Don Carlo, antihéros

La Scène, Opéra, Opéras

Amsterdam. Muziektheater. 3-VI-2004. Giuseppe Verdi : Don Carlo. Amanda Roocroft (Elisabetta di Valois), Violeta Urmana (Principessa d’Eboli), Robert Lloyd (Filippo II), Rolando Villazón (Don Carlo), Dwayne Croft (Rodrigo), Jaako Ryhänen (Il grande inquisitore). Koninklijk Concertgebouw Orkest, Riccardo Chailly (direction), Willy Decker (mise en scène).

Don Carlo

Photo (c) DR

Ces représentations de Don Carlo de Verdi par l’Opéra néerlandais au Muziektheater d’Amsterdam marquent la fin de la collaboration du chef italien avec l’ dont il était le chef depuis 1988. Dans une mise en scène assez austère de , c’était les débuts dans le rôle-titre du ténor mexicain .

Quatrième opéra de d’après Schiller, Don Carlo est le type même de l’opéra hybride. Pièce d’un allemand, mise en musique par un italien sur un livret français, ainsi se présentait-il à sa création à l’Opéra de Paris en 1867. Il n’existe pas moins de sept versions de l’œuvre ; c’est la version milanaise de 1884, en italien, excluant le premier acte et le ballet qu’a choisie pour cette nouvelle production amstellodamoise, encore y a-t-il ajouté quelques coupures de son cru.

Véritable champ de questions pour un metteur en scène, cet opéra pose principalement le problème de la vérité historique dont Verdi et ses librettistes se sont considérablement éloignés après les auteurs qui leur ont servi de source. Ainsi la nouvelle de l’Abbé de Saint-Réal, source majeure de Schiller, était-elle déjà une véritable fiction très romancée de l’histoire de l’Infant Carlo. Le metteur en scène allemand a cherché dans son travail à revenir vers une vérité historique imprimant à ses personnages des comportements assez excessifs qui ne vont pas toujours dans le sens de la musique et de la dramaturgie verdiennes. Ainsi l’Infant est-il un personnage très agité, avec une motricité bizarre aggravée par un costume á culotte bouffante qui lui donne plutôt l’air d un enfant affublé d une couche-culotte, une totale régression pour ce Prince de vingt-trois ans au moment de l’action. Même si Decker a centré sa régie sur lui, ce qui n’est généralement pas le cas, tout dans la mise en scène tend á faire de lui un antihéros, même un héros romantique avant la lettre. Decker a aussi levé un peu de la rigueur de la cour d’Espagne estompant ce protocole rigide qui pourtant est la garantie de l’inexorable solitude des personnages et de leur incommunicabilité dont le quatuor du quatrième acte, une des plus magnifiques réussites de l’ouvrage en est le parfait exemple par sa construction musicale. Sans doute, le metteur en scène a-t-il voulu aussi tenter de donner une unité à la série de tableaux qui composent l’opéra et d’insuffler plus de relief aux personnages qui sont avant tout des caractères. Le résultat n’est pas toujours convaincant d’autant qu’une certaine monotonie s’installe rapidement dans le décor unique qui sert de cadre à toute l’action. Wolfgang Gussmann a dessiné pour cela un espace inspiré de la crypte royale de l’Escurial, ensemble froid et gris qu’un panneau figurant un ciel étoilé vient réchauffer pour les scènes d’extérieur et qui s’ouvre vers l’arrière pour donner plus d’espace à la scène cependant assez peu spectaculaire de l’autodafé. En revanche, les costumes qu’il a cosignés avec Susana Mendoza sont une véritable réussite, hormis celui de Carlo, tant par la fidélité historique de leur coupe que par le choix des couleurs.

