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Récital Matthias Goerne : sus aux tousseurs !

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 10-I-2005. Franz Schubert (1797-182) : Die Schöne Müllerin, cycle de lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller D. 795. Matthias Gœrne, baryton, Eric Schneider, piano.

Cette chronique va commencer par un grand cri, si vous le permettez chers lecteurs : à bas les tousseurs ! Interdisons les catarrheux qui envahissent le moindre silence entre deux lieder ; bannissons le poitrinaire qui se déchaîne systématiquement sur le dernier accord du piano ; exterminons l’enchifrené qui ne peut se retenir, allez savoir pourquoi, dans les passages les plus retenus ; et surtout, surtout, brûlons vive sur le bûcher la tousseuse impie embusquée dans le dos du spectateur, qui -la pernicieuse- choisit le moment le plus prenant de Der Müller und der Bach, pour arracher à l’extase presque mystique provoquée grâce à ce monument du lied par une quinte bruyante (sûrement pas juste et en tout cas absolument pas diminuée). Que son nom soit damné, sa descendance maudite jusqu’à la quinzième génération, que du poil lui pousse au menton, que ses yeux deviennent chassieux et torves, ses doigts crochus, que les oreilles lui tombent… les imprécations bibliques manquent pour une telle profanatrice, mais l’idée essentielle est passée.

Dix tousseurs bien entraînés suffisent à gâcher la soirée de plus de mille personnes attentives ; la toux grasse est à cet effet plus efficace que la toux sèche, car on peut de plus l’accompagner de mouchages véhéments du plus exaspérant effet. On peut à l’envie faire précéder la toux proprement dite de quelques spasmes rentrés, puis faire suivre la libération de divers bruits de mouchoirs -sans oublier la fouille préalable du sac à main et les bruits de clefs afférents- voire, pour les plus audacieux, de quelques froissements de papier de bonbons à visée plus ou moins thérapeutiques. De plus, il ne faut pas oublier que, par imitation et si votre toux paraît particulièrement caverneuse et douloureuse, un nombre appréciable de gens, pas malades du tout, vont commencer à ressentir une gêne laryngée puis se mettre à leur tour à tousser. Bravo, vous avez fait des adeptes à votre cause. Tousseurs de tous les pays unissez-vous, la victoire est proche ! John Cleese, dans son excellent Comment horripiler les gens avait certes pensé aux mamies commentant le film dans la salle de cinéma mais a, on ne sait pourquoi, oublié le pouvoir néfaste de l’enrhumé au concert. Il fallait dignement réparer cet oubli.

Une fois l’accès de bile passé, on pourrait écrire, de façon plus politiquement correcte, une jolie phrase très polie du genre : « C’est devant un auditoire particulièrement indisposé par les frimas de l’hiver (quand même relatifs en cette époque de l’année à Toulouse) que l’excellent baryton Matthias Gœrne a charmé son public d’une interprétation ravissante de la Belle Meunière du regretté compositeur François Schubert. » Ce qui donnerait, dans la réalité : « Quelques tousseurs imbéciles et malpolis, crachant à chaque instant leurs poumons malades, ont douloureusement arraché à leur extase des mélomanes en transe qui se sont sentis pris de violents accès de folie meurtrière, heureusement de courte durée. »

Il faudrait avoir le talent d’un Hoffmann pour rendre compte de l’interprétation par Matthias Gœrne de cette Belle Meunière. Racontons, alors, l’histoire de ce pauvre homme rencontré un soir de hasard, soliloquant, hagard. Un homme d’apparence modeste, un homme comme n’importe qui et personne, mais que l’on sent accablé pourtant d’un poids si lourd dès les premiers paroles qu’il vous adresse. On écoute d’abord poliment son histoire racontée avec des mots simples, histoire d’amour sans joie, d’amour déçu, d’amour trahi, de haine. Et puis, ces mots simples, ce ton halluciné vous prennent peu à peu, et vous entrez dans son univers où le vert d’une nature faussement riante se change en gris du désespoir puis en noir mortel. Et l’hallucination grandit -oh! presque rien, un geste, un regard, un accent dans la voix, mais la tension devient vite intolérable. Et le soliloque devient rugissement de colère ; l’homme brisé et modeste, en dévoilant sa haine, s’est révélé à nous dans toute son inquiétante violence et nous a captivé comme malgré nous. Puis la fureur retombe d’un coup, et l’on se sent au-delà de la douleur : l’homme a fait de nous son frère, ses douleurs sont devenues les nôtres, son accablement nous entraîne avec lui dans son désespoir. Alors, il nous raconte son suicide, et comment il est mort dans la verte nature hier souriante, et nous appelle avec lui au repos. Puis nous laisse là, seuls, avec ce nouveau désespoir que l’on ne sentait pas une heure avant.

Certains vont peut-être trouver toute cette littérature exagérée. Mais parler de la voix de Matthias Gœrne, pas exceptionnelle en elle-même, de sa technique et des colorations infinies qu’il apporte à son timbre, de sa présence scénique si forte alors même qu’il ne se laisse aller à presque aucun geste, du jeu du pianiste qui semble tissé d’une même étoffe harmonique que la voix et la prolonger plus que l’accompagner, rien de tout cela ne peut rendre le principal : la force et la tension inquiétante qu’il dégage, cette capacité extraordinaire à nous entraîner avec lui dans l’univers qu’il nous dépeint. Il a fait sienne l’histoire racontée par Müller et Schubert et s’y investit tant que l’on ne perçoit plus de soudure entre chanteur et narrateur imaginaire. Car la force de la musique est telle que jamais elle ne paraît une décoration ajoutée, mais l’émanation même des émotions que traverse le héros malheureux. Alors, peu importe qu’il s’agisse d’un chanteur sur la scène d’un théâtre donnant un récital : l’auditeur ne voit plus que l’histoire tragique d’une âme simple, déchirée par des sentiments terribles mais si humains qu’ils nous touchent immédiatement. Alors, à quoi servirait de couper les cheveux en quatre pour savoir si l’intonation, le phrasé ou je ne sais quoi correspondent à la partition ou aux canons d’interprétation définis par tel ou tel ? Il s’agit ici de théâtre, d’une histoire si prenante qu’elle semble vraie, car elle est en chacun de nous, au-delà du chant, de la musique et de l’artifice d’un art et d’un interprète.

Vous l’aurez compris, si l’occasion se présente d’aller écouter Matthias Gœrne en concert, amis schubertiens, n’hésitez pas une seconde. Mais ne prévoyez rien après le concert : c’est une expérience épuisante qui vous laissera, hagards, bouleversés, et conquis.

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 10-I-2005. Franz Schubert (1797-182) : Die Schöne Müllerin, cycle de lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller D. 795. Matthias Gœrne, baryton, Eric Schneider, piano.

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