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XIIe rencontres musicales de la Prée, une oasis de musique

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Ségry, abbaye de la Prée. 05-V-2005. François Vercken (né en 1928) : Sine Nomine pour hautbois seul. Gabriel Dupont (1878-1914) : les Heures Dolentes. Ludwig van Beethoven (1170-1827) : sonate pour violoncelle et piano en ré mineur opus 102 n°2. Bela Bartok (1881-1945) : Danses Roumaines. Georges Enesco (1881-1955) : Concertstücke pour alto et piano. Gilles Silvestrini, hautbois ; Emile Naoumoff & Dana Ciocarlie, piano ; Dominique de Williencourt, violoncelle ; Michel Michalakakos, alto. François Vercken (né en 1928) : Esquisse d’un soleil d’aurore : Alba, la Prée, pour violoncelle seul. Olivier Greif (1950-2000) : Déchiffrages. Mel Bonis (1858-1937) : sonatine pour flûte et piano. Astor Piazzolla (1921-1992) : 5 tangos (arrangements de Michel Michalakakos). Dominique de Williencourt, violoncelle ; Jean Ferrandis, flûte ; Michel Michalakakos, alto ; Dana Ciocarlie, piano ; Quatuor Gaudi (Frédéric Laroque & Baptiste Lopez, violons ; Raphaël Aubry, alto ; Arben Skenderi, violoncelle). Philip Glass (né en 1937) : quatuor à cordes n°2 « company ». Ludwig van Beethoven (1770-1827) : quatuor à cordes en fa majeur opus 18 n°1. Franz Schubert (1797-1828) : quintette à deux violoncelles en do majeur D 956. Fine Arts Quartet (Ralph Evans & Efim Boïco, violons ; Yuri Gandelsman, alto ; Wolfgang Laufer, violoncelle) ; Dominique de Williencourt, violoncelle.

« Ce plat pays qui est le mien », Jacques Brel aurait pu être berrichon qu’il n’aurait pas changé un mot à cette chanson. Après plusieurs kilomètres entres les champs de blé ou de colza, dont les seuls reliefs sont les paquets de fourrage entreposés et les lignes électriques à haute tension, la route s’enfonce dans un des rares bois environnants. Nous sommes à la Prée, une des abbayes cisterciennes du centre de la France. Loin du tumulte citadin, cette vaste bâtisse et ses annexes sont tout à la fois un centre d’hébergement de personnes âgées et une résidence d’artistes de tous horizons. Une fois l’an le public – en majorité venu de la région – envahit ce lieu paisible à l’occasion du week-end de l’Ascension. Créées en 1994 les rencontres musicales de la Prée renouent avec l’esprit de Prades lors de sa création par  : de la musique entre amis, en toute simplicité – d’ailleurs son initiateur, , est aussi violoncelliste (lire les diverses chroniques de nos collaborateurs : entretien et deux CD consacrés à Haydn et Bach). Un esprit de franche camaraderie, loin du stress des grandes salles de spectacle, règne ici et se ressent lors des concerts – jusqu’à trois en une journée – aux programmes composites, alternant classiques et contemporains, chef d’œuvres et pièces inconnues.

