Zemlinsky et Beethoven, la Sirène et l’Empereur …

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre Mogador. 22-IV-2004. Alexander von Zemlinsky. Die Seejungfrau (La Petite Sirène). Ludwig van Beethoven Concerto pour piano et orchestre n° 5 « L’Empereur ». Armin Jordan, direction. Nikolai Lugansky piano. Orchestre de Paris. Philippe Aïche violon solo.

Nikolaï Lugansky pianote sans finCe concert au programme alléchant, qui réunissait le très célèbre Concerto n°5 de Beethoven dit « L’Empereur », inscrit au répertoire des pianistes et orchestres les plus renommés, et une oeuvre de Zemlinsky, « La petite Sirène » une fantaisie orchestrale inspirée du conte d’Andersen, que l’on a rarement l’occasion d’entendre, promettait une soirée mémorable. L’un de ses autres atouts était la présence d’ au pupitre et — last but not least — celle du très médiatisé .

Ami à la fois de et d’Arnold Schönberg — il les fera se rencontrer — (1871-1942) est l’auteur d’œuvres connues comme les opéras Le Nain et Une Tragédie florentine, la célèbre Symphonie Lyrique et de superbes mélodies sur des poèmes de Maeterlinck. Rejeté par les nazis comme musicien « dégénéré », Zemlinsky mourra en 1942 aux Etats-Unis où il avait trouvé refuge. Il laisse une oeuvre passionnante, que l’on donne de plus en plus régulièrement en concert et à l’opéra. Dans son entreprise un peu risquée de vouloir réconcilier Brahms et Wagner, Zemlinsky ne fit pas de cette Petite Sirène composée en 1902-1903 et créée à Vienne le 25 janvier 1905, une oeuvre totalement narrative, mais plutôt des pages dont la poésie diffuse et elliptique semble lorgner du côté des grands poèmes symphoniques nordiques (on pense à Sibelius) sans toutefois en posséder complètement le raffinement et la nostalgie.

Néanmoins, il s’agit d’une oeuvre attachante où l’ brille de mille feux sous la houlette du grand . A peine peut-on déplorer une certaine tendance à trop faire sonner l’orchestre et à ne pas assez détailler en finesse le travail des cordes qui finissent par être parfois un peu rêches.

Par contre, l’, qui connaît son Beethoven sur le bout des doigts, est tout à son affaire en ce qui concerne le Concerto n°5, grâce aussi à Armin Jordan qui dirige cette musique avec un art consommé de l’équilibre entre une grandeur et une finesse toutes métaphysiques, la déception venant de la prestation de Nikolaï Lungansky, grand habitué de Chopin, Rachmaninov, Tchaïkovski et Prokofiev. Cette œuvre charnière est difficile à interpréter dans la mesure où elle représente en quelque sorte une « passerelle » entre la toute fin de l’âge baroque et le romantisme flamboyant qui lui succédera. « A cheval entre deux mondes », si l’on peut dire, elle demande à la fois la précision et l’humilité baroques, ainsi que la fougue et la passion romantiques.

Le jeu de Lugansky est stylé, certes, mais un peu maniéré. Brillant, très « technique », souvent spectaculaire, mais peu intériorité, peu habité. Le pianiste russe est meilleur dans les mouvements puissants, rutilants, et devient plus terne dans les passages plus intimistes, plus transparents, plus délicats, comme s’il ne parvenait pas à rendre la spiritualité et la profonde humanité qui traversent ces pages bouleversantes et sublimes. Le morceau qu’il donna en bis, sans l’annoncer d’ailleurs, d’une écriture nettement plus récente, le trouva plus à l’aise, libéré, expressif, comme si précédemment, il avait eu quelque difficulté à s’intégrer à la cathédrale beethovénienne et à l’orchestre, qui en constitue la clé de voûte.

Il s’agissait de toute façon d’une soirée passionnante, mais l’on comprendra que l’on puisse avoir, en la circonstance, préféré la Sirène à l’Empereur.

Credit photographique : (c) DR

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