Offenbach ou les « Comptes » d’Hoffmann

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Jacques Offenbach. Les Contes d’Hoffmann, opéra fantastique en 3 actes, 1 prologue et 1 épilogue. Hoffmann : Neil Shicoff. Lindorf, Coppélius, Dr Miracle, Dapertutto : Bryn Terfel. La Muse, Nicklausse : Suzanne Mentzer. Olympia : Desirée Rancatore. Antonia : Ruth-Ann Swenson. Giulietta : Béatrice Uria-Monzon. Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio : Michel Sénéchal. La mère d’Antonia : Nora Gubisch. Maître Luther, Crespel : Alain Vernhes. Orchestre et Chœurs de L’Opéra National de Paris. Direction : Jesus Lopez-Cobos. 2 DVD TDK « Opéra National de Paris ».

 

Offenbach ou les « Comptes » d’HoffmannAvec ce coffret DVD, l’Opéra de Paris propose une de ses productions les plus réussies, reprises plusieurs fois avec des distributions toutes plus alléchantes les unes que les autres, dans la splendide mise en scène de . Celui-ci, comme souvent, prend appui sur une idée forte, un angle de vue généralement inhabituel, et le décline à l’infini, dans toute sa cohérence. Cette fois, il situe l’action dans le théâtre où se donne la représentation de Don Giovanni dans laquelle la Stella, aimée par Hoffmann d’un amour destructeur, chante Donna Anna. C’est ainsi que le prologue se déroule dans la buvette des artistes (bien luxueuse à mon avis) et nous permet de voir toute la population colorée et amusante des figurants, machinistes, maquilleuse, pompier, et même la statue du Commandeur exhibant sa figure grimée. Le diable est metteur en scène, partition à la main, manteau jeté sur l’épaule, terrifiant dictateur.

Le premier acte se déroule dans un atelier où Spalanzani, sorte de professeur Nimbus, crée ses poupées et autres accessoires de théâtre au milieu d’un bric-à-brac de pots de peinture et de bocaux d’yeux dans lesquels farfouille Coppélius, quelquefois traité en personnage comique, ici glaçant de méchanceté froide. Hoffmann est un jeune sot exalté et la poupée, nymphomane, le renversera dans une charrette de foin et lui fera subir les derniers outrages. Notons ici que cette mise en scène, conçue pour Natalie Dessay et faisant la part belle à certains de ses tics (trépignements, par exemple) est difficile à reprendre pour d’autres cantatrices. s’y montre beaucoup plus à l’aise que n’avait pu l’être lors de la reprise précédente. Son interprétation est honnête, juste, toutefois sans l’éclat que lui donnait Natalie Dessay. C’est joli, mais pas franchement exaltant. Bref, si cette scène est la plus célèbre de la mise en scène et fait toujours s’esclaffer le public, ce n’est pas pour autant la plus réussie.

L’acte deux se déroule dans la fosse d’orchestre, monde souterrain du père d’Antonia, où se glisse en chemise de nuit, un manteau jeté sur le dos, sa fille venue dérober la partition de Don Giovanni pour chanter en cachette. S’oppose en haut, dans les lumières de la scène, le monde de la mère d’Antonia, cantatrice, et la jeune fille y montera pour y chanter jusqu’à la mort. Belle idée, très poétique. Le diable, cette fois-ci, est chef d’orchestre, et dirige son petit monde d’une main de fer et d’un air méprisant. Antonia est chantée par Ruth-Ann Swenson, raffinée à souhait, et qui connaît à fond l’art des aigus pianissimo. C’est techniquement irréprochable, tout au plus a-t-on l’impression d’un manque d’engagement. Effet pervers de la captation vidéo ?

Les choses fonctionnent hélas beaucoup plus mal au troisième acte, se déroulant cette fois sur scène, avec vue sur la salle vide. Le rideau s’ouvre sur fond de fauteuils se balançant au rythme chaloupé de la célébrissime Barcarolle, ce n’est ni très esthétique ni très passionnant. De plus, cet espace encombré empêche les protagonistes de se mouvoir. Le septuor (apocryphe) chœur convenu et antithéâtral devient ici, paradoxalement le seul moment où il se passe quelque chose, quand le diable, redevenu metteur en scène, dirige les protagonistes et leur indique les mouvements à effectuer. On dirait que n’a pas été intéressé par cet acte. Est-ce pour cette raison que nous passons brutalement à cet endroit de la version Oeser à la version Choudens ?

