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Michael Jarrell – Regarde la lumière et cligne des yeux…

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Michael Jarrell (né en 1958) : Music for a While ; Formes-Fragments IIb ; …car le pensé et l’être sont une même chose ; Essaims-Cribles. Orchestre Klangforum Wien & Ensemble Vocal Neue Vocalsolisten Stuttgart, direction : Emilio Pomarico. 1 CD AEON AECD 0531. Coproduction Ircam – Centre Pompidou. Enregistrement du concert donné en juin 2004 dans le cadre du Festival Agora de l’Ircam. Texte d’accompagnement et biographies en français, anglais et allemand. Durée totale : 60’32. © 2005.

 

se revendique artisan de la musique. Il aime à travailler sans cesse un même objet, une même idée. Comme Varèse ou Giacometti, il développe le matériau musical de façon arborescente : « une fois un chemin choisi, on ne peut plus revenir en arrière. En ce sens, la composition ressemble à un système arborescent : un motif, une Gestalt peuvent se développer de différentes façons. Certains éléments d’une œuvre peuvent servir de germe à une autre œuvre ». Cette forme d’obsession l’amène à repenser le rapport entre la forme et le mouvement. est né en Suisse, à Genève le 8 Octobre 1958. La fin de ses études le récompense brillamment, prix prestigieux, commandes d’œuvres des plus grands orchestres européens, boursier à la Villa Médicis à Rome, puis membre de l’Institut Suisse de Rome…L’Ensemble Intercontemporain crée notamment Congruences (1988-1989) et Trace – Ecart (1996). Le Festival de Salzbourg lui passe commande en 2001 d’un concerto pour piano et orchestre intitulé Abschied. Nommé Chevalier des Arts et des Lettres dans la foulée, il enseigne la composition au Conservatoire de Genève depuis 2004, où il écrit un opéra inspiré de La Vie De Galilée de Brecht, commande du Grand Théâtre de Genève pour 2006.

Les œuvres de Michael Jarrell sont jouées par l’Orchestre du fondé en 1985 par Beat Furrer. Cet ensemble de 24 musiciens solistes se consacre entièrement à la musique contemporaine. Instrumentistes, chef d’orchestres et compositeurs travaillent en étroite collaboration sur une programmation exclusivement moderne jusqu’à la nouvelle génération. Théâtre, cinéma et télévision ne les effraient pas, souplesse artistique remarquable. Les membres du sont essentiellement chercheurs. Ils collaborent avec de nombreux orchestres, opéras et festivals. Fondé en 1984, cet ensemble de musique vocale contemporaine travaille sur les techniques vocales et les nouveaux modes d’articulations. Il s’inscrit ainsi dans une relation privilégiée avec les compositeurs. Chaque année, leur science offre au public une vingtaine de créations inédites. L’une de leur spécialité est l’interprétation de la polyphonie vocale de la Renaissance, de laquelle le tire sa force : la superposition de la musique ancienne et moderne. En effet, comme en atteste Cantatrix Sopranica de la coréenne Unsuk Chin lors du Festival Agora Mai 2005, l’un des courants du langage contemporain actuel semble apprécier le jeu de l’anachronisme. Le chef d’orchestre Emilio Pomarico est une baguette confirmée. Il dirige dans les plus grandes villes d’Europe, l’orchestre de la Radio Suisse Romande, du Symphonique Nationale de la RAI ou du BBC Scottish Symphony Orchestra. Il joue régulièrement de nombreux compositeurs contemporains comme Xenakis, Carter, Boulez, Nunes, Maderna… Il enseigne la direction d’orchestre à la Civica Scuola du Musica de Milan.

Music for a While est sans équivoques. La référence à l’œuvre de Purcell n’est certainement pas un hasard. Michael Jarrell prend du recul sur son écriture. Sur une double pédale, l’une grave en la, sombrement cuivrée et l’autre en mi sur chanterelle de violons, se déploient des intervalles suggérant des teintes d’un jazz lointain et pluvieux. La tension se poursuit sur des peaux percussives claquettant des disputes de bois et de cuivres dignes de bandes rivales. Distinctement, chaque timbre se présente comme dans un chorus de jazz au fil d’un discours proche de l’ostinato mais plus directionnel que répétitif. Passages d’alcôves, rues humides et nuits noires viennent naturellement à l’esprit. Suspens garanti, un halo de trompette bouchée éclaire subrepticement nos pas. Le calme et la solitude reviennent, mais ignorent l’angoisse. Le tremolo des intervalles donne à l’écriture une dimension spectrale et vibratoire magnifique. On ignore, on doute, là rien n’est certitude. De violents coups de grosse caisse viennent dialoguer avec nos peurs, laissant la flûte et l’aigu des violons crisser leur douleur. Respectant un mort absent, une marche lugubre conclue la pièce sur un recueillement qui réussit à nous transporter aux portes d’un étonnant cimetière sonore où la lumière n’est pas.