Ancien élève d’, ami pendant de longues années de Marcel Landowski, François Vercken est un créateur de 77 ans qui regarde ce dernier siècle de composition musicale d’un œil à la fois amusé et sarcastique. Sine Nomine pour hautbois seul présente la particularité de n’avoir aucune indication de tempo, et très peu de notifications de phrasé et nuances. L’interprète doit se sentir libre, l’influence du jazz, mais aussi des Trois pièces pour clarinette seule de Stravinsky se font entendre clairement. Gilles Silvestrini – ancien hautboïste de l’Orchestre Symphonique Français et compositeur- fait sienne cette liberté imposée et réussit à insuffler à cette œuvre – qui utilise l’instrument de manière traditionnelle – l’élan vital nécessaire pour captiver le public. Changement de ton et de registre avec Emile Naoumoff qui s’attaque aux méconnues Heures Dolentes de . Ce cycle pour piano, contemporain des grandes pages de Ravel, regarde plutôt vers le passé : on y trouve des relents de musique bourgeoise de salon, de Massenet et de Fauré. Mais la virtuosité exigée prouve que Dupont avait étudié l’œuvre de Liszt, et les audaces harmoniques et rythmiques qui parsèment l’ensemble du cycle témoignent d’une connaissance de ses contemporains. Emile Naoumoff, dernier élève de , trop rare en France, nous en livre une version magistrale presque trop vaste pour la petite salle de concert qu’est cette grange aménagée de l’abbaye. Retour aux classiques avec une sonate n°5 de Beethoven poétique à souhait, toujours avec Emile Naoumoff, accompagné du violoncelle de . La suite du concert se replonge dans le XXe siècle. se livre à des Danses Roumaines véhémentes, aux accents marqués et à la pulsation volontairement fluctuante, soulignant ainsi le legs de la musique folklorique envers Bartok. L’alto de Michel Michalakakos la rejoint pour conclure avec le Concertstücke d’Enesco, partition hétéroclite où s’entrechoquent Bach, des restes de romantisme et la musique populaire roumaine dans un style éminemment personnel, défendu avec conviction par ces deux artistes.

Le concert du milieu de l’après-midi s’ouvrait une fois de plus avec une œuvre de François Vercken. Esquisse d’un soleil d’aurore : Alba, la Prée, jouée par son dédicataire Dominique de Williencourt, qui fait référence à « l’art du toucher le dessus et la basse de viole », titre d’un traité du XVIIe siècle de Danoville. Cette pièce, très libre comme Sine Nomine, s’inscrit plus dans l’évocation de l’improvisation propre au Grand Siècle, celle des préludes non mesurés. Les ressources de l’instrument sont utilisées sciemment, sans recherche de virtuosité gratuite. Les Déchiffrages suivants d’ interprétés par Michel Michalakakos, et ne sont pas à proprement parler des pièces de concerts mais des morceaux de concours commandés par le CNSM de Paris. Courts, bien écrits, ils ne dépassent pas l’exercice de style auquel ils étaient voués à l’origine – Michel Michalakakos entre deux présentations d’œuvre souffla au public qu’il venait d’assister à une création de « Jean-Sébastien Greif ». Avec nous retrouvons l’esprit de la musique de salon du XIXe siècle. La sonatine pour flûte et piano s’inscrit dans ces pièces de genre, élégantes mais virtuoses et redoutables. et Dana Cocarlie savent trouver l’équilibre juste entre leurs instruments et imposent comme une grande œuvre ce qui aurait pu être une simple « musiquette » entre d’autres mains. Pour terminer le concert on remballe le piano. Flûtiste, altiste et violoncelliste restent sur scène, rejoints par le jeune Quatuor Gaudi, dans des arrangements de tangos de Piazzolla. Musique dite « facile », d’esprit populaire et d’une apparente simplicité qui ne verse jamais dans le vulgaire ou le ressassé, elle est ici jouée au sens propre du terme : les interprètes peu à peu s’amusent, interpellent le public jusqu’à le faire participer lors d’un bis… De la musique avant toute chose, mais pourquoi rester sérieux?

