les Italiens. En l’occurrence, cette proximité vécue avec le haut du pavé du septième art, explique la teneur cinématographique de l’univers dans lequel cette production signée par le tandem Miller/Mast évolue. Se jouant avec malice des dimensions pourtant respectables de la maison genevoise, la mise en scène et les lumières projettent conjointement le cadre de vie de chacun des tableaux dans un réalisme prodigieux : La grande affluence du café Momus de l’acte II se distingue sur différents niveaux de profondeurs, au travers des vitres de style art déco du repaire de Musetta. Les vieux quartiers du Paris des années trente, dans lequel cette lecture du livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica s’articule, baignent dans les embruns hivernaux que viennent contraster des lumières secondaires souvent radieuses. Ces contrastes picturaux nous renvoient avec une ineffable beauté à la vision collective et romanesque qui entoure ce milieu artistique alternatif avant la lettre. Tout est fluide, les chanteurs investissent un espace scénique pourtant richement occupé par les décors sans jamais être oppressés. Les scènes de genre comme celles qui sont vécues dans l’intimité domestique du logis partagé respirent un air toujours renouvelé. Chaque élément de la direction d’acteurs coule comme de l’eau de source, ce qui assure un cap à l’ensemble de l’ouvrage ainsi monté.

Qautre Compagnons - Photo (c) C.T.C. / Isabelle Meister

Dans la fosse, , placé à la tête de l’ (OSR), a le geste ample, sans pathos. Il offre une lisibilité parfaite de cette partition et aménage avec une lucidité de tous les instants les oppositions qu’appelle le cours narratif de ces quatre évocations elliptiques de la vie de bohème. Enjeu musical délicat à réaliser s’il en est, le chef alsacien laisse éclore toute la richesse de timbre de la partition. La tendresse n’est jamais éthérée, le drame, latent, fait irruption sans crier gare, la gaillardise occasionnelle des compères masculins fanfaronne sans excès. L’orchestre offre une vision en miroir aux destins qui basculent, à l’ineffable beauté de ces amours rendues difficiles par les vicissitudes du quotidien. Les cordes, soyeuses, ondoient sans vibrato malvenu, les bois et les cuivres fusent et ponctuent le récit avec sagacité. Toute la fosse allie son chant à celui du plateau dans un même élan ou une même retenue de bon aloi. , pour sa cinquième venue au Grand Théâtre de Genève depuis 1996, s’y affirme comme un chef d’une intelligence musicale exceptionnelle.

La baguette attentive du musicien darde de la fosse en direction d’un plateau de très belle tenue, également. Les chœurs, dans leur sobre ordonnancement, ont parfaitement rempli leur mission. Seuls certains rôles secondaires, comme celui de Benoît, paraissent quelque peu étriqués sur le plan vocal. Le Rodolfo du ténor espagnol Vincente Ombuena convoque par contre une large palette expressive. Sa voix large au timbre épanoui possède une saveur méridionale et solaire caressante qui s’adapte fort bien à la psychologie du compagnon de Mimi, sans irradier vulgairement. Mary Mills campe cette dernière avec une relative discrétion, en apposant un jeu très sage au personnage, comme le signe avant-coureur de la résignation. Son chant, bien timbré, était au diapason de son interprétation théâtrale : probant, élégant, mais dépourvu des quelques percées qui font de Mimi à la fois une pauvre fille esseulée et une femme éprise d’un amour sans limites. Dans cette distribution, la Musetta de Valérie Millot rompait radicalement avec le tempérament relativement effacé de Mimi. Sanguine, outrancière, rompue aux jeux de la séduction, Musetta se mue en une authentique furie dont le chant ancré dans les tréfonds de sa fougue éclatait vaillamment aux quatre vents. Solide également, le Marcello du baryton , dont la voix très homogène savait aussi bien être celle de l’ami confident que celle de l’amant possessif exaspéré par les frasques répétées de son irascible maîtresse.

Par cette production très aboutie d’un des grands standards d’opéra, Genève a fait la démonstration qu’il était possible de monter un ouvrage éminemment connu dans une veine traditionnelle — par opposition à une veine provocatrice ou foncièrement et obstinément novatrice — sans verser dans la redite. La recette paraît au final assez simple, au-delà de la question du chant : servir l’œuvre avec générosité, plutôt que le contraire, serrer son propos au plus prêt avec relief. Un chef d’œuvre, aussi ressassé puisse-t-il être, trouve ainsi le canal qui permet à sa force expressive intrinsèque d’aller à la rencontre du public et de l’émouvoir, toujours et encore. Avec cette Bohème, l’Opéra National de Paris et du Teatro Comunale de Florence l’ont compris et Genève a eu la pertinente idée de prendre le relais.

Crédit photographique : (c) G.T.G. / Isabelle Meister.

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Genève. Grand Théâtre. 18-XII-2003. Puccini : La Bohème. Production de l’Opéra National de Paris et du Teatro Comunale de Florence. Créée dans la mise en scène de Jonathan Miller. Rodolfo, Stefano Secco ou Vincente Ombuena*. Schaunard, Olivier Lallouette. Benoît, Bernard Van der Meersch. Mimi, Mary Mills* ou Alexia Voulgaridou. Marcello, Ludovic Tézier ou Luca Grassi*. Colline, Alexandre Vassiliev* ou Paul Gay. Alcindoro, Guy Bonfiglio. Musetta, Anne-Catherine Gillet ou Valérie Millot*. * Artiste sur scène lors de la représentation du 18 décembre 2003. Orchestre de la Suisse Romande. Chœurs du Grand Théâtre. Maîtrise du Conservatoire populaire de Genève. Direction musicale Louis Langrée. Mise en scène remontée par Jean-Christophe Mast. Décors, Dante Ferretti. Costumes, Gabriella Pescucci. Lumières, Frank Thévenon.

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