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Ballets flamboyants de Georges Auric en première mondiale

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Georges Auric (1899-1983) : Phèdre, tragédie chorégraphique en un acte sur un argument de Jean Cocteau – Création au Palais Garnier (Paris) le 14 juin 1950 ; Le peintre et son modèle, ballet sur un argument de Boris Kochno – Création aux Ballets des Champs-Élysées (Paris) le 15 novembre 1949. Orchestre Philharmonique du Luxembourg, direction : Arturo Tamayo. 1 CD Timpani. Réf. : 1C1090. Enregistré en février 2005. DDD. Notice bilingue français-anglais excellente (Martine Kahane). Durée : 54’50’’

 

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Notre époque est friande de classifications : cela réconforte et met à l’aise. L’une des plus connues est la répartition souvent arbitraire des œuvres de Beethoven en trois périodes. Toutefois ce procédé, s’il est pratique, peut souvent être injuste, par manque de connaissance approfondie. Un exemple? Que connaissions-nous de il y a quelques années? Il n’est pas seulement l’auteur d’une unique valse, celle du film Moulin rouge, loin s’en faut! Mais beaucoup le croyaient… Aussi n’est-il pas étonnant de constater, si l’on envisage le Groupe des Six dont il fit partie, que ce dit groupe était scindé en deux : un premier sous-groupe, célèbre, comprenant Honegger, Milhaud, Poulenc ; un second, bien moins connu, englobant Auric, Durey, Tailleferre. Et encore! Il n’y a pas si longtemps qu’Honegger a rejoint le sous-groupe célèbre!… Espérons que dans quelques années Louis Durey et Germaine Tailleferre bénéficieront d’un sort tout aussi favorable, et qu’ainsi la notion de sous-groupe n’aura plus de sens.

Heureusement, grâce au CD, les pendules sont peu à peu remises à l’heure. Effectivement, Auric a composé pour le cinéma ; ce n’est pas une tare, la musique de film étant une forme parallèle à la musique de scène. Il nous a laissé Moulin rouge (pas seulement que la valse…), le Sang du poète, À nous la liberté, l’Éternel Retour, la Belle et la Bête, Orphée, le Testament d’Orphée, le Mystère Picasso, Gervaise, Aimez-vous Brahms, Notre-Dame de Paris, et même la grande vadrouille, et bien d’autres… Il est réconfortant de constater qu’enfin des labels comme Marco Polo et Chandos explorent avec bonheur tout cet aspect de son œuvre.

Mais à côté de cela, , n’oubliant jamais qu’un acte musical authentique doit conduire à l’Homme, est également l’auteur du Peintre et son modèle (ballet de Boris Kochno), de Phèdre (ballet de Jean Cocteau), du Chemin de lumière (ballet d’Antoine Golea), de la Chambre (ballet de Simenon), des Fâcheux, des Matelots, des Enchantements d’Alcine, de l’admirable Sonate en fa pour piano, ou du Trio en ré.

Le label Timpani, à qui nous devons tant de découvertes musicales passionnantes, nous révèle en premières mondiales les deux premiers ballets cités, dans leur intégralité. Il y a peu, EMI avait publié en CD « Les Rarissimes de Georges Tzipine » qui contenaient entre autre la réédition de l’album de deux disques microsillon Columbia (FCX264-265) consacré au Groupe des Six. Cet album, enregistré en novembre 1953, nous révélait notamment la suite symphonique tirée du ballet Phèdre, œuvre flamboyante qui, durant 52 ans, fut la seule version enregistrée de cette musique disponible commercialement. L’auteur de cet article se souvient avoir entendu cette suite de Phèdre à Liège le 18 janvier 1966, lors d’un Festival Georges Auric dirigé par Manuel Rosenthal en présence du compositeur. Ce fut la seule occasion où il put apprécier l’œuvre en concert public et aller féliciter le compositeur, tout en déplorant avec le grand musicien français la seule présence d’à peine une cinquantaine de personnes dans la salle… et tout récemment il confiait à un ami le fait qu’il espérait entendre le ballet complet ne fût-ce qu’une fois dans sa vie!…

Ce vœu est réalisé, et très brillamment, grâce à Timpani et les forces de la Philharmonie de Luxembourg, sous la baguette admirable d’. Alors que la suite symphonique dure une vingtaine de minutes, le ballet intégral en fait une quarantaine, un peu à la manière de l’Oiseau de Feu de Stravinsky. La Phèdre d’Auric est une version chorégraphique et, partant, musicale sur un livret de Jean Cocteau d’après Sophocle, le récit de Théramène et les vers de Racine, avec tout ce qu’elle comporte de brûlant, de trouble, de tragique. Les principaux interprètes de la création furent Tamara Toumanova et Serge Lifar. Dès le tout début de l’œuvre, l’auditeur se sent emporté par une force irrésistible qui ne le lâche plus avant l’aboutissement final. Phèdre, c’est la tragédie grecque et la tragédie française fusionnées, tandis que le cœur et l’esprit de la musique d’Auric en font aussi le drame de la sensibilité de notre temps.

Le sujet du Peintre et son modèle est tout aussi tragique. Laissons la parole à Antoine Golea qui a su si bien définir cet immense pas de deux : « Cette histoire terrible d’un artiste détruit, assassiné par son modèle, qu’il essaie d’abord de traduire en lignes et en couleurs, selon sa propre vision intérieure, mais qui ne se laisse pas faire et achève l’artiste comme la mante religieuse achève le mâle qui vient de la féconder, cette histoire sombre et magnifique, Georges Auric l’avait traduite d’une façon si inspirée, si poignante, avec des accents tellement convaincants, que j’avais dressé l’oreille et m’étais dit : voici l’Auric grand, l’Auric pathétique, l’Auric dramatique, l’Auric sérieux qu’on entend beaucoup trop rarement, … voici le véritable Auric, comme il se découvre… voici l’Auric qui se souvient de ce que la musique a été donnée à l’homme pour exprimer ce qu’il y a de plus profond… »

Remercions du fond du cœur le label Timpani et surtout son admirable directeur Stéphane Topakian, initiateur de tant de merveilleuses découvertes musicales, de constamment nous offrir, dans des conditions artistiques et techniques idéales, tous ces véritables chefs-d’œuvre, purs joyaux de la musique française.

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Georges Auric (1899-1983) : Phèdre, tragédie chorégraphique en un acte sur un argument de Jean Cocteau – Création au Palais Garnier (Paris) le 14 juin 1950 ; Le peintre et son modèle, ballet sur un argument de Boris Kochno – Création aux Ballets des Champs-Élysées (Paris) le 15 novembre 1949. Orchestre Philharmonique du Luxembourg, direction : Arturo Tamayo. 1 CD Timpani. Réf. : 1C1090. Enregistré en février 2005. DDD. Notice bilingue français-anglais excellente (Martine Kahane). Durée : 54’50’’

 
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