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Madama Butterfly à Montréal, rêve américain au pays du Soleil levant.

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Québec, Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 22-X-05. Giacomo Puccini (1858-1924)  : Madama Butterfly, opéra en trois actes sur un livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa. Mise en scène, décors et costumes : John Pascœ  ; gestuelle et mouvements : Chantal Bonneville  ; conception des éclairages : Serge Gingras. Avec : Lyne Fortin, Madama Butterfly (Cio-Cio-San) ; David Pomeroy, Pinkerton ; Benoît Boutet, Goro ; Allyson McHardy, Suzuki ; Marc Belleau, Sharpless ; Michel Cervant, le commissaire impérial ; Stefan Szkafarowsky, le Bonze ; Guy Lessard, le prince Yamadori ; Katrina Corbeil, Kate Pinkerton ; Isaac Rhéaume-Giroux/Adèle Giasson-Fragasso, l’enfant. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin), Orchestre symphonique de Québec, direction : Giovanni Reggioli.

Madama Butterfly est l’ultime collaboration de avec les librettistes Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. Après La Bohème et Tosca, la triade vériste se referme sur une œuvre lacrymogène par excellence. Quoi de plus émouvant que de suivre les petits pas saccadés de cette Mimi orientale, pure et inoffensive, de l’ordre des éphémères, bientôt confinée à son seul pavillon et abandonnée de tous ! Cio-Cio-San, où si l’on préfère Madama Butterfly, porte bien son nom : c’est l’éclosion de la chrysalide trop longtemps enfermée dans son cocon de soie qui devient papillon, mais vite épinglé sur le paravent des conquêtes américaines. Ce qui ne devait être qu’une simple passade de quelques nuits torrides pour l’officier de la marine américaine, se transforme en drame pour la petite japonaise délaissée. L’histoire n’est pas sans rappeler le tourisme sexuel qui sévit de nos jours dans les pays d’Orient. C’est l’Occident en quête d’exotisme et de chair fraîche, c’est le rêve d’une belle étrangère succombant au mirage américain. La réalité transformera ses fantasmes en un véritable cauchemar.

Sur un fond de colonialisme aux coutumes indigènes, Butterfly était anglaise lorsqu’elle fut découverte par Puccini en mal de sujet d’opéra. Il en demanda l’exclusivité au metteur en scène et dramaturge américain David Belasco. Mais la source de l’œuvre remonte aux pérégrinations aventurières du romancier Pierre Loti et à sa Madame Chrysanthème. Cette dernière fut mise en musique par le compositeur français André Messager en 1893. Il n’en reste qu’un seul air plus ou moins connu, «Le Jour sous le soleil béni», l’opéra quant à lui, a sombré dans les profondeurs abyssales et gît parmi les nombreuses épaves endormies sous deux siècles d’expéditions musicales.

Mousmé que l’on peut impunément abuser, Madama Butterfly donne une fraction de la dimension de l’horreur du colonialisme, de la suprématie de l’homme blanc, conquérant sur toutes les mers. Telle qu’elle se présente, c’est une poignante histoire d’amour trahi, un drame humain terrible. Opéra des excès, de la brutalité et de la violence de deux sociétés qui s’entrechoquent, l’Occident extrême impose sa barbarie à l’Extrême-Orient des raffinements. Après la longue attente du bien-aimé et la perte de son enfant, Cio-Cio-San, victime de son innocence, se fera hara-kiri. Elle prendra le sabre, le même qui jadis avait servi àson père à se donner la mort, sur l’ordre de l’Empereur.

L’Opéra de Québec a frappé un grand coup avec cette première production de la saison. Empressons-nous de dire que l’enthousiasme était au rendez-vous. Une salle comble, de quoi réjouir le directeur du théâtre et tous les sponsors. On annonce que toutes les représentations se feront à guichet fermé ! Comment résister au succès ? Mais celui-ci n’est pas immérité. Il le doit à la collaboration de tous. L’honneur en revient à qui campe une Cio-Cio-San fort crédible dramatiquement et vocalement superbe. C’est une prise de rôle, on serait plutôt tenté de croire à la réincarnation de Cio-Cio-San, si le mot ne portait pas à confusion. Elle réussit dès son entrée sur scène à nous envoûter, successivement en adolescente naïve, d’une fidélité à toute épreuve ; de l’épouse heureuse et à la passion amoureuse sublimée ; de la femme déterminée qui repousse les avances d’un prétendant ; de la geisha qui s’interroge – l’œil posé sur le télescope scrute le néant de sa propre vie – enfin la mère anéantie qui transcende son propre destin en se donnant la mort. Son parcours devient lucide, convainquant, prémonitoire. Mais toutes les facettes du personnage sont rendues grâce à une implication vocale de premier plan. Le duo d’amour de la fin du premier acte, «Bimba, dagli occhi pieni di malia»…»Somiglio la Dea della luna» tout en arabesques, – c’est le nouveau marié qui essuie les larmes de la jeune épouse et l’amène à la préparation de la nuit de noces – lui fait écho, le duo des fleurs avec Suzuki «Scuoti quella fronda» qui semble se refermer comme le paravent des illusions. C’est aussi au deuxième acte, dans l’air célébrissime «Un bel di, vedremo» avec ses irisations, ses attaques dans les aigus sans filet, que la voix joue sa vie et semble un prélude au destin tragique de l’héroïne. Le point culminant en est l’autre air au troisième acte, «Tu, tu, tu, piccolo Iddio !» comme on berce un enfant, jusqu’à la dernière phrase «Va. Gioca, gioca. » C’est le cœur d’une mère qui se brise et l’amante inconsolable qui s’ouvre le ventre.

