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Lucrezia Borgia

La Scène, Opéra, Opéras

Monaco. Salle du Canton, Théâtre Fontvielle. 09-III-05. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucrezia Borgia opéra sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Beppe De Tomasi. Décors et costumes : Francesco Zito. Lumières : Marco Palmieri. Chorégraphie : Fredy Franzutti. Avec : Darina Takova, Lucrezia Borgia ; Gregory Kunde, Gennaro ; Giorgio Surian, Don Alfonso  ; Katharine Gœldner, Maffio Orsini ; Bulent Külekçi, Rustighello ; Fulvio Oberto, Liverotto ; Marco Camastra, Gazella ; Pierre Doyen, Petrucci ; Philippe Talbot, Vitellozzo ; Jean-Luc Ballestra, Gubetta ; Michele Govi, Astolfo. Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo (Chef de chœur : Kristan Missirkov), orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction : Giuliano Carella.

Difformité morale & Sentiment pur

Le théâtre Fontvieille, salle provisoire durant les travaux au Casino Garnier, dit aussi «salle du Canton», espace polyvalent, se trouve à l’orée du nouveau quartier conquis sur la mer au pied du rocher princier. On sait que tout Fontvieille, expansion aux cent statues et immeubles géants, est bâti sur des gravats de pierres immergées. Quant au Casino de Garnier (1879), clef de voûte du quartier Monte-Carlo, tous les amateurs d’Opéra savent qu’il abrite, en sus du casino, l’»Opéra de Monte-Carlo», fameux et intime, qui donna naissance à nombre de chefs-d’œuvre au cours du siècle passé. Côté monts le palais succède à un jardin exotique célèbre, côté mer, il offre le même aspect flottant de château sur pilotis qui fait le charme de l’Opéra Garnier parisien vu dans la perspective de son boulevard. Le secret est un premier étage grand et disproportionné par rapport au rez-de-chaussée fait d’une succession régulière d’arcades : Joseph Garnier était un génie. Ce n’est pas étonnant qu’on soigne à la principauté de Monaco son œuvre et la restaure totalement. Les exigences modernes côtoieront bientôt les fastes du passé. En attendant il faut faire avec les autres salles, dont le théâtre de Fontvielle, métamorphosé pour l’occasion, du roturier qu’il était (salle des fêtes), en aristocratique opéra : tapis et chaises rouges, bar et vestiaires, hall élégant et réception…

Or c’est une belle curiosité que cette salle. Au point de vue acoustique, pour l’orchestre, c’est une merveille de précision veloutée, et c’est tant mieux pour celui de Lucrezia Borgia, car le chef s’y entend assurément et tout autant. Mais sitôt qu’il s’agit de la voix, cette acoustique mate est d’une moins bonne assise. Chapeau bas donc aux néanmoins scintillants chanteurs pour réussir avec autant de maestria! Et c’est, tout compte fait, réussir par deux fois que de réussir dans un lieu peu propice… Superbe prouesse aussi, eu égard à la configuration de la salle : par le jeu d’élégants camouflages sur les côtés de l’ouverture scénique (imitations de la salle Garnier), voilà une scène transformée en écran cinématographique panoramique, comprenant des décors judicieux : à nouveau, chapeau bas pour les machinistes qui ont, au millimètre près, donné des preuves de leur professionnalisme. Le résultat est une chatoyante fresque aux tonalités italiennes d’antan, brun soyeux, vert intense, ocre, pourpre et bleu roi, en particulier grâce aux costumes Renaissance, très réussis dans leur puissance d’évocation : un ter de chapeau bas pour Francesco Zito le décorateur!

Chatoyante fresque visuelle à coup sûr au service de cette fresque historique romantique qu’est Lucrezia Borgia. Son livret reprend sous la plume de Felice Romani la pièce de Victor Hugo (éditée en 1832, représentée le 2 février 1833). «Trahison!» s’exclama l’étendard du Romantisme français, mal enclin à aimer les adaptations italiennes… Il fit valoir ses droits d’auteur, mena procès, obligea l’opéra à dissoudre son charme en changeant de lieu, d’époque, à endosser un nom anonyme : La Rinnegata. Puis il céda à un compromis et l’œuvre de Donizetti retrouva finalement son nom.

