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Monumental Orgue Mystique de Charles Tournemire par Susan Landale

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Charles Tournemire : L’Assomption (Office n°35 de l’Orgue Mystique). Cinq Improvisations (reconstituées par Maurice Duruflé). En alternance avec le plain-chant grégorien. Susan Landale (orgue Cavaillé-Coll de Saint-Étienne de Caen), Ensemble Grégorien Magnus Liber. 1 CD CALLIOPE. CAL 9936. 2003. 67’.

 

L’Orgue Mystique de est un monument de la musique du 20ème siècle à plus d’un titre. Ce vaste cycle pour orgue est d’abord le Magnus Opus de son auteur. Tournemire (1870-1939) travailla pendant cinq années (1927-1932) pour composer les 253 pièces de l’ensemble de cet ouvrage dont la durée totale avoisine les quinze heures d’écoute.

L’Orgue Mystique est aussi un monument de pensée musicale et religieuse. Par son utilisation ressentie du chant grégorien, il est l’équivalent catholique des préludes de choral luthérien pour orgue de Jean-Sébastien Bach. Tournemire voulut donner pour les 51 offices de l’année liturgique où l’orgue doit intervenir un ensemble de cinq pièces (à l’exception de l’office du Samedi-Saint qui n’en comporte que trois) s’appuyant sur les thèmes grégoriens du jour. Le génie de Tournemire est de transcender le simple caractère utilitaire de cette musique pour atteindre une poésie mystique qui annonce l’univers sonore et céleste d’Olivier Messiaen. En cela, l’Orgue Mystique se situe esthétiquement et spirituellement à un tout autre niveau des nombreux recueils, parfois remarquablement écrits, de versets, offertoires, sorties et communions en tout genre qui proliféraient dans les paroisses à cette époque afin de venir en aide aux organistes amateurs (par exemple Les Heures Mystiques de Léon Boëllmann et L’Organiste de César Franck).

Le cycle des huit symphonies pour orchestre de Tournemire fut écrit antérieurement entre 1900 et 1924. Certaines d’entre-elles étaient déjà monumentales : la sixième requiert un ténor, un chœur, un orgue et un orchestre, et la septième dure plus d’une heure un quart avec une orchestration pléthorique. Ce cycle, l’un des plus puissants écrit par un compositeur français, était considéré par son auteur comme une étude préparatoire à l’Orgue Mystique.

Le titre initialement prévu par Tournemire pour sa grande œuvre était l’Orgue Glorieux. Ces deux mots pourront évoquer à certains mélomanes Les Corps Glorieux pour orgue d’Olivier Messiaen. Tournemire peut à juste titre être considéré comme le lien musical entre César Franck – qui fut son professeur et à qui il succédera à la tribune de Sainte-Clotilde – et Olivier Messiaen, qui étudia l’Orgue Mystique dès sa parution et y consacra un article pertinent et admiratif. De même, les douze Préludes-poèmes pour piano de Tournemire, avec leur conceptualisation théologique et leur liberté d’écriture, sont eux aussi précurseurs des Vingt Regards de l’Enfant Jésus de Messiaen. On ne voit parfois dans l’histoire de la musique française qu’une suite discontinue de génies isolés, par opposition à la musique germanique d’une continuité remarquable au fil des siècles. La vérité est plus nuancée, car bien des chaînons seraient comblés si on connaissait mieux tous ces compositeurs français oubliés. Tournemire, qui laisse à l’ombre de Debussy et de Ravel une œuvre à la fois imposante et discrète, est un maillon essentiel de cette époque.

Les premières œuvres de Tournemire sont encore marquées par sa formation franckiste : romantisme fervent, constructions et développements complexes, chromatismes quasi-wagnériens, à l’image de son ambitieux Triple Choral pour orgue et de ses deux premières symphonies pour orchestre, sous-titrées respectivement Romantique et Ouessant.

Une évolution de style est notable au cours de la composition des symphonies pour orchestre. La Septième symphonie « Les Danses de la Vie » s’apparente plus au Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky et à la Tragédie de Salomé de Florent Schmitt. La Huitième symphonie « Le Triomphe de la Mort » préfigure les premières œuvres de Messiaen comme l’Ascension. Le langage de Tournemire passe d’un romantisme fait de paroxysmes vers une modalité complexe et pourtant épurée de toute lourdeur et qui prend sa source dans les modes grégoriens récemment retrouvés.

