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A Child of Our Time, un oratorio de notre temps

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Sir Michael Tippett (1905-1998) : A Child of Our Time. Indra Thomas, soprano ; Mihoko Fujimura, alto ; Steve Davislim, ténor ; Matthew Rose, basse. London Symphony Chorus (chef de chœur : Joseph Cullen), London Symphony Orchestra, direction : Sir Colin Davis. 1 SACD LSO Live LSO0670. Enregistré en concert au Barbican de Londres, en décembre 2007. Notice en anglais, français et allemand. Livret en anglais. Durée totale : 63’59″

 

Sous la docte influence de Felix Mendelssohn-Bartholdy, l’oratorio biblique devint au Royaume-Uni l’alpha et l’oméga de la musique sérieuse, et se vit élevé au rang de genre national jusqu’au début du XXème siècle. Dès les années 1880, George Bernard Shaw donna le signal de la rébellion en décapant avec son humour corrosif cette obsession anglaise pour l’oratorio religieux. Le critique musical n’avait pas de mots assez durs pour fustiger les ravages que cette mode causait sur la création musicale du pays. Il faudra pourtant attendre une soixantaine d’années pour que A Child of Our Time apporte une réponse artistique originale à cette stérilisante suprématie, et une vingtaine d’années supplémentaires pour que l’œuvre soit jouée et adoptée par le public britannique.

Composé entre 1939 et 1941, A Child of Our Time a pour point de départ l’assassinat à Paris en 1938 d’un diplomate allemand par un jeune juif polonais révolté par la politique nazie. Ce geste désespéré entraîna de nouvelles catastrophes avec les pogroms de la Nuit de cristal. Pour , homme de gauche et pacifiste engagé – il fit de la prison comme objecteur de conscience en 1943 – cet attentat est l’occasion d’une méditation universelle contre la violence. Pour Tippett, cet «enfant de notre temps» est d’abord la victime de la dépression économique des années 30. La misère l’empêche de devenir un homme : «Je n’ai pas d’argent pour mon pain, je n’ai pas de cadeau pour mon amour / (…) Comment puis-je acquérir la stature d’un homme ?»). Il est ensuite la victime de forces de destructions qui le dépassent et qui le broient : «Qu’en est-il de ce garçon, alors ? demande le chœur ; «Il est rejeté, son humanité brisée dans l’affrontement des forces» lui est-il répondu. Pour condamner la violence, fut-elle commise au nom de la justice, Tippett prend modèle sur Le Messie de Haendel, référence absolue pour le peuple britannique, avec narration, arias et ensembles, mais qu’il émaille d’arias aux mélodies populaires, et fait culminer par de superbes negro-spirituals. La portée politique de cette insertion stylistiquement «impure» ne doit pas être sous-estimée à une époque où les Noirs américains n’étaient pas jugés dignes de partager les toilettes des Blancs. En France, on retrouvera ce mélange stimulant mais de prime abord sulfureux avec La Marseillaise façon reggae de Gainsbourg.

C’est le troisième enregistrement par de A Child of Our Time, qui domine la discographie. Il signe un enregistrement, magnifique d’engagement, avec un orchestre précis, des forces chorales véhémentes («Burn Down Their Houses !») et poignantes («Go down, Moses», «I Would Know My Shadow and My Light»). Le premier enregistrement de Davis de 1975 (Philips, disponible en téléchargement), pourra être préféré car il est supérieur vocalement. Jessye Norman et Janet Baker sont royales en comparaison de et qui ont le ton juste mais le vibrato encombrant. En revanche, l’enregistrement de 2007 avec le LSO est plus fidèle à l’esprit de l’oratorio, avec l’urgence du concert. L’enregistrement dirigé par le compositeur (Naxos) est également intéressant mais la direction de Tippett n’a pas le caractère et la précision de celle de Davis. A l’heure où se dresse au-dessus du monde le spectre de la récession économique des années 1930, et que le recours à la terreur pour imposer tel point de vue ethnique, religieux ou géopolitique semble se généraliser, le combat pacifiste de cet oratorio est d’une troublante actualité.

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Sir Michael Tippett (1905-1998) : A Child of Our Time. Indra Thomas, soprano ; Mihoko Fujimura, alto ; Steve Davislim, ténor ; Matthew Rose, basse. London Symphony Chorus (chef de chœur : Joseph Cullen), London Symphony Orchestra, direction : Sir Colin Davis. 1 SACD LSO Live LSO0670. Enregistré en concert au Barbican de Londres, en décembre 2007. Notice en anglais, français et allemand. Livret en anglais. Durée totale : 63’59″

 
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