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Serse, un vaudeville chez les princes

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Georg Friedrich Haendel (1685-1755) : Serse, dramma per musica en trois actes HWV 40. Mise en scène : Michael Hampe ; décors et costumes : Carlo Tommasi. Avec : Paula Rasmussen, Serse ; Ann Hallenberg, Arsamene ; Patricia Bardon, Amastre ; Isabel Bayrakdarian, Romilda ; Sandrine Piau, Atalanta ; Marcello Lippi, Ariodate ; Matteo Peirone, Elviro ; Ludwigshafener Theaterchor (chef de chœur : Klaus Thielitz), Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset. Réalisation : Philippe Behrens. Enregistré les 2 et 3 juin 2000 au Semperoper de Dresde dans le cadre du festival de musique de Dresde. 1 DVD TDK EuroArts réf. DV-OPSER 1053799-2. Son : DD 5. 1 PCM Stéréo. Image : 4 : 3 PAL. Sous-titres : anglais, italien, allemand, espagnol, français. Zone : 0. Durée : 160 min. Notice en français

 

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Serse, héros vainqueur, est le dominateur des grecs. Mais le conquérant victorieux palpite ici à l’évocation de la douce Romilda ; la stature du héros se brise quand son cœur s’agite… Ainsi en est-il de l’opera seria qui aime aussi dresser le portrait des sentiments sous la cuirasse des demi-dieux.

Serse, créé en 1738 à Londres, est une œuvre de maturité : Haendel y expérimente une dramaturgie régénérée, plus souple, moins systématisée et contrainte par l’alternance asséchante des récitatifs/aria da capo. Il est vrai que l’heure est difficile pour le compositeur londonien. Il a dû combattre la rivalité de l’opéra italien qui a son temple à Londres (The Opera of the Nobility). Son œuvre lyrique peine à se maintenir : sont oubliés dans le cœur du public ses chef-d’œuvres pas si lointains : Alcina et Ariodante. Pire, frappé par une violente attaque qui aggrave l’usage de sa main droite, Haendel quitte Londres en 1737… pour finalement revenir sur la scène, quasi miraculé, avec ce Serse, de première inspiration. Le sujet mêle les registres, circule librement entre seria et giocoso… il intitule sa partition « dramma per musica »… mais la figure héroïque est traitée avec un naturel familier qui montre combien le génie Haendélien a déjà compris et assimilé la révolution formelle opérée par les napolitains. De fait, son drame antique tourne à la comédie de mœurs, parfois scabreuse : un vaudeville chez les princes qui au passage n’hésitent pas à déballer leur linge sale devant le parterre. Jugez plutôt.

Infortuné roi des Perses : le souverain aime Romilda mais elle lui préfère son frère, Arsamene ; Amastre, déguisé en capitaine moustachu, aime, quant à elle, Serse tandis que la belle Atalanta (qui est aussi la propre sœur de Romilda) voudrait reconquérir le cœur d’Arsamene ; le labyrinthe sentimental de Serse tisse une intrigue à la Marivaux où un couple fragilisé – les doutes menacent toute union-, subit les assauts de plusieurs personnages périphériques qui voudraient posséder l’un des deux amants. Ou bien si l’on change de point de vue, deux sœurs ici se disputent le même homme. Ou encore, on assiste précisément à la rivalité qui oppose en miroir, deux sœurs et deux frères. Guerre amoureuse à laquelle Haendel apporte une sensibilité mûre car chacun de ses personnages y est soigneusement décrit et l’équilibre psychologique entre chaque protagoniste y est exemplaire. Verve et imagination rompent l’ennui : ils renouvellent le genre du seria. D’autant que l’enchaînement des airs et des scènes se déroule sans heurts, magnifiquement porté par le génie dramaturgique du compositeur.

