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Les femmes bibliques de Massenet : au commencement était la voix

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Le bréviaire artistique de Massenet conjugue l’Art d’aimer sur tous les modes de la gamme. « Le Saint Ciel est ivre de pénétrer le corps de la terre », nous rappelle Eschyle. Le corpus massenétien puise son inspiration dans une adéquation entre nature profane et essence divine. Pour accéder au dossier complet : Les femmes bibliques de Massenet

 

Albrecht Dürer : Adam et Eve © Museo Nacional del Prado, Madrid.« En amour, les deux sexes sont égaux et le plaisir doit être équitablement réparti. Si les partenaires ne ressentent pas la même jouissance une fois l’acte accompli, il n’est pas juste de prétendre qu’ils ont fait l’amour. »
L’Art d’aimer, Ovide.

« Je voyais près de moi un ange en forme corporelle… qui tenait à la main un long dard d’or, dont la pointe de fer portait un peu de feu. Je crus sentir qu’il l’enfonçait à travers mon cœur plusieurs fois, atteignant jusqu’aux entrailles…me laissant toute embrasée d’un immense amour de Dieu. »

Le bréviaire artistique de Massenet conjugue l’Art d’aimer sur tous les modes de la gamme. « Le saint Ciel est ivre de pénétrer le corps de la terre », nous rappelle Eschyle. Le corpus massenétien puise son inspiration dans une adéquation entre nature profane et essence divine. Qu’elle soit vestale orientale (Sitâ du Roi de Lahore), icône byzantine (Esclarmonde), ou prêtresse du culte de Vénus (Thaïs), la femme moule son désir au creuset de la passion et devient mortaise dans l’enlaçure chevillée. L’érotisme est un enthousiasme divin qui se pratique au fond des entrailles. Il est la sublimation de l’amour physique, un défi jeté à la mort. Dans toutes les civilisations, sous toutes les latitudes et à toutes les époques, l’érotisation de l’être cher est la seule liberté de l’homme. Le spasme amoureux abandonne la douleur de vivre à la suavité des gémissements dans les exhalaisons odorantes au fond des cavités mordorées des corps. À l’extase de Sémélé, embrasée au milieu des foudres et des éclairs de Jupiter, fait écho l’oraison jaculatoire de sainte Thérèse, éblouie par la splendeur divine.

Dans ses écrits enflammés, la sainte a souligné le caractère voluptueux de ses rapports avec le Christ. Il n’est pas étonnant que les premières œuvres significatives de Massenet se réfèrent à trois figures dominantes que l’on retrouve dans la Bible. Elles forment la Sainte Trinité au féminin : Ève, la mère de tous les hommes ; Marie, la mère de Dieu ; Marie-Magdeleine, l’élue, celle à qui Jésus apparaît le premier à sa résurrection. Entre la prostituée, la première mère et la femme d’entre toutes les femmes, on constate le même chemin parcouru, de la matière à la spiritualité, du sacré au profane. Partout, il y a œuvre de chair. Méryem de Magdala et Jésus de Nazareth s’unissent dans une étreinte mystique ; Ève initie l’homme à un érotisme de la Connaissance ; la Vierge, la femme fertile, donne naissance à Jésus. Elles sont le symbole de l’extase pleine de feu, du péché originel, du charnel et du spirituel. Une trilogie du sacré ? Cette vision du monde à partir des Saintes Écritures vivifie le vieux mythe biblique et fléchit la rigueur des Évangiles, aggiornamentos associés à la genèse de l’amour réciproque. Ces incarnations mixtes de matière et d’esprit unis en un corps vivant et sexué mettent en relief les rapports étroits entre l’esprit et la chair, le corps et les sens, entre l’homme et la femme.

