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Paris, Théâtre des Champs-Élysées, samedi 6-III-2004. Karl Amadeus Hartmann (1905-1963), Miserae (1933-34). Béla Bartok (1881-1945), Concerto pour piano et orchestre n° 3 (1945). Igor Stravinsky (1882-1971), L’Oiseau de feu (1910). Orchestre National de France. Piano : Hélène Grimaud. Direction : Ingo Metzmacher

Théâtre des Champs-Élysées

(c) DR.

L’Oiseau aurait-il supplanté la belle Hélène ?

Où couraient donc tous ces parisiens pressés et euphoriques ce samedi soir ? Qui pouvait bien les motiver et les exciter ainsi ? Une femme bien sûr ! Jeune, médiatisée, ravissante mais aussi talentueuse… de quoi faire des jaloux lorsque vous avez la chance d’assister à son concert parisien, qui plus est lorsque la belle est invitée par l’, éblouissant un peu plus à chacune de ses représentations !

C’est en masse que le public parisien a salué la venue d’, sans doute la plus jeune pianiste à avoir une renommée internationale aux côtés des monstres sacrés tels Duchâble, Brendel ou encore Pollini. En guise de préliminaire à sa prestation le poème symphonique, Miserae d’Hartmann a sonné avec une noblesse déroutante et une douleur contenue. Rejetant tout pathétisme au profit d’une grave sobriété, a su rendre dignement l’hommage du compositeur aux victimes des camps de concentration par un soulignement naturel des contrastes, engendrés par la construction rapsodique de l’œuvre, porté par une réelle volonté d’unité sonore au sein de cette incroyable mosaïque de thèmes populaires, de fragments militaires, de musique de cirque ou encore de rythmes de valses afin d’accroître avec simplicité et sans la moindre emphase la tension jusqu’au couperet final. Ce silence cérémonial a fait place à l’invitée tant attendue en compagnie d’un Bartok au seuil de la vie avec le Concerto pour piano n° 3 du maître malade emporté par la leucémie avant d’en écrire lui-même les toutes dernières mesures. Oeuvre particulière dans la démarche créative de son compositeur celle-ci délaisse quelque peu le dynamisme « percussif » qui le singularise tellement au profit d’une simplicité mozartienne et « féminine ». Choix surprenant lorsque l’on connaît le caractère passionné et peu enclin à la simplicité d’. Pourtant, après avoir longtemps interprété les concertos de Schumann, Grieg et Gershwin elle porte son attention depuis déjà un certain nombre de concerts (New-York, Toulouse…) sur ce petit bijou en marge de la production bartokienne. Non sans grandiloquence tout de même, notre pianiste a su révéler une netteté du trait, un sens de la phrase dès les premières notes mais surtout une tendresse et une volupté personnelles exposant la clarté et la transparence mélodique de l’Adagio, petit trésor du tout dernier Bartók. Merveille parmi les merveilles, ce moment inscrit dans l’histoire musicale est un pur chef d’œuvre dont il faut prendre bien soin. Ce fut le cas ce samedi soir. Avec délicatesse et fluidité, a égrené les cordes tel un tapis sonore sur lequel le piano n’avait plus qu’à glisser. Hélène Grimaud, quasi mystique s’est donnée corps et âme dans ce choral… mais peut-être y aurait-il fallu « freiner » légèrement le corps pour apprécier pleinement cette couleur veloutée et pleine sortie du dessous de ses doigts. Quel dommage que d’entendre davantage ces sons étranges, à mi-chemin entre l’orgasme et le hurlement du loup, venus de notre pianiste elle-même qui troublent l’audition et finissent par agacer au détriment du sentiment musical que l’on espérait serein voire intemporel pour ne pas dire désincarné. Un concerto original interprété avec cœur par une pianiste d’exception, tout à fait hors norme il est vrai… pourtant, un drôle de sentiment nous habitait lors du salut final de la ô combien célèbre Hélène, un sentiment de perplexité peut-être, d’admiration mitigée davantage. Pourquoi ne pas avoir ressenti ce petit « truc », vous savez cette petite étincelle qui vous fait basculer dans la contemplation aveugle, cette magie opérée par les plus grands mais aussi par le jeune Wunder il y a peu avec le même orchestre dont la magie ne peut s’évader de notre mémoire ? Comment dire notre surprise au sortir du théâtre en réalisant que chaque mot n’avait sonorité que pour l’oiseau resplendissant, qui, sous la baguette de Metzmacher, nous a littéralement envoûté et transporté au point de délaisser de toutes conversations la prestation d’Hélène Grimaud, la même qui nous avait fait tant courir quelques heures auparavant ? Car ce fut un Oiseau comme il est rare d’en rencontrer ! L’esthétique de notre chef, ancrée dans un certain « classicisme », sans prise de risques ni fantaisie, fut tout bonnement édifiante, d’une perfection rare et « pourtant » d’une vivacité jubilatoire et d’un dynamisme frémissant ! Qui d’autre que le grand Ingo est capable de faire sonner un orchestre ainsi, mais quel orchestre autre que le National de France —depuis la venue de Kurt Masur— est capable de sonner ainsi ? L’Oiseau de feu d’une beauté maléfique serait-il parvenu à supplanter la belle Hélène…

Ce concert sera diffusé le jeudi 11 mars à 20h sur France Musiques

Crédit photographique : (c) DR

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Paris, Théâtre des Champs-Élysées, samedi 6-III-2004. Karl Amadeus Hartmann (1905-1963), Miserae (1933-34). Béla Bartok (1881-1945), Concerto pour piano et orchestre n° 3 (1945). Igor Stravinsky (1882-1971), L’Oiseau de feu (1910). Orchestre National de France. Piano : Hélène Grimaud. Direction : Ingo Metzmacher

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