Tournemire dressa très tôt le vaste plan de l’Orgue Mystique. Il choisit minutieusement et s’imprégna longuement au préalable des thèmes grégoriens qu’il allait utiliser. Il bénéficia pour cela de l’aide de l’organiste de Saint-Eustache, Joseph Bonnet. Ce dernier avait fait un début de carrière marqué par des tournées triomphantes où il jouait ses propres œuvres, musique symphonique virtuose dans la lignée des Pièces de Fantaisie de Vierne et dont les Variations de Concert opus 1 sont encore régulièrement jouées et enregistrées. Mais par un curieux destin Bonnet arrêta très tôt d’écrire pour se consacrer à la redécouverte de la musique des maîtres anciens et par là-même du plain-chant grégorien reconstruit par les moines de Solesmes et reconnu par le Vatican en 1903. Bonnet fut en juste récompense le dédicataire des principaux offices de l’Orgue Mystique comme celui de l’Assomption.

Par delà le chant grégorien, Tournemire puisa son inspiration dans le moyen-âge tout entier. La période médiévale représentait en effet à ses yeux l’apogée de la civilisation chrétienne. Dans sa Septième symphonie pour orchestre, le mouvement central Danses Médiévales représente un monde idéal encerclé par des Danses de la Gentilité et des Danses Sanglantes. Il est alors possible d’interpréter, ou du moins de ressentir, les vastes fresques de l’Orgue Mystique comme une vision des cathédrales gothiques avec leurs vitraux, leurs arches, leurs ogives, leurs arcs-boutants, leurs gargouilles et leurs tympans illustrés. Il est d’ailleurs intéressant de citer ici les commentaires qu’écrivit Tournemire au sujet de sa Symphonie-Sacrée pour orgue, œuvre postérieure de quelques années à l’Orgue Mystique : « Inspirée par la nef de la cathédrale d’Amiens… Cette œuvre… est comme une exaltation sonore de la beauté des lignes ogivales, et une synthèse sonore de la Cathédrale. Une guirlande « musicale », sorte de paraphrase aérienne et mouvante, contient en elle-même toute la substance de cette symphonie ». Ces propos pourraient évoquer tout aussi bien l’Orgue Mystique avec leurs lignes musicales « aériennes » et leurs « guirlandes » sonores.

Le mysticisme teinté d’humanité de l’Orgue Mystique n’est pas le mysticisme démiurgique de Scriabine, ni celui fabriqué de Satie, et encore moins celui new-age de certaines musiques actuelles. De même Tournemire ne reprend pas la musique médiévale comme peut le faire actuellement le compositeur estonien Arvo Pärt. Il l’adapte à travers le prisme de sa sensibilité pour en obtenir un langage nouveau et complexe qui apparaît nullement anachronique en ce début du 20ème siècle, tout au contraire. L’écriture reste harmoniquement et rythmiquement très fluide et libre, sans discontinuité et ni opposition. A son écoute, nos rêves prendraient presque le dessus si une profusion de détails minutieux ne maintenait notre attention comme de fines gouttelettes de lumière sur un vitrail.

George Delvallée a récemment enregistré l’intégrale des 51 offices de l’Orgue Mystique en 4 coffrets de 3 disques chacun (disques Accord, réédités depuis à moitié prix en un seul coffret). Cependant, si cette intégrale, remarquable en tout point de vue, s’avère indispensable au-delà même du cercle des amateurs d’orgue, l’écoute marathonienne de ces quinze heures de musique pourraient décourager plus d’un mélomane, d’autant plus que, à la différence d’un recueil de pièces contrastées (un cycle de préludes par exemple), ces offices possèdent une construction et une écriture très homogènes et n’ont pas été élaborés pour être écoutés les uns après les autres, mais isolément et dans un contexte bien précis. Une approche idéale de l’Orgue Mystique consisterait à écouter au cours d’une année chaque office le jour approprié du calendrier liturgique. Cette écoute demande de la persévérance et de l’attention pour s’imprégner pleinement de cet univers sonore unique en soi, certes exigeant à première vue mais d’une beauté sans cesse renouvelée lorsqu’on arrive à s’élever à sa hauteur.

L’intérêt du disque de est de nous proposer une introduction idéale à ce monument de la musique qu’est l’Orgue Mystique par l’un des offices les plus enchanteurs qui soit, celui dont Messiaen en admirait particulièrement la substance poétique : l’office de l’Assomption, la fête consacrée à Marie.