Essence divine, nature profane : la femme est esprit fait chair. Elle est matrice de la doctrine nouvelle et porteuse du message. Ces trois premiers drames sacrés, auxquels s’ajoutent l’opéra Hérodiade et plus tard l’oratorio la Terre Promise — dernier pilier du Temple biblique — forment, pour une bonne part, l’essentiel de l’esthétique massenétienne. Il restera fidèle jusqu’à ses infidélités à la révélation de cette Torah, aporie où le charnel et le mystique communient à l’autel et partagent la même couche nuptiale. Mais la résonance du Dieu vengeur reste liée à l’eschatologie, à la confrontation de l’homme avec l’au-delà, au bouleversement de l’existence et à l’éternel tourment.Sandro Botticelli : l'Annonciation © Gallerie des Offices, Florence Il faudra attendre la Terre promise, œuvre forte d’après la Vulgate, dont la puissante évocation de l’écroulement des murs de Jéricho au son des sept trompettes fait entendre la clameur du peuple d’Israël. D’un autre ordre, annonciatrices de la colère des déesses infernales, se démarquent Les Érinnyes, musique de scène pour un drame de Leconte de L’Isle (3) d’après la tragédie L’Orestie d’Eschyle, écrites au moment de la défaite de 1870. L’encre à peine sèche, Massenet brossa à grands traits un tableau d’une violence sauvage, insuffla un langage cru, à la démesure et à l’horreur des Furies qui réclament le sang. Les œuvres religieuses de la première manière appartiennent à l’esthétique de la caresse et de la séduction. L’érotisme s’oppose à la trivialité, il trouve son plaisir dans le plaisir de l’autre. Sous le voile diaphane des saintes pleines d’onction, se dresse Éros, l’aiguillon de la chair de toutes les femmes. Ainsi, nous retrouvons à la croisée des chemins de perfection, l’extatique Sainte Thérèse prie, sans doute l’une des mélodies parmi les plus charnelles de Massenet, composée sur un poème de Pierre Sylvestre et publiée en 1902. La musique nous fait bouillir le sang dans une montée du désir en une flamme tumescente « Je le possède, il m’aime, il est là. Je respire son haleine et je vois rayonner son sourire. Il est mon sang, ma vie, je ne suis plus ! Douce allégresse » et encore « Viens ! Viens ! je sens en mon âme un feu qui la dévore. Je souffre et t’aime et meurs de ne pouvoir mourir ! » Pulsion animale ressentie dans l’excitation sexuelle ou mystique, le poème en toute simplicité rend hommage à la plus amoureuse des saintes.

