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« Tu as fait de ma vie un long chant ravissant »

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 19-V-2005. Max Bruch (1838-1920) : Fantaisie écossaise pour violon et orchestre opus 46. Edvard Grieg (1843-1907) : Peer Gynt, intégrale de la musique de scène. Laurent Korcia, violon ; Eric Elmosnino, Peer Gynt ; Marianne Pousseur/Sylvie Pons : Anitra ; Camilla Tilling, Solveig ; Laurya Lami, Marie-Hélène Gatti, Geneviève Ruscica, les filles des pâturages. Chœur de Radio-France (chef de chœur : Fritz Näf), Orchestre National de France, direction : Kurt Masur.

Bruch et Grieg, ces deux « outsiders » du Romantisme de la fin du XIXe, cachés dans les ombres de Tchaïkovski, Brahms, Bruckner ou Mahler, sont mis en lumière ce soir là. Du premier on ne connaît que le concerto pour violon n°1, la seule de ses œuvres à s’être faite une place au Panthéon des virtuoses aux cotés des concertos de Mendelssohn, Brahms, Tchaïkovski ou Beethoven. Pourtant a plus qu’honoré ce genre et cet instrument, en composant pour Joseph Joachim ou Pablo de Sarasate. C’est à ce dernier qu’est dédiée cette Fantaisie écossaise, pièce proche de la symphonie concertante à l’invention sans cesse renouvelée –à l’instar de la symphonie espagnole de Lalo, écrite aussi pour ce grand violoniste basque.

Un prologue fait d’un vaste choral de cuivres entrecoupés d’accords de harpe doublés de discrets coups de cymbales pose l’inspiration plus pittoresque que mythique de cette Fantaisie. Les airs populaires s’enchaînent les uns aux autres dans une orchestration toujours chatoyante et chargée, aux dépends des équilibres entre la masse instrumentale et le soliste. défend cette partition par un jeu très hiératique, sciemment sans hésiter à durcir les sonorités qu’il tire de son violon : nous ne sommes pas dans un concerto « aimable » et virtuose, mais réellement dans un poème symphonique, une description. Succès bien sûr au rendez-vous de cette partition hétéroclite et brillante qui met autant envaleur le soliste que l’orchestre, un National toujours survolté devant la direction chaleureuse et précise de .

Grieg n’est guère connu que par son concerto pour piano qui est une des grandes pages romantiques de ce genre, ainsi que les deux suites d’orchestre tirées du Peer Gynt d’Henrik Ibsen. C’est la version originale de cette pièce, très rarement donnée en France, que les forces de Radio-France nous font découvrir ce soir. Les cinq longs actes du drame fantastique norvégien sont considérablement raccourcis en un condensé compréhensible – et traduit pour ses parties parlées – ou sont relatées les complexes pérégrinations de Peer Gynt. Un résumé s’impose : notre héros, âgé d’à peine vingt ans, enlève et déshonore une jeune fille qui vient de se marier. Poursuivi par le père de celle-ci, Peer Gynt s’enfuit dans la montagne et trouve refuge auprès de trois jeunes filles, lassées des hommes et qui n’ont trouvé que les trolls pour les assouvir. La réplique « je suis un troll à trois têtes et à trois queues » laisse deviner le sort que fait Peer Gynt à ses nouvelles conquêtes. Son chemin le mène chez le Roi des trolls, dont il séduit la fille avant de s’enfuir plus haut dans la montagne, ou il est face à des forces obscures et immatérielles qu’il réussit à vaincre. Peer, en redescendant dans sa vallée, rencontre Solveig, qui lui jure un amour fidèle. Au chevet de sa mère mourante, refusant d’accepter sa mort prochaine, il entreprend une chevauchée fantastique pour l’emmener au Paradis. Plusieurs années plus tard, on retrouve notre héros au Maroc, devenu riche marchand d’esclave. Il entreprend de séduire en vain un de ses « produits », la plantureuse Anitra. Le vol de ses biens le conduit à la ruine, et il repart pour de nouvelles aventures dans une tribu sauvage puis un asile d’aliénés ou il est couronné « Empereur des Fous ». Vieillissant, il rejoint son pays natal et trouve le repos dans les bras de la fidèle Solveig.