Ce fut pourtant l’apport créatif du poète français et l’habileté du librettiste italien qui fit la force de l’œuvre. Tous les éléments sont là pour fasciner : Lucrèce Borgia est le personnage romantique par excellence. Elle est le beau et le laid, le sensible et le terrible, l’ambiguïté parfaite, issue de cette époque de pouvoir et de troubles turbulences qu’est la Renaissance, où la moralité cédait aux devoirs politiques bientôt théorisés par Machiavel. La vrai Lucrèce finira très pieuse à la cour de Ferrare. En épousant le duc Alphonse, elle se débarrassait enfin de son rôle d’instrument politique, asservi aux désirs de son père le Pape Alexandre VI (Rogrigo Borgia). Or, dans l’opéra, le duc Alphonse est un «méchant» et Lucrèce, par une caricature des traits de son personnage, est toujours revêtue des appétits sulfureux de sa période romaine. Peu importe, dans la cour de Lucrèce raffinement rime avec cruauté. «C’est la mort que je trouve à ta cour!» dira Gennaro. C’est ce qui fait l’essence de cet opéra : l’amour doit lutter contre le pouvoir, y compris dans le cœur de l’héroïne. Et s’il faut vous dévoiler un peu du secret de l’œuvre : «la maternité purifiant la difformité morale, voilà Lucrèce Borgia !» (Victor Hugo) Dès lors, une historiette romantique simple, fondée sur le traditionnel quiproquo, suffira pour créer le tragique et préserver la troublante dualité de cette femme grandiose – la musique de Donizetti toute en finesse accompagnera avec facilité le magnifique souffle de l’action.

Comment se comporta Lucrèce au Théâtre Fontvieille, on le vit dès la scène 2 du prologue : elle débarque, toute anonyme dans une sympathique et efficace gondole, autoritaire et puissante (Darina Takova). Elle admire un Gennaro () endormi qu’elle aime d’on ne sait quel amour – tout en étant la femme du Duc (quelle jalousie terrible va-t-il en advenir?). Le centre de conversation de ces deux tourtereaux-là est la mère de Gennaro(qui est donc cette femme que le pauvre capitaine abandonné n’a jamais connue?). Darina Takova est une grande chanteuse : subtil timbre, forte capacité. Lui répond un clair et musical. Il a évidement à subir la fureur du duc Don Alfonso, chanté par la basse , pétri de prouesse étincelante, agilité, lumière, aisance : un succès immédiat auprès du public conquis. Ces trois excellents chanteurs offriront ainsi aux amateurs un trio du poison finement beau. Gennaro a une âme sœur : Maffio Orsini, un jeune homme, noble vengeur, ayant souffert de la méchanceté de Lucrèce. Cette jeunesse est représentée par une voix féminine d’alto, Katharine Gœldner, voix d’une rare homogénéité de timbre, avec à l’appui, un émouvant duo en compagnie de Kunde. L’intriguant Rustighello, personnage secondaire, est illustré par un vaillant et remarquable ténor, Bulent Külekçi.

Au sortir d’un spectacle aussi convaincant et, par force applaudissements, salué, n’omettons pas d’offrir une palme au chœur d’homme, vif, efficace dans l’action : un vrai bijou que l’on a hâte de réentendre dans son écrin restauré et féerique signé Garnier. Cependant les «vrais murs de pierre» seront pour l’année prochaine, car à Monaco la saison a toujours été une liqueur d’hiver pour vacanciers d’avant la révolution russe, noblesses de l’ouest et de l’est profitant du soleil de janvier à mars : la tradition perdure comme un charme! Et dans la tradition, la fête du Prince devance toujours la saison au mois de novembre. C’est à cette date que la salle Garnier brillera à nouveau. En attendant allons à la découverte de l’auditorium Rainier III qui accueillera le Grand Concert Lyrique du 20 mars et le Werther de Massenet du 27 mars 2005, prochains rendez-vous à consulter sur le site www. opera. mc

Credit photographique : © Opéra de Monte-Carlo

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