Il eut à subir les foudres de quelque Savonarole de la stricte observance, jugeant le traitement opéré sur des sujets à caractère religieux, impie et peu transcendant spirituellement. Le christianisme est fondé sur la condamnation de la chair et la Sainte Trinité ne comporte aucun élément féminin. L’initiatrice de la rébellion divine, celle qui, par son action, devient le symbole de la liberté des rapports sexuels aux plaisirs équitablement répartis, serait-elle l’archétype de la femme bonne pour le bûcher ? Du linge imprégné de Véronique, l’hémorroïsse nous fait découvrir le visage caché de cet autre ordre trinitaire. Il est vrai que, sans se voiler la face, ses héroïnes au passé impur, avouent sur scène avoir voluptueusement péché et rachètent leur faute, en aimant davantage. Si l’âme silencieuse s’élève jusqu’à la maison de Dieu, le corps se dévoile dans le pandémonium peuplé d’ombres. Nulle part l’esprit dit non et la chair dit oui, mais la complétude mystico-animale de l’être indivisible se rapproche d’un Tantrisme de la délivrance par la sexualité. On reprocha au compositeur qu’un tel combat mené pour faire triompher la Lumière, ne pouvait être l’ouvrage que d’un mystique, certainement pas d’un être voué à la recherche de l’objet libidinal. Pourtant tout son œuvre se réclame de l’expérience intérieure. Jamais il ne s’épuisa à discuter le sexe des anges dans un byzantinisme mortel pour l’esprit, à des années-lumière du plaisir esthétique. Le chant est extase et la stillation des sons et des émotions a précédé la parole, le Verbe. Massenet s’exprima clairement sur sa foi religieuse — il en va autrement des replis de sa vie privée — l’homme se disait croyant. « L’âme survit au corps » aurait-il déclaré vers la fin de ses jours.  Affiche de la création d’Hérodiade © Théâtre de la Monnaie, Bruxelles L’un de ses biographes, José Bruyr, le fait spiritualiste. Il ajoute, « Et l’on prétend que dans un coin de bois sacré de son domaine d’Égreville, il avait fait élever une antique statue de la Vierge. » (4) Il aurait déclaré à Pierre Lalo, « Le Jongleur est ma foi » sans que l’on sache s’il s’identifiait au frère Boniface dans la romance de la Légende de la Sauge, ou s’il s’agissait d’une intime profession de foi. Il avait des manies, était superstitieux, remplaçait systématiquement dans ses manuscrits, le chiffre 13 par 12 bis. Le manuscrit olographe d’Hérodiade est rédigé à l’encre violette, la couleur du sacré. Il était minutieux et d’une grande propreté. Ses manuscrits sont sans tache. Il composa le tableau de Saint-Sulpice à La Haye, replié dans la maison qu’aurait jadis habité l’abbé Prévost, « là où il écrivit Manon Lescaut… » (5). Massenet un mythomane, un fabulateur ? Un être complexe assurément. On pourrait multiplier les exemples. Il détestait son prénom, ce qui ne l’empêcha pas d’appeler sa fille unique Juliette, hypocoristique de Julie, mais sans doute en mémoire de l’opéra de sur les amoureux de Vérone. Pourtant, selon l’étymologie, Jules provient de Iule, fils d’Énée, lui-même issu des amours de Vénus et d’Anchise. On se demande quel nom lui réservait, dans les moments les plus intimes, Ninon ? Coupons court à tout batifolage, d’ailleurs le bruit des canons ne tardera pas à déchirer les nues. Pour reprendre une expression du jour, ce sont peut-être les dommages collatéraux, dus au conflit de 1870 qui mirent fin à leur idylle. La longue séparation de seize mois durant la guerre, — la défaite de l’Empire et la Commune de Paris — aura été le prélude aux absences prolongées de Madame Louise-Constance de Gressy. Atteinte de névralgie cervico-brachiale, elle passa la moitié de sa vie dans « ses éternelles pérégrinations d’une cure à l’autre au moins six mois par an » (6). C’est Liszt qui présenta Mlle de Sainte-Marie (7) — un nom prédestiné — au jeune lauréat lors de son séjour romain. Belle complicité entre la pianiste et le compositeur, jeu à quatre mains romantique, tous les deux tournés vers l’idéal dans un élan impatient et inconscient, avec à la clé, les modulations par un accord commun au couple Schumann de l’Amour et la vie d’une femme (8). Mais Louise-Constance est tout le contraire de Clara. Ces longues absences ressemblent à une désertion et ce refus de la vie commune laissera un vide terrible dans la vie du compositeur. Aux douleurs chroniques de sa femme, répond la détresse de Massenet. Le fait est d’autant plus troublant qu’il masqua la réalité par quantité de lettres débordantes d’affection, laissant croire à « ce long cri d’amour vers toi » mais aussi la « profonde plainte » à la Bien-aimée lointaine (9).

La peur d’être enterré vivant l’incita à faire rajouter sur son testament, une clause selon laquelle, après avoir constaté son décès, un médecin lui trancherait les artères carotides. D’une nature inquiète, il aimait s’entourer d’objets familiers, rassurants, qui l’aidaient à chasser l’angoisse, la solitude et à combattre l’anxiété. Levé dès avant l’aurore, il se créait un environnement propice et un rituel de composition, par la présence d’images ou de statuettes lui rappelant l’atmosphère spécifique de l’œuvre en chantier (10). C’était un renforcement, un stimulus mais aussi, peut-être inconsciemment, la recherche d’un équilibre précaire. Dans ce sens, le chiffre 13 brise l’harmonie, 12 étant le nombre parfait selon les Grecs de l’Antiquité. Il y a 12 mois dans l’année et 12 signes astrologiques. Le chiffre 13 rompt la stabilité. Son nom comporte treize lettres : . Pourrait-on inclure les 12 apôtres et les 12 chevaliers de la Table Ronde dans ce même circuit de l’irrationnel ? C’est sous l’influence de Victor Hugo qu’il aurait eu cette phobie du chiffre 13. Encore aujourd’hui, la rue Victor Hugo à Paris n’a toujours pas de numéro civique 13 ! Enfin, Massenet mourut le 13 août 1912, l’éphéméride du 13 août étant le jour de la dormition de la Vierge Marie. Si l’on se plaît à ce jeu, et pour mettre fin à notre Kabbale, découvrons le sens caché de l’année de sa mort par addition théosophique : 1+9+1+2 = 13. Ces comportements étranges, ces actes manqués, ces désirs refoulés, enfin ces hasards qui ont le tort de ressembler au destin, n’ont pas livré tous leurs secrets. Ils donnent accès à la chambre sombre des expériences vécues, des amours brisées, des déchirures tues. S’infiltrer dans la vie intime d’un compositeur comporte toujours certains risques. Il reste son œuvre, le meilleur de lui-même, à découvrir avec un regard neuf et une ouïe sensible et réceptive. Pour conjurer le sort, la ciste mystérieuse des objets de culte sur sa table de travail posés, avec comme fonction vicariante, de faire naître le cri d’amour et l’étreinte passionnée de ses héroïnes.

