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Toulouse. Halle aux Grains. 25-X-2004. Bach/Berio : Contrapuctus XIX de l’Art de la Fugue ; Prokofiev : Concerto pour piano N° 2 en sol mineur op. 16 ; Brahms : Symphonie N°1 en ut mineur op. 68. Orchestre National du Capitole de Toulouse, Gianandrea Noseda (direction), Alexandre Toradze (piano).

Il est de ces rares concerts dont on sort épuisé, ravi, enthousiaste et un peu absent ; K. O. debout. Au dernier accord vous partez comme un automate, bredouillez quelques mots sans suite, la musique ne semble jamais vouloir finir. Tant pis pour la pluie qui ne parvient même pas à vous arracher à votre ravissement. Moi qui vous parle, j’entends encore flotter quelque part les accents tenaces d’un Brahms saisissant. Tout avait commencé gentiment, pourtant, avec l’orchestration par Berio de la dernière pièce de L’Art de la Fugue qui, malgré l’ingéniosité d’une transcription n’hésitant pas à éclater les mélodies entre différents pupitres, n’ajoute rien à la compréhension de Bach et pas grand-chose à la gloire de son auteur.

Alors, Alexandre Toradze est entré. Carrure de taureau, allure de catcheur. On connaissait déjà de lui l’integrale sportive des concertos de Prokofiev léguée au disque il y a maintenant près d’une dizaine d’années, même si elle a paru bien plus récemment chez Philips. Mais, aussi soigné soit-il, un enregistrement ne peut rendre l’extraordinaire impact physique de son jeu, d’une puissance et, surtout, d’une ampleur stupéfiantes. La dynamique est incroyable, du pianissimo le plus fin au fortissimo travaillé en pleine pâte (à pleines pattes !). La sonorité, appuyé sur des basses démesurées, paraît tour à tour rugueuse et délicate mais avec une énergie éruptive constante et crue. Même s’il est difficile de parler de véritable évolution stylistique depuis son enregistrement de 1995 tant les orchestres sont différents — le Capitole a certes moins de coffre que l’orchestre du Mariinski mais aussi quelque chose de plus tranchant — on remarque aujourd’hui un léger abandon supplémentaire dans les parties élégiaques, un lyrisme d’une grande douceur. Certes, l’œuvre est parmi les plus difficiles du répertoire — à vrai dire elle paraît même presque injouable — mais l’exploit reste toujours musical avant que d’être sportif. Le pianiste finit le concerto en nage, chemise luisante de sueur collée au torse, l’air groggy. Il a bien mérité son maillot jaune !

Puis Brahms vint… L’introduction lente vous emporte déjà, allante et énergique — un vrai Poco sostenueto — avec des timbales présentes mais pas indiscrètes. L’équilibre orchestral est parfait, les phrasés avancent avec une droiture et une évidence confondantes, sans rubato, les crescendos amènent une tension qui explose dans un Allegro à l’énergie sèche, fébrile. L’Andante sostenueto et le Poco Allegretto, parcourus par une sourde inquiétude sans repos, conduisent à un mouvement final d’abord angoissé dans son introduction avant de se libérer dans l’Allegro non troppo intense et lyrique. La logique de l’interprétation est si grande que jamais on ne s’interroge sur la pertinence d’un tempo ou d’un phrasé. L’art a ainsi l’apparence de la plus parfaite simplicité et du plus grand naturel tant chaque détail paraît parfaitement intégré dans une grande arche tendue dans l’attente de cette exultation finale. La symphonie entière est parcourue d’un héroïsme nerveux, soutenu par un usage discret mais intelligent du rubato qui permet aux phrases de respirer malgré la prestesse des tempos et donne une grande fluidité aux transitions. L’orchestre, parfait, tenu, aux couleurs franches, mordant et toujours limpide, ajoute à cette impression de naturel confondant.

Un des Brahms les plus parfaits qu’il m’ait été donné d’entendre en concert et même, au-delà, l’une des plus évidentes interprétations de cette symphonie dont on puisse rêver. Il est fortement recommandé aux malheureux absents de guetter la diffusion prochaine de ce concert sur les ondes de Radio Classique.

, chef principal de l’orchestre philharmonique de la BBC de Manchester et Chef Principal incité du Mariinski — il a été l’élève de Valery Gergiev — est l’un des musiciens pressentis pour succéder à Michel Plasson. Nul doute que l’orchestre serait alors entre de bonnes mains…

Crédit photographique : © DR

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Toulouse. Halle aux Grains. 25-X-2004. Bach/Berio : Contrapuctus XIX de l’Art de la Fugue ; Prokofiev : Concerto pour piano N° 2 en sol mineur op. 16 ; Brahms : Symphonie N°1 en ut mineur op. 68. Orchestre National du Capitole de Toulouse, Gianandrea Noseda (direction), Alexandre Toradze (piano).

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