Tous au bordel !

La Scène, Opéra, Opéras

Liège. Théâtre royal. 26-III-2005. Carl Maria Von Weber : (1854-1928) Der Freischütz, Opéra romantique en 3 actes, livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Guy Joosten, assisté de Johannes Erath ; décors : Johannes Leiacker ; costumes : Jorge Jara ; lumières : Davy Cunningham. Avec : Nancy Weissbach, Agathe ; Anja Van Engeland, Ännchen ; Ines Agnes Krautwurst, Samiel ; Patrick Raftery, Max ; Jaco Huijpen, Kaspar ; Wojtek Smilek, ein Eremit ; Guy Gabelle, Killian ; Leonard Graus, Kuno ; Bernhard Spingler, Ottokar ; Marcel Arpots, erster Jäger ; Edwin Radermacher, zweiter Jäger ; Natacha Kowalski, Magali Mayenne, Julie Mossay, Jessica Ceunen, Angélique Engels, Myriam Hautregard, Barbara Pryk, Brautjungfern. Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie (chef des chœurs : Edouard Rasquin), Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, direction : Friedrich Pleyer.

Der Freischütz à Liège

Der Freischütz, aussi célèbre que Carmen ou Tosca dans le monde germanique, est trop rarement monté dans les pays francophones, la faute peut-être à un livret ouvertement naïf et rustique, qui représente un rude défi pour tout metteur en scène qui voudrait s’y attaquer, alors que la partition est assurément une des plus belles de tout l’opéra allemand. Coproduite par les Opéras de Leipzig et de Montpellier (lire la chronique des représentations montpelliéraines), cette production signée par est arrivée à Liège précédée d’une réputation sulfureuse. La critique fut globalement négative, et le public liégeois, d’habitude si poli et respectueux lui a même réservé quelques huées lors de la première.

La représentation à laquelle nous avons assisté, la dernière, fut beaucoup plus calme, permettant à chacun d’envisager les choses avec un peu plus de recul, pour se rendre compte que cette mise en scène ne méritait peut-être pas ces excès d’indignité.

Le monde dans lequel situe l’action est violent et macho, les hommes passant leur temps à tirer au fusil, à boire et à forniquer, et lorsqu’ils reviennent de la chasse, ils font d’abord un détour par le bordel. Les femmes ne sont pas mieux traitées, elles sont soit des créatures passives, attendant qu’un homme s’intéresse à elles, soit elles travaillent à l’abattoir, semblant prendre beaucoup de plaisir à l’équarrissage des dépouilles rapportées de la chasse par leurs époux. Le décor unique représente un abattoir à la lumière blafarde et aux murs sanguinolents, qui se transforme pour la scène de la Gorge aux loups en un bordel louche dont la sculpturale mère maquerelle n’est autre que Samiel, joué ici par l’actrice Ines Agnès Krautwurst. Cette mise en scène contestable pour sa violence exacerbée et ses images crues et uniformément glauques est en tout cas cohérente et lisible, et finalement pas trop réductrice, se contentant d’escamoter complètement la question, centrale dans le livret, du rapport de l’homme civilisé à sa part animale et naturelle, pour la remplacer par la problématique de la satisfaction des pulsions sexuelles. Comme on dit familièrement, l’ensemble tient la route, acquérant toute sa signification dans la scène cruciale de la Gorge aux loups, dans le livret expédition de Max en plein cœur de la forêt la plus sombre et la plus mystérieuse pour y passer un pacte avec le malin, transformée par Joosten en une virée de Max le benêt à la découverte des plaisirs frelatés des maisons closes, chaque balle étant représentée par une prostituée venant se frotter langoureusement contre notre héros, alors que Kaspar cuve son alcool dans un coin. Cette Gorge aux louves est à la fois drôle, malsaine et inquiétante, ce qui n’est pas un mince exploit de la part du metteur en scène anversois.

On se serait par contre bien passé de quelques détails assez énervants, Agathe qui chante un air en grimpant sur une échelle et qui se retrouve à la fin sur le toit de sa maison, ou bien encore la scène finale, dans laquelle l’ermite est abattu dans le dos par les hommes du cynique prince Ottokar tandis que Max termine dans les bras de Samiel plutôt que dans ceux de sa fiancée, ce qui est un détournement assez gratuit.

Nancy Weissbach est annoncée souffrante, ce qui ne s’entend pas du tout, elle fait preuve dans ses airs d’un grand charme vocal, grâce à son timbre doux et riche, mais ses aigus sont parfois pénibles. Agathe noble et altière, elle semble très mal accordée à son fiancé, le pataud Max, gros garçon un peu niaiseux, interprété d’une façon très convaincante par Patrick Raftery. Si l’acteur est crédible, le chanteur est malheureusement beaucoup moins séduisant. Son timbre n’est pas laid, mais la voix semble terriblement engorgée et sonne d’une façon désagréablement geignarde, avec des aigus difficiles et un manque de projection très dommageable.

D’aigus, Anja Van Engeland ne manque pas, réjouissante de fraîcheur et de santé vocale, elle se montre également excellente actrice en Ännchen mutine, espiègle et délurée, elle recevra d’ailleurs une très belle ovation lors des saluts. Egalement très bon, le Kaspar de Jaco Huijpen, au timbre riche en harmoniques et à l’aigu facile, ne fait qu’une bouchée de son air et compose un personnage sombre et frustré très intéressant.

en ermite est bouleversant d’humanité, de noblesse et de générosité. Son apparition saisissante, entrant par la travée principale, dos au public, est un moment très fort, aussi bien théâtralement que musicalement. Le public de l’ORW a bien de la chance de pouvoir entendre ce merveilleux chanteur plusieurs fois par saison. Autre habitué des lieux, Leonard Graus fait comme souvent bonne impression en Kuno, malgré une fatigue vocale perceptible. Guy Gabelle est beaucoup moins satisfaisant en Killian, handicapé par son allemand médiocre et caricatural, quant au prince Ottokar de Bernhard Spingler, il souffre d’une émission assez instable, ce qui gâche le plaisir d’entendre un timbre un peu monochrome, mais clair et franc.

A la tête d’un orchestre aux sonorités rustiques et à la discipline assez relâchée, Friedrich Pleyer ne réédite pas tout à fait son excellente prestation dans la récente Jenufa. Après une ouverture assez pataude, le premier acte est lent et peu animé, sans contrastes et sans nerfs. Heureusement, le chef autrichien se ressaisit pour une Gorge aux loups menée à un train d’enfer, et ne faiblit plus jusqu’à la fin, tout en trouvant les accents lyriques convenant aux airs d’Agathe et de Ännchen. Les chœurs de l’ORW déçoivent, nombres d’intonations sont approximatives, ténors et sopranos criaillent, le manque d’homogénéité est flagrant. Ils sont capables de beaucoup mieux.

Cette soirée laissera finalement un bon souvenir, les belles prestations vocales de Weissbach, Van Engeland, Smilek et Kuijpen compensant largement les quelques faiblesses de leurs partenaires, quant à la mise en scène, elle n’aura laissé personne indifférent.

Crédit photographique : Copyright © 2004-2005 Opéra Royal de Wallonie.

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