en Pinkerton, campe habilement le rôle ingrat de l’officier de la marine américaine. Belle voix de ténor lyrique, ample, facile dans les aigus. Reconnaissons-lui un certain talent dramatique, passant du jouisseur insouciant et inconscient de la farce orchestrée qui devient abjecte, «Non so ! …non so !…Amore o grillo, dir non saprei» sourd devant les remontrances de Sharpless, enfin à l’homme exigeant son enfant et provoquant le dénouement du drame. Marc Belleau en Sharpless possède une bonne voix de baryton. C’est le personnage noble, la conscience qui manque à son ami Pinkerton. Le Goro de Benoît Boutet, le marieur à la chaîne vipérin est scéniquement crédible. La Suzuki de est excellente. Belle présence sur scène, voix de mezzo qui donne tout son talent dans le duo des fleurs. Le commissaire impérial Michel Cervant, le bonze Stefan Szkafarowsky, excellente basse et le noble Yamadori de Guy Lessard en prétendant, sont tous convaincants.

Le metteur en scène se joue des stéréotypes, d’un téléviseur où l’on peut voir les jeunes filles en fleurs, offertes aux étrangers jusqu’à la caricature des hentai. Nous sommes dans le monde virtuel, plus près des mangas que du kabuki, genre théâtral traditionnel. Le moins que l’on puisse dire, c’est que John Pascœ ne fait pas dans la dentelle. Sur écran géant, voir le couple, le vrai, celui formé de monsieur et madame Kate Pinkerton qui se rie de la petite geisha, cela devient trop descriptif et cinématographique. Peu de poésie lorsque l’on a recours à des moyens techniques trop crus, trop réels qui figent l’imaginaire et l’émotion. Les décors de John Pascœ représentent sur fond d’écran, un immense drapeau japonais, avec ses teintes changeantes jusqu’à devenir une tache sanguinolente. C’est véritablement une guerre des drapeaux que se livrent sur scène l’Amérique et l’Empire du Soleil Levant. Des paravents ou longs panneaux coulissants transposent l’action habilement, sans heurts. Certaines images fortes rappellent quelques estampes d’Utamoro dans un espace clos, aseptisé, s’opposant à la modernité zen sans âme qui ne colle pas toujours avec les impératifs du livret. Pensons à certains objets – les statuettes, le sabre, sortis d’un coffre en laque – qui appartiennent certainement à une époque plus faste que l’ersatz d’ameublement que l’on nous sert. De toute évidence, on a voulu s’éloigner de toute japonaiserie insipide, plongeant dans l’inculture de l’un à la culture profanée de l’autre. Pinkerton et Sharpless apparaissent comme deux spectres dans leurs uniformes d’une blancheur livide. Cela ne rappelle-t-il pas la couleur de la mort et du deuil chez les Orientaux ? Le Goro en habit civil en fait un personnage qui joue sur les deux tableaux. La direction d’acteurs est extrêmement bien menée. La gestuelle de est efficace et rajoute à la caractérisation et à l’équilibre de chaque personnage. D’ailleurs, c’est sans doute cet amalgame – incluant la conception de l’éclairage de – qui donne une unité organique dans une pluralité de thèmes.

Les chœurs de l’Opéra de Québec participent à l’action et deviennent véritablement un corps actif de l’opéra. L’ avec le chef , donne toutes les nuances de cette musique dramatique. Reste la dernière image de Butterfly, celle de la mort rituelle et de sa cristallisation. Entourée de statuettes de jade, l’obi traditionnelle est remplacée par le drapeau américain enroulé autour du kimono, elle enfonce le sabre renouant ainsi avec les traditions des Ancêtres.

Crédits photographiques : © DR Opéra de Québec

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Québec, Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 22-X-05. Giacomo Puccini (1858-1924)  : Madama Butterfly, opéra en trois actes sur un livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa. Mise en scène, décors et costumes : John Pascœ  ; gestuelle et mouvements : Chantal Bonneville  ; conception des éclairages : Serge Gingras. Avec : Lyne Fortin, Madama Butterfly (Cio-Cio-San) ; David Pomeroy, Pinkerton ; Benoît Boutet, Goro ; Allyson McHardy, Suzuki ; Marc Belleau, Sharpless ; Michel Cervant, le commissaire impérial ; Stefan Szkafarowsky, le Bonze ; Guy Lessard, le prince Yamadori ; Katrina Corbeil, Kate Pinkerton ; Isaac Rhéaume-Giroux/Adèle Giasson-Fragasso, l’enfant. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin), Orchestre symphonique de Québec, direction : Giovanni Reggioli.

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