On reconnaîtra le mythologue, le féru d’histoires, le véritable démiurge qui crée un langage, une atmosphère à toutes les situations dramatiques. Il a entrepris les grandes fresques de la musique, toujours au service de l’art, avec la foi des bâtisseurs des cathédrales. D’une grande rigueur dans l’élaboration de son œuvre, d’une exigence monacale envers lui-même — il travailla avec la même constance jusqu’à la veille de sa mort — et quoi qu’on en ait pu dire, au péril de perdre la rassurante impression d’être compris. Il ne cessa de se remettre en question et en créateur moderne, ouvrit de nouvelles avenues à son art. Affranchi de tout boulet dogmatique, il se sent libre et sans doute l’est-il. D’ailleurs, son œuvre est une étonnante symbiose entre les désirs du cœur et la lucidité de l’esprit. Sans doute, éclaire-t-il d’un jour nouveau la connaissance de l’âme humaine en renouvelant la conception de la liberté. Son admiration pour les artistes qui ont défendu ses œuvres n’était pas feinte. Elle s’appuyait sur une pratique de la scène, d’une grande connaissance des voix et du caractère des interprètes.

Issu d’une famille protestante, il fut le premier fils baptisé catholique après la conversion de sa mère. Il aurait tenu des propos incendiaires devant le frigide (11), qui lui aurait demandé : « Comment avez-vous pu trouver cette musique qui semble parfois céleste ? » Massenet lui aurait répondu : « Oh ! vous pensez bien que toutes ces bondieuseries, moi, je n’y crois pas…Mais le public aime ça, et nous devons toujours être de l’avis du public.  » On peut rester circonspect devant de tels propos qui paraissent pour le moins douteux. Il ne faudrait pas oublier que dans l’élan créateur, l’art joue dorénavant le rôle tenu autrefois par la foi. Gravure de la première de Grisélidis à l'Opéra-Comique en 1901 © DRMais l’oratorio la Terre promise, les opéras Grisélidis, Le Jongleur de Notre-Dame, pour prendre quelques exemples de la même époque, prouveraient une adéquation expressive au traitement religieux. Ces œuvres, quoique différentes, sont empreintes de sincérité et de foi chrétienne, bien éloignées de l’imagerie sulpicienne ou d’une célébration liturgique frivole. Est-ce pour autant la réponse d’une vie après la mort, promesse de toute religion ou la néantisation de la vie terrestre ? Sans doute, la question ne s’est-elle jamais posée en ces termes. Massenet modifie l’histoire sainte comme il courbe le livret de ses opéras à ses propres exigences dramaturgiques, libérant ainsi ses héroïnes de leur gangue. Il n’en fallait pas plus pour confondre . « …Massenet est guidé dans le choix de ses sujets par une idée fixe, obsédante, dominatrice de son œuvre, idée qui met en lutte la courtisane et le prêtre. » (12) On reprocha aux librettistes et au compositeur les libertés prises et le travestissement de l’intrigue dans l’opéra Hérodiade. De tous les côtés, les attaques fusent contre un détournement des Évangiles ou un traitement de faveur accordée à Salomé. Les vociférations de Saint-Saëns en témoignent « À moi, Regnault ! à moi, Flaubert, à moi, vous tous, qui vous êtes épris de ce type étrange de puberté lascive et d’inconsciente cruauté qui a nom Salomé, fleur du mal éclose dans l’ombre du temple, énigmatique et fascinatrice ! Venez et expliquez-moi, vous les génies, expliquez-moi comment Salomé s’est changée en Marie-Madeleine ! » (13) auxquelles s’oppose à l’autre extrême, l’archevêque-primat des Gaules qui jeta l’anathème contre les auteurs et leur prédit d’ingénieux supplices infernaux. La réponse pourrait bien se trouver dans une note que Massenet adressa à Paul Milliet, l’un des librettistes d’Hérodiade. À l’époque du Roi de Lahore, il lui aurait demandé « un petit poème d’amour où tout ce qui se trouve de mystique dans le culte de la religion chrétienne serait appliqué à la passion sensuelle et réciproquement où, par exemple, les cheveux de la femme seraient considérés comme le cilice de l’homme. » Salomé ne dira pas autre chose : « Qu’à tes genoux, S’épande l’or de mes cheveux ! Oui ! C’est toi seul que j’aime ! O Jean ! » Si on veut absolument lui trouver une devancière, c’est bien à la Sulamite du Cantique des Cantiques qu’il faut se référer. Certes, Massenet est coupable de la trahison des Écritures, libérant la femme de son châtiment, la déculpabilisant en quelque sorte, tout en lui faisant goûter aux fruits de l’Arbre de Science. Transpercés par la flèche d’amour, Jean et Salomé se sentent tous deux étrangers dans un monde corrompu, unis dans le sacrifice partagé, entre amour humain et union mystique, afin de se retrouver dans le chemin de l’extase.