Car le prologue comprend les couplets de la Muse, à l’acte un, Nicklausse chante « Voyez-là sous son éventail » et non pas « Une poupée aux yeux d’émail », le diable a son air « J’ai des yeux », on permet même, fait très rare, à Nicklausse d’interpréter « Vois sous l’archet frémissant » au deux, quand subitement, on en revient à la tradition pour ce troisième acte réduit à la portion congrue, pourtant le plus malmené par la version Choudens. C’est très décevant, car quitte à mélanger les versions, ce qui devient monnaie courante, on aurait pu au moins confier à , largement sous-employée alors qu’elle est physiquement la plus crédible et scéniquement la plus impliquée des trois incarnations de la Stella, « L’amour lui dit la belle » de la version Kayes. Ce troisième acte se trouve vidé de sa substance, autant musicalement que scéniquement, malheur qui frappe aussi l’épilogue, privé du splendide finale « Des cendres de ton cœur ».

Un DVD, c’est aussi la captation d’une production sous un angle particulier. Il faut donc signaler que les plans rapprochés, s’ils permettent de jouir de mille petits détails qui font tout le sel de cette mise en scène et de suivre le destin d’objets récurrents : un éventail noir, la partition de Don Giovanni, la statue du Commandeur, diluent l’atmosphère poétique de l’ensemble. Ainsi l’apparition de la Muse le long d’un rayon de lumière, magique vu de loin, se transforme en un plan moyen sur une dame un peu épaisse perruquée de façon assez kitsch… dommage. De la même façon, le réalisateur, visiblement fasciné par la bête de scène qu’est , abuse des gros plans sur son visage terrifiant et ses yeux exorbités. Impressionnant au début, le procédé devient par la suite trop systématique.

Car la distribution est dominée, de très haut, autant scéniquement que vocalement, par la basse galloise. Ses diables sont tous plus angoissants les uns que les autres, la voix est puissante, le mordant souverain, la prononciation parfaite, l’autorité terrifiante. Le diable est maître d’œuvre et il conduit les personnages où il le veut, c’est-à-dire à leur perte.

On est thuriféraire de ou on ne l’est pas. Avouons que sa prononciation en bouillie, ses notes tenues plus que de raison, ses sanglots, moins insupportables toutefois que dans son enregistrement CD sous la direction de , peuvent indisposer les amateurs de beau chant. On entend souvent dire que ces défauts sont rattrapés par un engagement scénique intense, qui fait par exemple tout le prix de son Éléazar. J’avoue ne pas avoir senti cet engagement, ni avoir été subjuguée par la performance de l’acteur.

Troisième des personnages récurrents, Nicklausse/La Muse a été confié à , diction incompréhensible, voix anodine. Superbe prestation en revanche de en mère d’Antonia et du grand en Luther/Crespel, toujours excellent, que ce soit dans les premiers ou les seconds rôles.

Reste le douloureux cas de , qu’on a tellement aimé, il y a encore un an ou deux, sur la scène de l’Opéra de Paris, dans tous les petits rôles de caractère. Force est de constater que cette fois-ci, il est impossible dans les quatre valets. La voix ne suit plus, et il ne peut plus se mouvoir suffisamment pour donner un peu d’épaisseur et de drôlerie à ses personnages. Il ne lui reste que les ficelles de son métier, et même celles-ci sont bien usées. Quelle tristesse.

Mais les réserves vocales doivent céder le pas à l’impression d’ensemble, celle d’une équipe très homogène, cohérente et soudée, sous la direction d’un Jesus Lopez-Cobos qu’on sent amoureux de l’œuvre et de ses artistes. Ce DVD devrait durablement s’imposer au hit-parade des captations des Contes d’Hoffmann, bien supérieure à la production de Covent Garden avec Placido Domingo ou au spectaculaire et prétentieux ratage de l’Opéra de Lyon.

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