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Où sont passés Da Ponte et Mozart ?

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Nancy. Opéra de Nancy et de Lorraine. le 30-XII-2003 et les 2,4, 8-I-2004. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Don Giovanni (1787). Livret de Lorenzo da Ponte. Philippe Georges, Alketa Cela ; Ferdinand von Bothmer, Bjarni Thor Kristinsson, Anne-Marguerite Werster, Iain Paterson, José-Luis Barreto, Michèle Losier. Décors : Philippe Casaban, Eric Charbeau. Mise en scène : Laurent Laffargue. Chœurs de l’Opéra de Nancy et de Lorraine. Direction : Merion Powell. Orchestre Symphonique et lyrique de Nancy. Direction musicale : Sebastian Lang-Lessing.

nancy_don_giovanni_1-300x458Don Giovanni

Contraste de programmation, de jeu, de geste musical, de conception scénique. Après la légèreté de La Périchole, l’Opéra de Nancy, ayant pour maître mot l’hétérogénéité, nous a invité à fêter cette nouvelle année autour d’un grand festin, celui de pierre… avec le ô combien célèbre et merveilleux Don Giovanni. L’impatience de se rendre à Nancy pour savourer une nouvelle fois le génie mozartien était alliée à une interrogation sur l’appréhension possible d’un des plus grands chefs d’œuvre de l’histoire de la musique si souvent joué. L’opéra de Nancy allait-il prendre le parti du rendu « classique », fidèle au principe de restitution ou celui de l’appropriation en tentant une nouvelle lecture, véritable défi lorsqu’il s’agit d’une œuvre tellement visitée et revisitée qui entraîne nécessairement des attentes très précises de la part d’un public la connaissant inévitablement dans les moindres détails ?

Depuis son surgissement vers 1630 le thème de Don Juan, davantage encore que celui de Faust, a été le moteur d’une activité créatrice littéraire et musicale, puis psychocritique, des plus débordantes et des plus riches, principalement par sa faculté de métamorphose et sa remise en question des conceptions amoureuses modernes et occidentales. Universalité du don juanisme ? Certes, tout le monde conviendra que (malheureusement ?) ce type d’homme, jouisseur plus qu’amoureux, dominé par la passion existe toujours à notre époque, bien que désormais son absence de morale chrétienne soit loin de révolter les esprits comme il fut le cas auparavant. Don Giovanni ? Un petit coureur de jupons, me direz-vous en pensant à la prestation de Philippe Georges. Seulement ? A priori… malheureusement. Ce soir là, l’horrible et merveilleux Don Giovanni s’est présenté comme un simple « petit dragueur », collectionneur de femmes évidemment et pourtant dépourvu de l’immense pouvoir de séduction de notre impie. Plus sensuel et plus raffiné que le héros de Tirso et d’une perversité moins consciente que celui de Molière, le Don Giovanni de Mozart doit être tendrement mélodieux voire même sympathique mais tout de même… Où était le charisme légendaire de notre héros, ses ambiguïtés fondamentales, sa forte personnalité — musicale et scénique — qui aurait dû, à chaque note, exprimer une exaltation, un sentiment, une passion différente afin d’offrir le « dramma giocoso », la douleur mais aussi la crainte et l’angoisse du surnaturel ? Difficile de croire au pouvoir envoûtant de Philippe Georges, bien que charmant, qui s’apparentait davantage à un petit séducteur-adolescent trop éloigné, par manque de charisme, de l’ensorceleur Don Giovanni. Dans de telles circonstances — et dans d’autres aussi d’ailleurs ! — comment adhérer au suicide de Don Giovanni par une balle dans la tête, afin d’éviter la vengeance du commandeur ?! Même si nous oublions le caractère trop léger de Philippe Georges, peu enclin à un courage suicidaire, n’est-ce pas une erreur de lecture que de bouleverser d’une manière aussi radicale la mort de Don Giovanni ? Ne dépassons pas la simple interprétation au profit d’une adaptation bien trop éloignée des souhaits du compositeur et vraisemblablement fausse. Même s’il est vrai que le dix huitième siècle ait affaibli la portée sacrilège du mythe au profit d’un archétype social diminuant la dimension tragique afin de réduire Don Giovanni à une seule fonction de séducteur, il ne faut pas oublier que c’est justement Da Ponte et Mozart qui ont restitué à l’œuvre sa véritable dimension surnaturelle, tandis que Goldoni avait lui souhaité distendre le lien entre la Mort et l’Inconstant en délaissant la statue du commandeur au profit d’un simple coup de tonnerre. Je pose la question à Laurent Laffargue : si Da Ponte a pris la peine de réhabiliter la statue, n’est-ce pas la preuve d’une réelle volonté d’apporter une clé de lecture explicite au mythe ? Ainsi, est-il légitime de rejeter la statue du commandeur au profit d’une toute jeune fille nue (?) tenant la main de ce pauvre Don Giovanni, et ne l’intimidant guère, afin d’aboutir au suicide de ce dernier ?? Est-il juste d’ôter toute la dimension tragique et surnaturelle de l’œuvre conçue sur les principes fondateurs d’Eros et Thanatos au profit d’un scénario digne d’un feuilleton qui véritablement n’apporte rien à l’œuvre, bien au contraire. Logiquement, mais malheureusement, le « casting » répondait à cette vision bien simpliste de Don Giovanni et nous a proposé une conception musicale tellement édulcorée, sans caractère ni subtilité, toujours dans un entre-deux fade rejetant à la fois le tragique et le comique pour un halo sonore bien flou. Da Ponte n’avait-il pas l’ambition de conférer à ses personnages (Anna, Leporello, outre Don Giovanni bien sûr) une dimension unique, dont la musique de Mozart les a fait chair par une véritable ampleur dramatique ? Que s’est-il donc passé dans la conception de ce Don Giovanni… cela reste inexplicable. Pourquoi tant de fadeur tout au long de l’opéra ? Parmi les nombreux exemples nous ne mentionnerons que deux éléments absolument primordiaux dans le bon déroulement de cet opéra, le ô combien fabuleux accord initial qui a sonné dans toutes les tonalités, sauf en ré, sans la moindre noblesse ni la moindre précision, ou encore l’intervention finale du commandeur totalement incompréhensible, dépourvue de toute clarté et de toute ampleur et si peu intimidante. Des instants musicaux qui nous laissent perplexes lorsque l’on connaît les capacités de l’Opéra de Nancy. En revanche notre admiration s’est manifestée à l’écoute de Ferdinand von Bothmer, seul maître à bord de ce Don Giovanni en péril, qui nous a proposé un Don Ottavio d’une rare prestance dans son air si redouté « Il moi tesore intanto ». Loin du simple balourd sentimental, il a incarné, avec la force et l’éclat de l’authenticité, la constance de l’amour tel que Mozart le concevait.