La fièvre du désir est la plus haute expression de la douleur. L’expérience vécue en art transpose l’être habité, idéalisé, inaccessible, en une survivance de désirs inassouvis. Massenet séduit la femme par des modulations infinies d’amour passion. Elle est nature et séduction. Moins contaminé que ses contemporains, il n’a jamais participé à la misogynie universelle d’écraser la femme sous le poids des conventions. L’intelligentsia musicale ne lui a jamais pardonné. Pour le diminuer et soustraire son influence, on a tenté par tous les moyens de le féminiser. Pourtant, il sait faire preuve d’audace et de réelle sensibilité. La description objective d’une œuvre ne donnera jamais l’émotion esthétique. Mais cette trilogie sacrée reste fascinante par la richesse des réflexes corporels, la variété des rapports avec l’autre, le don de toucher le cœur. Elle ressemble à ces enluminures du Moyen Âge, triptyques naïfs de la légende dorée, dont la clarté du sens reste toujours associée à l’œil. L’œuvre naît sans douleur apparente, naturellement. Il n’en fallait pas plus pour réduire toute sa musique à un art digeste de plaire. Ainsi, elle coule de source, jouit dans les cascades, glisse sur la surface lisse d’un étang, mais sans les haleines de soufre, sans jamais s’aventurer dans les eaux bouillonnantes sorties des crevasses de la terre. Pourtant, il a laissé en héritage à une humanité en quête d’elle-même, le miroir dans lequel elle peut se voir. On a comparé sa musique à un corps de femme, sinueuse, parfois ondulante comme une mer, souvent troublante, toujours voluptueuse. Elle se fait sensuelle et d’une immense tendresse, mais elle témoigne aussi d’une force convulsive, secouée de violence, marquée par les passions à caractère plus physique. Son œuvre est une expression unique, le fruit d’une épreuve, le corollaire d’une dérive amoureuse secrète que l’on peut percevoir par la résurgence de certains thèmes qui parcourent son œuvre et qui sont peut-être à l’origine du malentendu Massenet, le musicien si aimé, si vilipendé. En public, l’homme était affable, enjôleur, ironiste mais d’un humour vif, pétulant, un excellent médiateur sachant s’appuyer sur des arguments solides pour rallier les partis opposés ; en privé, c’était un être secret, évitant toute situation compromettante, à plus forte raison, troublé à l’idée même de se dévoiler dans une relation intime. Ce besoin si pressant de plaire et si souvent décrié, semble un paravent qui le mit à l’abri de la confusion des sentiments. Il lui importait de faire le deuil de ses désirs et la fuite dans la volupté esthétique, constituait sans doute un fantôme de compensation. L’amour ne se rencontre-t-il pas dans les scénarios imaginaires envahis par des orages affectifs avec une mise en scène dynamique de ses propres désirs ? Toute son œuvre relève de l’ordre du débordement pulsionnel et traduit l’amour idolâtre du corps féminin. C’est d’un estomac vide que naquirent ces amours et la violente explosion de l’érotisme trouva son combustible dans la chaleur de l’impulsion créatrice. L’absence ou le refus de l’être cher ont déclenché une activité fantasmatique. Les fantasmes naissent dans le terreau nourricier du manque, s’alimentent d’actions imaginées, d’activités sublimées et créent les œuvres les plus accomplies. Ces désirs investis ne sont plus refoulés par la contrainte sociale ou morale. Sa musique laisse entrevoir ses charmes dans des soupirs, des silences. Elle est harmonie, lamento, nocturne. Elle devient folia dans les crescendos ou fugue insaisissable. Elle est passion de la chair. Son orchestration s’appuie sur tous les sens, elle est lumières, couleurs, odeurs. Le fond sonore justifie les humeurs, l’atmosphère, le caractère, le tempérament, les variations dans des accompagnements euphorisants. Il joue avec le son des mots et leurs sens, dans des envolées lyriques jusqu’à la cruauté du désir. Il a inventé le langage musical érotique, il a pénétré les mystères de la sensualité de la femme. Sans doute, trouverait-on des réponses inédites en investissant le traitement dévolu aux personnages masculins, peints non pas dans la clarté de leur intellect mais dans l’opacité et la brutalité de leurs passions souvent sauvages et obsédantes. En dramaturge moderne, il a su user de son don d’ubiquité : révéler le point de vue des femmes et analyser les comportements humains à travers le prisme des fantasmes des hommes. Il a voulu l’indispensable communion des consciences, rendant l’esprit tout entier érogène.