A tout seigneur tout honneur, le concert du soir était réservé au , formation américaine de presque soixante ans. Bien sûr les artistes actuels ne sont plus ceux de la création, mais les remplacements au sein des pupitres se sont faits progressivement, naturellement, maintenant ainsi une tradition d’excellence de l’interprétation. Chacun des membres de ce quatuor est en poste de soliste dans de grands orchestres. Dominique de Williencourt leur a laissé carte blanche pour ce concert. Passons sous silence le quatuor n°2 de , brève série d’incessantes répétitions, les Fines Arts sont réellement apparus avec le quatuor n°1 de Beethoven, pièce empreinte du classicisme de « Papa Haydn » ou les changements radicaux d’ambiance, les vastes sauts mélodiques trahissent une esthétique de plus en plus personnelle. Netteté des attaques, précision, justesse, les Fine Arts ne se contentent pas d’en livrer une version techniquement parfaite, ils s’investissent dans cette œuvre ou chaque voix de cette polyphonie à quatre s’entend sans être pour autant individuelle. Leur son ne se fait jamais grinçant ni agressif, ils peuvent se montrer véhéments ou enragés sans ruer dans les brancards, réservant le meilleur d’eux-mêmes pour un public qui n’a pas perdu une note de cette interprétation de haute volée. L’apothéose finale est l’immense quintette à deux violoncelles de Schubert, chef d’œuvre qu’on ne présente plus. Dominique de Williencourt rejoint ses chaleureux partenaires pour l’occasion et… et l’alchimie ne se crée pas de suite. D’où viennent ces décalages dans le premier mouvement, cette incertitude pourtant absente jusqu’alors? Qu’importe, une fois passés ces quelques fluctuations propres à toute musique vivante, les cinq artistes atteignent leur vitesse de croisière. Le deuxième mouvement, l’adagio en mi-majeur avec sa partie centrale tourmentée en fa mineur, est un pur moment de détachement. La conduite de la mélodie aux trois voix centrales est admirable, encadrée par l’accompagnement rythmique du premier violon et du second violoncelle… Long pourtant d’une douzaine de minutes à lui tout seul il nous aurait presque paru trop court. Le scherzo quasi beethovenien qui lui succède est comme une douche froide pour le public transporté, tant l’interprétation en est rageuse et échevelée. Et l’esprit de la musique populaire autrichienne ne n’est jamais fait autant ressentir que dans cette vision de l’ultime mouvement, à la rythmique fortement marquée et au tempo enlevé. Triomphe, rappel et standing ovations ont bien sûr conclu ce concert… Dommage que Schubert n’ait pas pensé à écrire un mouvement plus court qui aurait pu faire office de bis!

Tout cela peut aisément se trouver dans n’importe quelle grande salle de concert. Mais l’esprit qui y règne et qui inonde artistes comme public ne se trouve qu’à la Prée.

Vivement la treizième édition!

Crédits photographiques : © DR

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Ségry, abbaye de la Prée. 05-V-2005. François Vercken (né en 1928) : Sine Nomine pour hautbois seul. Gabriel Dupont (1878-1914) : les Heures Dolentes. Ludwig van Beethoven (1170-1827) : sonate pour violoncelle et piano en ré mineur opus 102 n°2. Bela Bartok (1881-1945) : Danses Roumaines. Georges Enesco (1881-1955) : Concertstücke pour alto et piano. Gilles Silvestrini, hautbois ; Emile Naoumoff & Dana Ciocarlie, piano ; Dominique de Williencourt, violoncelle ; Michel Michalakakos, alto. François Vercken (né en 1928) : Esquisse d’un soleil d’aurore : Alba, la Prée, pour violoncelle seul. Olivier Greif (1950-2000) : Déchiffrages. Mel Bonis (1858-1937) : sonatine pour flûte et piano. Astor Piazzolla (1921-1992) : 5 tangos (arrangements de Michel Michalakakos). Dominique de Williencourt, violoncelle ; Jean Ferrandis, flûte ; Michel Michalakakos, alto ; Dana Ciocarlie, piano ; Quatuor Gaudi (Frédéric Laroque & Baptiste Lopez, violons ; Raphaël Aubry, alto ; Arben Skenderi, violoncelle). Philip Glass (né en 1937) : quatuor à cordes n°2 « company ». Ludwig van Beethoven (1770-1827) : quatuor à cordes en fa majeur opus 18 n°1. Franz Schubert (1797-1828) : quintette à deux violoncelles en do majeur D 956. Fine Arts Quartet (Ralph Evans & Efim Boïco, violons ; Yuri Gandelsman, alto ; Wolfgang Laufer, violoncelle) ; Dominique de Williencourt, violoncelle.

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