Formes-Fragments IIb est écrit pour quatre voix, ensemble instrumental et électronique. C’est avant tout une « tentative de décrire et de comprendre un monde chargé de mystère et d’inconnu (…) ». Gardant toujours le souci de l’arborescence créative, Michael Jarrell transcrit pour voix un texte mystérieux de Léonard de Vinci. Dès le début, l’œil cligne, puis cligne à nouveau, laissant entrer la lumière sonore. Pourtant le son entaille, gicle et coule à l’entour. Une tenue de soprano ritualise l’instant. Le paradoxe est là qui file sur toute la pièce. Le sujet est celui de la lumière, non celle de l’amour! Lisez et relisez le texte de Léonard de Vinci ! C’est une lumière qui parle des choses cachées, des cercles, de son image indéfiniment reproduite, du suprême mal, des ténèbres… au lugubre conseil : « Pense bien à la fin, regarde d’abord la fin ». Comme un sacrifice, les résonances sataniques du ténor et les souffles électroniques de l’enfer balaient toute raison. Sur un moment d’accalmie, le maître parle et jette sa parole en pâture aux serviteurs dociles. De l’envol de chauves souris aux ailes noires et collantes, les techniques vocales du sont d’un réalisme époustouflant. L’autel du crime brille sous la lumière du malin. Une teneur, les fidèles s’apaisent, attentifs aux paroles incantatoires d’une soprano sur un chromatisme descendant un intervalle de 7ème. Cette œuvre a un pouvoir de suggestion diabolique!

Les fragments du poème philosophique de Parménide, VIe siècle avant J. C, sont le fondement de … car le pensé et l’être sont une même chose, pour six voix solistes, écrit en 2002. La langue grecque souligne l’hermétisme et l’aspect rituel de la pièce. Les solistes doivent jouer des percussions en même temps que leur chant. L’orchestration vocale de Michael Jarrell est multiple. Superposition, condensation, concaténation de mots, canon verbal et syllabes scandées exprime avec légèreté le concept de l’être. Le tam tam ouvre l’espace sonore sur un contrepoint de voix aux attaques et aux élans bondissants qu’il rappelle parfois à l’ordre. D’une écriture complexe, la pièce ne se laisse pas aborder. Fermez les yeux, et oubliez la lumière!

Essaims-Cribles est un ballet de chambre écrit en 1986-1988 pour clarinette basse et ensemble instrumental sans voix. Le texte est de Patrick Weidmann, poète et peintre. Les essaims sont des rubans de notes et les cribles sont des sortes de filtres qui éliminent des notes selon des critères donnés comme celui d’une tessiture par exemple. Le clarinettiste suisse Ernesto Molinari, musicien hors pair aux talents multiples excelle également dans les répertoires du jazz et de l’improvisation et donne ici un exemple de sa maîtrise parfaite de l’instrument.

Y a-t-il un lien entre la phrase de Léonard de Vinci : « Pense bien à la fin, regarde d’abord la fin » et l’ordre des œuvres de cet album? Quoiqu’il en soit, Michael Jarrell est un compositeur au parcours étincelant et cet album est tout aussi lumineux. L’éclat sombre de ces orchestrations met en perspective le non-être à la lueur d’un équilibre insaisissable : « Regarde la lumière et considère sa beauté. Cligne l’œil et regarde-là ; ce que tu vois n’était pas d’abord et ce qui en était n’est plus. Qui est celui qui la refait si celui qui l’a faite meurt continuellement ? ».

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Michael Jarrell (né en 1958) : Music for a While ; Formes-Fragments IIb ; …car le pensé et l’être sont une même chose ; Essaims-Cribles. Orchestre Klangforum Wien & Ensemble Vocal Neue Vocalsolisten Stuttgart, direction : Emilio Pomarico. 1 CD AEON AECD 0531. Coproduction Ircam – Centre Pompidou. Enregistrement du concert donné en juin 2004 dans le cadre du Festival Agora de l’Ircam. Texte d’accompagnement et biographies en français, anglais et allemand. Durée totale : 60’32. © 2005.

 
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