Sans tenir compte de l’ordre de création, nous aborderons Ève, chronologiquement la première femme biblique, qui en dérobant le feu de la passion au ciel, prend une dimension prométhéenne et initie l’homme à la liberté. La deuxième sera la Vierge, elle annonce une nouvelle ère par la naissance de son Fils. Enfin, Marie-Magdeleine, trinitaire comme le Christ, la grande initiée, ferme la boucle de la trilogie des femmes bibliques. Massenet a réussi en trois tableaux saisissants la fusion parfaite des êtres brûlés par la passion et des âmes tournées vers l’infini de la foi, dans un merveilleux émail dramatique. Un autre personnage biblique s’impose à l’esprit comme un avatar christique : Salomé de l’opéra Hérodiade.

1. Expression empruntée à .
2. Guy Bechtel. Les quatre femmes de Dieu. La putain, la sorcière, la sainte & Bécassine. Plon 2000.
3. La musique de scène Les Érinnyes est de 1873, la même année que le drame sacré Marie-Magdeleine.
4. José Bruyr. Massenet. Eise Éditions et Imprimeries du Sud-Est. Lyon. P. 87.
5. L’Avant Scène Opéra, Werther, Coup d’œil dans la correspondance, Anne Bessand-Massenet. p. 66.
6. Anne Massenet. en toutes lettres. De Fallois, 2001.
7. Louise Constance de Gressy, dite Mlle de Sainte Marie, surnommée Ninon par son époux, Jules Massenet.
8Frauenliebe und -leben de Robert Schumann. Cycle de huit lieder sur des textes de Adelbert de Chamisso. Saisissante projection du destin de Clara.
9. Rémy Stricker. Robert Schumann, le musicien et la folie. Gallimard, 1984.
10. « J’ai toujours aimé avoir sous les yeux une image ou un symbole de l’ouvrage qui m’occupait. » in Mes Souvenirs, p. 214.
11. Jules Massenet, Mes Souvenirs. Nouvelle édition commentée par . Pierre Lafitte et Cie, 1912 ; Plume 1992. p. 105.
12 in Gil Blas, 18 mars 1894.
13. E. de Solenière, Massenet. Étude critique et documentaire, Paris, Bibliothèque d’art de la critique.

Iconographie :

– Albrecht Dürer : Adam et Eve © Museo Nacional del Prado, Madrid.
– Le Bernin : l’Extase de Sainte Thérèse © Eglise Santa Maria della Vittoria, Rome
– Leonard de Vinci : l’Annonciation © Gallerie des Offices, Florence
– Sandro Botticelli : l’Annonciation © Gallerie des Offices, Florence
La Dormition de la Vierge, détail du portail de l’Horloge astronomique de la Cathédrale de Strasbourg © Pierre Kessler
– Affiche de la création d’Hérodiade © Théâtre de la Monnaie, Bruxelles
– Caricature de Massenet © DR
– Gravure de la première de Grisélidis à l’Opéra-Comique en 1901 © DR

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