Ce long récit fantastique d’Ibsen a été, à la demande de l’auteur, entrecoupé de musique de scène, un procédé courant à l’époque. Le jeune y trouve matière à création, d’autant plus que le dramaturge lui avait laissé des indications très précises. Le résultat musical est à l’image de la pièce : disparate, hétérogène, mais toujours très inspiré. Il est amusant de noter que les suites d’orchestre plus célèbres, prévues pour le concert, n’ont aucun rapport avec le déroulement dramatique et sont d’une orchestration plus chargée. Dans la version originale, la part belle est faite aux cordes.

La musique de scène débute lors des fêtes du mariage d’Ingrid, la jeune épousée enlevée par Peer Gynt (morceau qui débute la 2ème suite pour orchestre). L’alto solo (excellent ) reproduit les sons du hardanger, l’instrument des violoneux norvégiens. Les morceaux suivants (Lamentation d’Ingrid pour orchestre et les Trois jeunes Filles, aux prestations inégales des solistes du Chœur de Radio-France) n’ont pas été intégrés aux suites d’orchestre. Le célébrissime Dans le Hall du Roi des trolls est ici plus long et augmenté de chœurs, dans une version enlevée et quasi-diabolique, tandis que la mort d’Åse, mère de Peer Gynt, poignant ostinato de cordes en sourdines, est un mélodrame ou la lamentation du héros survole la musique.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le Matin (morceau introductif de la 1ère suite) n’est en rien une évocation du soleil levant sur les fjords de la Mer du Nord mais une mise en musique de l’aurore au Maroc. Les délicates arabesques de flûte et hautbois sont ici jouées avec force rubato, mettant ainsi en valeur l’aspect modal de la mélodie et lui conférant une note orientalisante. La Danse Arabe est augmentée de chœurs féminins et d’un admirable solo (excellemment tenu par ) tandis que la Danse d’Anitra est un mélodrame ou s’exprime la libido de Peer Gynt. Au passage, Anitra, décrite comme une femme « aux formes généreuses » est tenue pour sa partie parlée par la blonde et sculpturale , comédienne-chanteuse à l’impeccable présence scénique.

Les derniers morceaux sont presque exclusivement réservés à Solveig, incarnée par la soprano suédoise , au timbre clair et cristallin, et qui assure ses quelques parties parlées avec une remarquable articulation et compréhension de la langue française. Une jeune artiste prometteuse qui s’est déjà taillée de beaux succès au Festival d’Aix-en-Provence (Susanna des Nozze di Figaro en 2001 et Iole d’Hercules de Haendel en 2004). Mais ce spectacle hétérogène n’aurait pu être justifié sans la présence constante d’ (« révélation masculine » des Molières 2002), Peer Gynt tout à la fois enragé et détaché, qui domine le plateau et rassemble autour de lui toutes les énergies.

Le public a réservé près de vingt minutes de rappels à ce concert mémorable, fêtant ainsi la prestation du Chœur de Radio-France galvanisé par l’excellent chef suisse . Quant à , sans cesse plébiscité par son orchestre comme par l’assemblée, il finit par quelques facéties et clins d’œil à fermer le rideau d’une des soirées d’exception de la saison musicale de la Maison de la Radio.

Lithographie de Charles Munch, crédit photographique : © DR

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 19-V-2005. Max Bruch (1838-1920) : Fantaisie écossaise pour violon et orchestre opus 46. Edvard Grieg (1843-1907) : Peer Gynt, intégrale de la musique de scène. Laurent Korcia, violon ; Eric Elmosnino, Peer Gynt ; Marianne Pousseur/Sylvie Pons : Anitra ; Camilla Tilling, Solveig ; Laurya Lami, Marie-Hélène Gatti, Geneviève Ruscica, les filles des pâturages. Chœur de Radio-France (chef de chœur : Fritz Näf), Orchestre National de France, direction : Kurt Masur.

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