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Avenches, Arènes romaines. 08-VII-05 (première). Giuseppe Verdi (1813-1901) : Nabucco, opéra en quatre tableaux sur un livret de Solera (création le 9 mars 1842 à La Scala de Milan). Mise en scène : Pier Francesco Maestrini. Décors, costumes et lumières : Alfredo Troisi. Nabucco, Leo Nucci ; Abigaille, Paoletta Marrocu ; Zaccaria, Alfredo Zanazzo ; Ismaele, Valter Borin ; Fenena, Annamaria Chiuri ; Gran Sacerdote, Pawel Izdebski ; Abdallo, Christoph Meinen ; Anna, Evelyn Meier. Chœur del’Opéra d’Avenches (Chef des chœurs : Pascal Mayer). Orchestre du Festival d’opéra d’Avenches, direction Giorgio Paganini.

« Nabucco » aux Arènes

Cela fait onze ans que les arènes romaines d’Avenches accueillent un festival d’opéra en plein air. Le vaste site permet d’installer près de six mille spectateurs par soir, si bien que chaque production avenchoise peut se targuer – chose rare dans le domaine de l’opéra – d’être vue par environ quarante-cinq mille personnes. L’entreprise ne s’accomplit pas sans quelques prises de risque puisque la météo peut donner une tournure cataclysmique à l’ouvrage présenté et occasionner un gouffre financier difficile à combler l’année suivante. Avenches opte donc depuis ses débuts pour une formule annoncée comme populaire, c’est-à-dire que ses maîtres à penser demeurent attachés aux grands « tubes » de l’art lyrique, de surcroît dans des mises en scène et des décors que l’on qualifiera volontiers de « classiques ». Si la démarche s’est apparentée parfois à l’industrie du divertissement – où l’opéra se trouve réduit à un produit plus ou moins bien fini avec des plateaux qualitativement insuffisants et des mises en scène discutables (notamment la Carmen de 2004) – l’institution vaudoise a aussi connu des jours heureux, notamment avec une Flûte enchantée parée de beaux atours dans la distribution et portée par une conception scénique intéressante (en 2003). Avenches connaît donc des années « avec » et des années « sans », pour reprendre une expression idiomatique empreinte des particularismes helvètes.

Le Nabucco de la mouture 2005 du festival fait incontestablement partie des annéesfastes de la manifestation estivale. Il s’agit vraisemblablement de la meilleure production lyrique en ce lieu. Quel que soit l’angle d’approche de l’œuvre de Verdi, la qualité du travail musical comme théâtral est probante et rend compte d’une démarche authentiquement artistique. Elle a en outre le mérite non négligeable d’être intelligible par un public qui n’établit que rarement le contact avec le monde de l’opéra et qui trouve cette année à Avenches un portique digne des meilleurs lieux européens pour s’ouvrir à l’univers de l’art lyrique.

La mise en scène est signée Pier Francesco Maestrini et a déjà fait les beaux jours de quelques grandes maisons d’opéra italiennes (Ravenne, Livourne, Trieste) ou encore de Tel- Aviv. L’estrade, en forme d’étoile de David, demeure l’élément de décor central pour toute la pièce et se veut une « allégorie de l’omniprésence du Dieu d’Israël ». Explicite, cette référence, relayée par des costumes fastueux, offre une lecture claire de l’ouvrage. Tout le parcours du roi babylonien et le martyre des hébreux s’y déploient avec clarté. Les décors imposants offrent différentes profondeurs de champs (et de chant!) et se fondent habilement dans l’écrin romain qui ceint l’ensemble. On notera que l’adaptation au site de la mise en scène en exploite avantageusement la taille et la géométrie. A relever tout particulièrement, le château dans le fond des arènes dont la frustre paroi se mue en un écran géant sur lequel sont projetés quelques gros plans d’objets assyriens synthétisant –généralement sans redondance– les ambiances des divers tableaux. Nabucco est un opéra qui coalise de grands effectifs, en masses, les peuples et les armées se déployant en bloc(s). Les chœurs sont du reste nombreux et copieux et « Va pensiero » n’est pas le seul épisode musical convoquant les grandes formes chorales. Ainsi, le statisme relatif de la direction d’acteurs ne dérange aucunement la logique apposée à l’approche de l’œuvre. Baigné par les lumières naturelles ou les éclairages d’Alfredo Troisi, l’ensemble offre des tableaux d’une saisissante beauté.

Du point de vue musical, Avenches peut aussi se montrer fière de ce qui est proposé à un public qui, rappelons-le, débourse tout de même entre 70 et 160 CHF (entre 45 et 100 euros) pour assister à la représentation. L’Orchestre du Festival, qui a vu le jour il y a une année, confirme sa très bonne tenue, avec à sa tête pour l’occasion Giorgio Paganini, un chef capable d’instiller une pétulance toute italienne en contrepoint à un sens dramatique convaincant. Les chœurs préparés par Pascal Mayer fusionnent agréablement et se montrent précis dans cet exercice périlleux du plein air lors duquel compter sur un retour net ou sur la voûte de la salle est tout simplement impossible.

Le meilleur, le plus époustouflant aussi, demeurent les prestations des figures de proue de l’ouvrage. Tout d’abord dont le sens dramatique rivalise d’excellence avec un chant d’une qualité intacte malgré les trois décennies d’une carrière de légende. Campant un Nabucco dont la folie est plus du ressort de l’exil mental dépressif que de l’hystérie, il subjugue son auditoire par un sens de la ligne et une projection puissante. Son duo de la troisième partie avec Abigaille appartient aux moments les plus intenses de ce Nabucco. Il faut dire qu’il a face à lui dans ce rôle aux difficultés vocales tenaces une représentante du chant verdien pleine de talent et rompue à l’exercice. , qui s’est déjà frotté au personnage par le passé, en attise la psychologie par un sens des couleurs et des nuances qu’elle parvient à glisser au cœur même de son chant éclatant de virtuosité. L’Ismaele du vaillant Valter Borin est plus commun du point de vue de l’expression, contrairement à la très convaincante Fenena campée par Anamaria Chiuri, subtile et touchante à la fois. Il est possible d’apprécier en Alfredo Zanazzo un Zaccaria pourvu d’une voix au timbre plein et chaud qui fait oublier quelques menus problèmes d’intonation çà et là.

Les rôles secondaires ont récolté invariablement, le soir de la première, les applaudissements légitimes du public transi de froid sous le ciel couvert de la Broye vaudoise, mais qui a su ovationner comme il se devait les premiers rôles d’un Nabucco qui fera date dans l’histoire du festival.

D’autres distributions chantent ce Nabucco lors des soirées des 13, 15, 16, 20, 22 et 23 juillet.

Renseignements généraux sur www.avenches.ch (informations et vente)

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Avenches, Arènes romaines. 08-VII-05 (première). Giuseppe Verdi (1813-1901) : Nabucco, opéra en quatre tableaux sur un livret de Solera (création le 9 mars 1842 à La Scala de Milan). Mise en scène : Pier Francesco Maestrini. Décors, costumes et lumières : Alfredo Troisi. Nabucco, Leo Nucci ; Abigaille, Paoletta Marrocu ; Zaccaria, Alfredo Zanazzo ; Ismaele, Valter Borin ; Fenena, Annamaria Chiuri ; Gran Sacerdote, Pawel Izdebski ; Abdallo, Christoph Meinen ; Anna, Evelyn Meier. Chœur del’Opéra d’Avenches (Chef des chœurs : Pascal Mayer). Orchestre du Festival d’opéra d’Avenches, direction Giorgio Paganini.

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