Parallèlement à cette lecture simpliste du mythe, Laurent Laffargue a souhaité mettre en valeur, d’un point de vue scénique, l’aspect psychanalytique de Don Giovanni. Intention tout à fait fondée lorsque l’on sait à quel point Don Juan fut — et reste — le terrain de prédilection des penseurs. Selon un bon nombre de ceux-ci, dont Ferdinand Alquié, les troubles amoureux du personnage sont à rechercher dans son enfance, le but de ses passions étant de retrouver les émotions qui ont gouverné sa jeunesse. « Don Juan est si certain de n’être pas aimé que toujours il séduit, et toujours il refuse de croire à l’amour qu’on lui porte, le présent ne pouvant lui fournir la preuve qu’il cherche en vain pour guérir sa blessure ancienne ». Afin de mettre en exergue cette conception psychanalytique de Don Giovanni, notre héros s’est vu doté tantôt d’une voiture télécommandée, tantôt d’un tourniquet, tantôt d’un cheval de bois, tantôt d’une balançoire… lorsqu’il n’était pas travesti et paré de collants résilles, de bottes et mini-jupe en cuir rouges ! Je ne parle pas de Leporello jouant à « 1-2-3 soleil »… N’est-il pas un peu exagéré de montrer Don Giovanni tel un gamin de cinq ans en admiration devant les jouets de son âge ? Difficile de penser que nous exagérons et que nous donnons trop d’importance à ces jeux d’enfants lorsque, principalement, ils étaient les seuls accessoires présents sur scène alors que le décor était d’une sobriété absolue. Certes le clin d’œil à la psychanalyse était juste et fondé mais n’aurait-il pas été plus délicat d’y faire allusion avec subtilité et complexité sans ridiculiser et Don Giovanni, et la psychanalyse elle-même.

Chez Mozart, plus que chez n’importe quel autre compositeur, tout a un sens, clair et distinct. Il doit en être de même dans ses interprétations. S’attaquer à un tel chef d’œuvre est loin d’être chose aisée. L’apparente simplicité, l’impression de compréhension totale de ce qui est le plus connu se révèle être un leurre et le pire piège pour le musicien. et Laurent Laffargue s’y sont laissés prendre en souhaitant saisir tout ce que cet opéra peut offrir. Trop ambitieux, ils ont voulu rendre compte de toutes leurs nombreuses idées, intéressantes mais sans doute trop complexes pour être bien pensées ensemble de manière unitaire et significative, à moins d’être un véritable génie comme Mozart. Sans doute aurait-il été plus judicieux ne n’en retenir qu’une et de s’y plonger corps et âme plutôt que de tout survoler en rendant ce Don Giovanni trop caricatural. Dommage… Nous n’aurons eu que les germes d’un Don Giovanni qui aurait pu être intéressant et original s’il avait mieux inscrit son sens sur le décor virginal et organique, à la fois statique et mouvant, de Philippe Casaban et Eric Charbeau, parfait point de départ à une lecture fine et aboutie.

Peut-être aurait-il fallu fermer les yeux dès les premiers instants et ne les rouvrir qu’après la note ultime en tentant de tout oublier pour se concentrer pleinement sur l’écriture et la seule sensibilité du génial Mozart…

Crédit photographique : F.Desmesure DR

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Nancy. Opéra de Nancy et de Lorraine. le 30-XII-2003 et les 2,4, 8-I-2004. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Don Giovanni (1787). Livret de Lorenzo da Ponte. Philippe Georges, Alketa Cela ; Ferdinand von Bothmer, Bjarni Thor Kristinsson, Anne-Marguerite Werster, Iain Paterson, José-Luis Barreto, Michèle Losier. Décors : Philippe Casaban, Eric Charbeau. Mise en scène : Laurent Laffargue. Chœurs de l’Opéra de Nancy et de Lorraine. Direction : Merion Powell. Orchestre Symphonique et lyrique de Nancy. Direction musicale : Sebastian Lang-Lessing.

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