Au sommet de la distribution, Atalanta, intrigante, habile en supercherie, à nouer et à embrouiller les cœurs agités : y étincelle de malice et de subtilités vocales. Son air concluant l’acte I (« un cenno leggiadretto») est à ce titre, anthologique. Elle mène le jeu du mensonge et des petites trahisons manipulatrices avec un tact et une légèreté non dénués d’humour. La soprano française fait merveille dans un rôle où on l’a vu depuis (novembre 2003, direction : William Christie) sur la scène du théâtre des Champs-Élysées avec la même aisance confondante (d’ailleurs heureusement fixée au disque par EMI d’après la même production française que nous avons citée, aux cotés d’ dans le rôle-titre).

Donnant la réplique à sa sœur rivale, la Romilda d’ déploie une même énergie convaincante, illustrant a contrario d’une Atalanta « prête à tout », l’amoureuse tragique en un splendide contraste de registre de la passion féminine. Mais l’acmé extrémiste est atteinte avec l’Amastre de , parfaitement déjantée, amoureuse éconduite par Serse, prête à se travestir et même à mourir par dépit sans guère de sens de la mesure.

Subtile interprète du mal-être amoureux, succombant à de sombres dépressions, l’Arsamene d’ complète un tableau, on l’a compris, d’une grande homogénéité vocale. Ce que la discographie disponible est loin de réussir pour le quatuor des protagonistes : Serse, Arsamene, Atalanta et Romilda. Le Serse de Paula Rasmussen ne manque pas d’assurance : agilité vocale, présence évidente et surtout certitude du Souverain, habitué à disposer des personnes comme des objets. Les seconds rôles ne sont pas en reste. Et l’Elviro de Matteo Peirone souligne aux côtés des épanchements amoureux, la charge bouffonne dans cet opéra qui aime brouiller les frontières du comique et de l’héroïque.

Dans la fosse, ouvrage le plus somptueux tapis musical qui se puisse imaginer, faisant pâlir ses aînés, Mac Gegan, Christie, Minkowski, Dombrecht et autres Haendélien « officialisés » : fluidité des lignes, transparence et poésie des climats, équilibre articulé des instruments (dont le violoncelle d’), respirations et vitalité du continuo ; on y retrouve en grande forme canalisés par un chef qui a gagné ses galons musicaux dans l’interprétation spécifique de l’opera seria. Sous sa baguette, Haendel palpite avec grâce et tension, alliance idéale (sinfonia introductive du III).

Avait-on entendu pareille sensibilité sanguine à l’orchestre? Indiscutable, ce DVD vient remodeler les enregistrements haendéliens. En complément d’une distribution vocale jubilatoire, d’un orchestre de premier plan, l’image parachève l’œuvre et la mise en scène de , limpide et mesurée, esthétique aussi (ses murs de granit et de verre) fonctionne parfaitement. Un must pour vos étagères baroques. Plus que recommandé surtout à tous ceux guère inspirés habituellement par le théâtre haendélien : cette production les fera changer d’avis.

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Georg Friedrich Haendel (1685-1755) : Serse, dramma per musica en trois actes HWV 40. Mise en scène : Michael Hampe ; décors et costumes : Carlo Tommasi. Avec : Paula Rasmussen, Serse ; Ann Hallenberg, Arsamene ; Patricia Bardon, Amastre ; Isabel Bayrakdarian, Romilda ; Sandrine Piau, Atalanta ; Marcello Lippi, Ariodate ; Matteo Peirone, Elviro ; Ludwigshafener Theaterchor (chef de chœur : Klaus Thielitz), Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset. Réalisation : Philippe Behrens. Enregistré les 2 et 3 juin 2000 au Semperoper de Dresde dans le cadre du festival de musique de Dresde. 1 DVD TDK EuroArts réf. DV-OPSER 1053799-2. Son : DD 5. 1 PCM Stéréo. Image : 4 : 3 PAL. Sous-titres : anglais, italien, allemand, espagnol, français. Zone : 0. Durée : 160 min. Notice en français

 
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