Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff : Un Enlèvement au Sérail à Lausanne

14754893 et présentent leur Enlèvement au Sérail à Lausanne dès le 31 décembre. Étrennée à Aix-en-Provence l’été dernier, cette production ira à la rencontre des publics de Nîmes (janvier 2005), de Madrid (début 2006) avant de revenir à Aix en 2007. Les deux maîtres d’œuvre français, que l’on connaît notamment pour leur Famille Deschiens, se sont prêtés au jeu de l’interview pour nous faire part des intentions théâtrales qu’ils ont articulées autour de la «Turquerie» de Mozart. Ils nous parlent aussi de leur prise de contact, antérieure au présent Singspiel de Mozart, avec le monde de l’art lyrique.

« L’opéra est une pente naturelle à laquelle nous avons cédé. »

ResMusica : Comment avez-vous vécu vos premiers contacts avec le monde de l’opéra (ndlr : Les Brigands d’Offenbach à Amsterdam puis à Bastille) ? Y voyez-vous des opportunités d’expression supplémentaires ?

 : C’était amusant de passer par Les Brigands. C’est une histoire rocambolesque, truffée de déguisements et de quiproquos, qui nous a permis d’introduire des comédiens. Nous avons aussi eu la chance de travailler avec des artistes de la scène lyrique tels que Michel Sénéchal, qui possède un sens de la comédie très développé.

 : En fait, l’opéra est un peu le moyen de réaliser le rêve de théâtre total. Toutes les disciplines du spectacle s’y rencontrent. Et puis nous aimions l’opéra en tant qu’auditeur. L’opéra est une pente naturelle à laquelle nous avons cédé.

RM : Et après L’Enlèvement au Sérail, d’autres projets en rapport avec l’opéra ?

JD : Oui. Des projets se mettent en place, avec Laurence Equilbey et à Lyon, avec Serge Dorny. Nous venons de monter une opérette de Chostakovitch à Lyon, Moscou, Quartier des Cerises, qui sera, elle aussi, reprise. Cet ouvrage n’avait jamais été monté en France !

RM : Pour revenir à L’Enlèvement, quelques remaniements ont été opérés pour Lausanne par rapport à la version présentée à Aix. Pouvez-vous nous en parler ?

MM : Oui, bien sûr. La philosophie et les intentions restent évidemment les mêmes. Rien n’a été changé. Hormis Selim, la distribution est toute nouvelle. Il y a dès lors de nouvelles synergies qui se mettent en place, un nouvel équilibre avec de nouvelles personnalités. Il a fallu aménager quelques adaptations scénographiques puisque la scène lausannoise est plus petite que celle d’Aix. Plus resserrée, plus intimiste, l’action appelle une gestion des corps et des mouvements différente. La collaboration avec Christophe Rousset, qui ne dirige non pas son ensemble des Talens Lyriques mais une formation jouant sur instruments modernes (ndlr : l’Orchestre de Chambre de Lausanne), est également une première pour nous. C’est une surprise passionnante, cela se passe merveilleusement. Lui aussi, somme toute, vit une expérience nouvelle à la tête de cet orchestre. A Lausanne, il y a plein d’éléments qui se réinventent d’eux-mêmes. A voir les choses se mettre en place offre un très grand plaisir des sens. Le plaisir l’emporte sur l’anxiété. Remonter ainsi le spectacle s’avère par ailleurs une façon qui permet de vérifier que les options scéniques proposées, le point de vue apposé sur chaque moment de la pièce, fonctionnent.

RM : Dans cet ouvrage de Mozart, l’Orient et l’Occident se rencontrent, sur fond d’intrigues amoureuses. Comment gérez-vous, au jour d’aujourd’hui, la cœxistence de ces deux pôles culturels ?

JD et MM: L’Enlèvement au Sérail est un conte philosophique. On est dans une fiction absolue où l’étranger est là pour nous révéler à nous-mêmes. Ce qui est intéressant, c’est la découverte de l’amour, avec le trouble réciproque que ce sentiment suscite de part et d’autre. Selim, par exemple, vit la découverte de l’amour à l’occidentale, un amour immuable. De son côté, Constance hésite ; et si elle part finalement avec Belmonte, elle le fait avec le souvenir du Pacha qui l’a profondément déstabilisée. Dans notre travail, nous avons cherché à mettre ces différents troubles sur un même niveau, qu’ils soient vécus du côté des occidentaux ou des orientaux. Pour chacun, la découverte approfondie de l’amour passe par une initiation ; et même si tout finit dans l’allégresse, cette initiation demeure douloureuse, voire cruelle, comme pour Osmin qui, floué, ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Les autres, il est vrai, décident de leur sort. Tous ces cheminements sont intéressants. Mozart n’est pas dupe du trouble amoureux, de la duplicité qui peut s’instaurer lorsque les sentiments se sont installés. Opposer de gentils occidentaux à des turcs méchants eût été tout simplement un contresens. Il suffit pour s’en convaincre de considérer la relation qui s’établit entre Osmin et Blonde. L’Orient, comme systématiquement à l’époque des Lumières, exerce un charme sur la société européenne. D’ailleurs, entre les personnages circule une sensualité latente. Pour ce qui a trait aux costumes, décors et lumières, nous avons voulu souligner toute la sensualité de ce conte. La « Turquerie » est, en l’état, un pur fantasme. Même s’il se dit des choses fondamentales sur la liberté et l’amour, il y a quelque chose de l’ordre de la légèreté dans l’œuvre de Mozart. Le caractère universel est contenu dans la musique.

Crédits photographiques : © Roussier / SIPA

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