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La redécouverte de Serge Nigg

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Paris. Maison de Radio France. Salle Olivier Messiaen. 2-II-2004. Philippe Hersant, Concerto n° 2 pour violoncelle (1996-1997), Nils Henrik sheim, Wind Songs, Création Mondiale, Création Française (2003), Serge Nigg, Visage d’Axël (1968-1969) Cyrille Tricoire, Violoncelle. Det Norske Jentekor chef de chœur, Barbro Karita Grenersen. Groupe Vocal Opera Junior. Chef de chœur, Valérie Ste Agathe. Orchestre National de Montpellier, direction : Juraj Valcuha.

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Fondée sur une donnée littéraire, l’Axël posthume de Villiers de L’Isle-Adam, Visages d’Axël de est à l’évidence une œuvre très pensée, l’écho d’une profonde réflexion métaphysique. Le compositeur élabore ici un drame sonore qui met en scène le monde réel et le monde occulte, comme si lui-même, happé par le vertige de la réclusion poétique, cherchait à combattre la tentation du repli par un geste artistique d’une ambition exceptionnelle. En ce sens, le choix de son héraut n’est pas sans significations : Axël qui possède tout, la beauté, la richesse, une femme sublime, ne peut plus trouver d’issue que dans le suicide, lui qui oppose « la lumière du rêve aux ténèbres du sens commun ». Écoutez-le donc justifier cet injustifiable dessein, par une formule que aime à rappeler : « J’ai assez vu le soleil – Vivre ? À quoi bon ? Les serviteurs feront cela aussi bien que nous ».

Car Axël, pour , c’est le refus de tous les états possibles, c’est le renoncement à la vie réelle aussi bien qu’à la vie contemplative. C’est l’Anti-Faust. Pour renoncer à tout, il faut en effet avoir tout possédé ! C’est l’occasion pour le musicien de chanter ses propres désordres et angoisses mais aussi sa recherche du merveilleux, son aspiration à l’absolu, sa nostalgie d’un ordre relevant de la magie. Et ce que nous dit aussi cette envoûtante musique, c’est la recherche d’une vérité mystérieuse, à jamais dissimulée au cœur du grand livre de la nature, la primauté de l’irrationnel, l’incandescence d’une sincérité qui se veut totale, intransigeante, l’exclusion des cénacles en cour, dût-elle en être le prix douloureux. Comment expliquer sinon que l’un plus grands compositeurs français du XXe siècle ne soit joué qu’avec une telle parcimonie à Paris ?

Nous nous en voudrions de ne pas longuement citer ici l’un des plus talentueux compositeurs de la génération récente, Nicolas Bacri, écrivant en 1998 : « Si je ne devais choisir qu’une seule œuvre de Serge Nigg, ce serait Visages d’Axël. […] Cette aura poétique qui est justement la matière même de Visages d’Axël, comme d’ailleurs de toute musique véritable, nous transporte avec une puissance infinie dans un monde d’une beauté surréelle que seul le discours musical a le pouvoir de créer avec autant de vérité. Ce monde, c’est celui des égarements de la magie et de la magie des égarements, c’est celui d’Axël, si doué par la vie et si peu doué pour la vivre, ce personnage envoûtant et envoûté que nous redoutons mais qui nous attire tant, tant il reflète cette part d’inconnu, cette part d’ombre en chacun de nous. Il y a toute cette contradiction dans l’esprit d’Axël et toute cette contradiction n’est pas évoquée ou pire, transposée musicalement par Serge Nigg, non, elle la matière même d’une musique qui, dans son expression la plus aboutie, et c’est évidemment le cas ici, semble être sortie de la plume d’un ange parfois démon, d’un sage parfois fou, d’un mage parfois sorcier, d’un alchimiste qui serait à la fois l’expérimentateur et la matière même de son expérimentation ». Serge Nigg n’a jamais écrit dans un tel état d’exaltation, sauf peut-être pour un autre de ses chefs-d’œuvre, Million d’oiseaux d’or. D’une rare finesse instrumentale et harmonique ainsi que d’une fascinante économie mélodique, ce petit bijou sonore émane, avec le plus grand naturel, de quelques cellules développées par le talent propre à son compositeur. Talent aussi présent dans le raffinement de l’usage si discret du dodécaphonisme, imperceptible sans une lecture de la partition. Quoique la pièce ait été conçue en deux temps – le premier volet ayant été composé pour une tournée à l’étranger, le second étant une commande du festival de Besançon –, elle dégage un sentiment d’unité surnaturelle. Le compositeur (nous tenons cette information de source sûre !) s’est directement référé à la magie rimbaldienne, pour expliquer son projet : « J’ai cherché à fixer les vertiges » ! (Vous trouverez cela dans la Saison en Enfer, plus précisément dans Alchimie du verbe : « J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges »). Qu’il y soit parvenu, l’accueil enthousiaste d’un public transporté l’a assez dit au crépuscule de cette grande soirée musicale. Un seul regret : l’absence physique d’un musicien auquel l’assemblée aurait aimé – les rappels le disaient assez – exprimer sa reconnaissance pour le moment féerique qu’il venait de lui offrir. Un moment qu’il sera, fort heureusement, possible de revivre bientôt sur France Musiques. Retrouver pour parachever ce concert fut un réel plaisir. Il nous a une nouvelle fois démontré que son immense talent se fonde sur trois piliers : l’invention musicale, la maîtrise technique et l’indépendance esthétique. Son Concerto pour violoncelle, rendu avec fidélité et subtilité par Cyrille Tricoire, est d’une telle beauté qu’on en oublie de prêter l’oreille aux paramètres techniques – même si la somptuosité de l’orchestration enchante dès les premières mesures – pour se délecter paresseusement et voluptueusement d’une poésie sonore qu’un certain plaça toute sa vie au-dessus de tout. Dans un esprit quelque peu analogue nous nous sommes laissé transporter à la découverte de vastes paysages sonores dépeignant un fjord, le vent et les ténèbres par les Chants du vent de Nils Henrik Asheim. Juraj Valchua – remplaçant au pied levé Gérard Korsten souffrant – a rendu avec force la tension entre une présence statique et la possibilité d’un soudain mouvement par la mise en valeur d’une orchestration polyvalente qui suit les mouvements du vent. Un vent merveilleusement présent au-delà de toute imitation par la présence mystérieuse de deux chœurs d’une miraculeuse étrangeté accentuant encore le charme de cette partition.

Comment ne pas souhaiter se projeter en janvier 2005 pour un nouveau Festival Présences… L’année va être longue ! Ce concert, pour votre plus grand plaisir, sera diffusé le mercredi 3 mars à 15h30 sur France Musiques.

Crédit photographique : (c) DR.

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