Le second intérêt de ce disque est de proposer en alternance des pièces d’orgue les thèmes grégoriens chantés, ceux-là même que Tournemire utilise dans sa musique. Ce principe d’alternance orgue/chant rejoint celui des messes baroques françaises (par exemple celles de François Couperin et celle de Nicolas de Grigny) et permet de remettre dans le contexte cette musique destinée à être jouée au cours de la liturgie en prélude, en commentaire ou en postlude des hymnes chantées. Nul besoin de s’attarder sur la portée mystique du chant grégorien, on s’attachera juste à signaler la communion parfaite entre ces deux musiques et ces deux instruments (la voix et l’orgue), au-delà des siècles et des esthétiques qui les séparent. Cette qualité remarquable de l’Orgue Mystique est particulièrement mise en valeur par ce disque.

Aussi imposant que soit ce cycle, chaque office contient de petites pièces, le prélude à l’introït (pièce n°1) et l’élévation (pièce n°4), qui sont autant de miniatures merveilleuses. En une à deux minutes, Tournemire esquisse avec une économie de moyen remarquable des miracles de poésie et de délicatesse sonore. L’élévation de l’Assomption est exemplaire en cela. Quatre quintes à vide à la noire, d’un effet médiéval assuré, se succèdent en boucle au pédalier. Des quintolets tissent à la main gauche sur le jeu coloré de nasard des guirlandes étoilées, alors que la main droite énonce dans une liberté naturelle le thème grégorien en sextolet avec une douce sonorité de flûte. Une modification de plan sonore et une conclusion évanescente, tout est peint en quelques notes. L’offertoire (pièce n°2) et la communion (pièce n°4) sont plus développés et riches en contraste, mais Tournemire conserve toujours des couleurs en demi-teinte : moelleux de jeux de fonds, mélange séraphique de voix célestes et de voix humaines, solos d’anches douces, petites mixtures pour scintiller, mutations pour colorer, indications de boîte expressive très précises (un quart ouverte, demi ouverte, trois-quart ouverte), tout est une question d’éclairage et de nuance dans cette musique. Le final de l’Assomption (pièce n°5) est une paraphrase-carillon de neuf minutes que Messiaen considérait comme un chef-d’œuvre et qui ressemble plus à une vaste fresque méditative et resplendissante de lumière diffuse qu’à une conclusion tonitruante en grandes pompes comme pouvait en pondre avec délectation un Louis-James-Alfred Lefébure-Wély à l’Eglise de la Madeleine.

Ce disque propose un complément judicieusement approprié avec les Cinq Improvisations que Tournemire enregistra sur son orgue de Sainte-Clotilde en 1930 et 1931. On peut entendre la version originelle de ces improvisations sur la récente réédition historique EMI des grands organistes français du 20ème siècle (coffret de 5 disques). Tournemire compléta notamment cet enregistrement par trois extraits de l’Orgue Mystique, dont justement la pièce finale de l’Assomption. C’est à partir de ce disque que Maurice Duruflé reconstitua sur papier ces improvisations, comme il le fera pour les Trois improvisations de Louis Vierne à Notre-Dame, présentes elles-aussi dans la réédition EMI. Si deux de ces improvisations, Rhapsodie et Cantilène, sont de charmantes petites pièces romantiques pleines de fraîcheur, les trois autres sont basées sur les thèmes grégoriens et sont les équivalents des grandes fresques finales de l’Orgue Mystique. L’excellent livret du disque souligne avec justesse l’influence encore présente de Franck au détour du langage harmonique dans le Tournemire improvisateur, là où le compositeur s’en est détaché pour une expression plus épurée.

L’improvisation sur le Te Deum est une page virtuose, grandiose et spontanée. Véritable cheval de bataille des organistes, elle est devenue l’œuvre la plus jouée et connue de son auteur. Autre moment remarquable entre mille, l’improvisation sur le thème de l’Ave Maris Stella déploie une pluie impressionniste d’étoiles scintillantes. Enfin, entendre en prélude de l’improvisation le thème grégorien chanté permet immédiatement de saisir la manière dont Tournemire exploite et commente ce thème avec toute une gamme de couleurs diffuses comme s’il s’agissait d’une illustration de la lumière du soleil se diffractant dans un vitrail de cathédrale.

Il serait délicat de comparer l’interprétation de avec celle de Tournemire en 1930. Les conditions techniques d’enregistrements de l’époque obligeaient généralement les interprètes à forcer les tempi. Il s’agit plus d’un témoignage précieux que d’une référence. Le très beau Cavaillé-Coll de Saint-Etienne de Caen (dont la composition est détaillée dans le livret) possède toute la gamme de couleurs et de saveurs indispensables à la musique de Tournemire, et l’osmose avec l’Ensemble Grégorien Magnus Liber est totale. L’organiste écossaise de Saint-Louis des Invalides à Paris distille avec conviction la poésie et la liberté expressive de cette musique. La spiritualité de cette œuvre remplira le cœur de chacun, quelles que soient ses propres croyances.

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