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L’importance de ces représentations, outre d’enrichir le répertoire du Nederlandse Opera d’un autre opéra majeur de Verdi, est qu’elles marquent la fin de la collaboration du chef italien Riccardo Chailly, avant son départ pour Leipzig, avec le Koninklijk Concertgebouworkest, à la direction musicale duquel Riccardo Chailly est entré en 1988. Collaboration exemplaire pendant laquelle cet orchestre qui ne descend que rarement dans une fosse d’opéra a accompagné sous sa direction quatre opéras de Verdi (Aïda, Falstaff et Otello ont précédé Don Carlo) ainsi que deux de Puccini (Tosca et Turandot, première de la version au final de Luciano Berio) et L’Ange de Feu de Prokofiev. Cet orchestre, un des trois meilleurs en Europe avec les philharmoniques de Vienne et de Berlin, traditionnellement de couleur «nordique» a en presque vingt ans sous la baguette de Chailly acquis ses lettres d’italianité. Cette collaboration se termine avec deux œuvres significatives que sont cet opéra italien et la Neuvième Symphonie de Gustav Mahler, répertoire de prédilection de cette phalange longtemps dirigée par Willem Mengelberg. La somptuosité sonore des cordes et leur fondu légendaire, l’incroyable précision et richesse sonore des vents et cuivres, la couleur d’ensemble aux tonalités franches et nostalgiques sont une véritable réussite qui assure un plus indéniable à la réalisation d’ensemble. Don Carlo est un ouvrage dans lequel l’orchestre doit savoir aussi s’effacer quand il se passe sur scène un grand moment d’émotion vocale. En cela la direction de Chailly n’est pas toujours exemplaire car prompte à sacrifier des pans entiers de drame théâtral à la somptuosité orchestrale.

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La distribution réunie pour ces représentations était certainement une des meilleures possibles à réaliser aujourd’hui. La basse britannique , sorti de sa retraite récemment annoncée pour remplacer initialement prévu, est un habitué du Nederlandse Opera et un interprète aguerri du rôle de Philippe II qu’il a chanté notamment dans la légendaire production de Lucchino Visconti en 1983 au Covent Garden de Londres. Est-ce une raison suffisante pour lui faire chanter son air principal assis sur son tombeau et devant la dalle de sa stèle funéraire déjà grande ouverte ? Si la voix aujourd’hui est plus grise que naguère il reste superbe d’autorité dans ce rôle central. La prise de rôle du ténor mexicain , qui est un des ténors les plus en vue du moment (voir notre article sur le Festival de Glyndebourne) dans le rôle-titre pour ses débuts au Nederlandse Opera, a un peu déçu. Le rôle de l’Infant est très lourd dramatiquement et hormis quelques scènes et duos (le rôle ne comporte pas véritablement de solo de bravoure) dans lesquels la beauté de son timbre et la délicatesse de son phrasé font merveille, il est un peu dépassé par le format vocal dans les moments les plus dramatiques de l’œuvre comme dans la scène de l’autodafé qui est le point central de son rôle. Le baryton américain , débutant aussi sur cette scène, est un magnifique Posa, très investi dramatiquement malgré une prononciation pas toujours exemplaire et un réel manque de cantabile. Le Grand Inquisiteur de la basse finlandaise Jaakko Ryhänen était, sans faire oublier quelques-uns de ses fameux compatriotes dans ce rôle, d’une très belle tenue. Le soprano britannique , pour ses débuts dans le rôle et sur la scène du DNO, malgré une certaine dureté des aigus tenait avec beaucoup de tenue scénique et des possibilités dramatiques réels le personnage de la reine Elisabeth de Valois.

Pas de problème de présence dramatique ni vocale pour le mezzo-soprano d’origine lithuanienne , déployant une grande somptuosité de timbre et une grande autorité dans les deux airs de la Princesse Eboli.

Un «Don Carlo» qui malgré toutes ces réserves reste une des productions les plus excitantes vues sur cette scène durant cette saison et qui par sa distribution, le parti pris de sa mise en scène et la somptuosité de son orchestre dirigé par Chailly en fin de mandat, vaut bien les quatre heures de Thalys jusqu’à la capitale néerlandaise.

Muziektheater Amsterdam, les 16, 19, 22, 25 et 27 juin. Prochain spectacle : Writing to Vermeer de Louis Andriessen et Peter Greenaway (reprise) du 9 au 16 juillet.

Crédit photographique : (c) DR

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