Les Troyens à Duisburg : Christof Loy ou Hector Berlioz ?

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Duisburg. Theater/Düsseldorf. Opernhaus. 29-X-2005. Hector Berlioz (1803-1869) : Les Troyens, opéra en cinq actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Cristof Loy ; décors : Herbert Murauer ; costumes : Michael Barth ; chorégraphie : Istvan Herczog ; lumières : Volker Weinhart. Avec : Albert Bonnema, Enée ; Anke Krabbe, Ascagne ; Günes Gürle, Panthée ; Evelyn Herlitzius, Cassandre ; Boris Statsenko, Chorèbe ; Michail Milanov, Priam/Le Spectre de Priam ; Nassrin Azarmi, Hécube ; Sergey Tkachenko, Hélénus ; Victoria Demkina, Polyxène ; Sami Luttinen, Le Fantôme d’Hector ; Daniel Djambazian, Un chef grec ; Julian Kumpusch, Un soldat /Le Spectre de Chorèbe ; Jeanne Piland, Didon ; Katarzyna Kuncio, Anna ; Thorsten Grübel, Narbal ; Fabrice Farina, Iopas ; Norbert Ernst, Hylas ; Mauela Kunze, Le Spectre de Cassandre ; Ortwin Rave, Le Spectre d’Hector ; James Martin et Sergio Raonic Lukovic, deux sentinelles troyennes. Chœurs du Deutsche Oper am Rhein (chef de chœur : Gerhard Michalski et Christoph Kurig), Orchestre symphonique de Düsseldorf, direction : John Fiore

Il y a dix ans encore, Les Troyens d’ étaient une rareté absolue sur les scènes lyriques du monde. L’œuvre monumentale avait la réputation d’être à la fois inchantable et impossible de mettre en scène. Cela semble avoir changé. Après Salzburg, Munich, Florence, New York, Paris et Londres, même des théâtres de taille moyenne tels que l’opéra de Mannheim et maintenant la Deutsche Oper am Rhein à Düsseldorf et Duisburg osent aborder le chef d’œuvre berliozien. La Deutsche Oper am Rhein fait cela d’une façon tout à fait inhabituelle : la première partie est donnée à 15 heures à Duisburg, alors que la deuxième partie a lieu à Düsseldorf à 19 heures 30.

La prise de Troie à Duisburg est une grande réussite. Sur scène, on découvre un immense palais de style néoclassique, partiellement détruit par la guerre. Les costumes nous signalent que l’on est en 1945. Cette approche de rend un peu étrange les invocations des dieux de l’antiquité et nie l’aspect mythologique de cet opéra. Grâce notamment à une direction d’acteurs exemplaire, la mise en scène est pourtant très efficace.

Musicalement, nous sommes d’abord fascinés par la prestation impressionnante des chœurs et de l’orchestre. Et nous adorons la direction du chef de la maison, . Il sait mettre en valeur les richesses de l’orchestration berliozienne, et créer des moments de grande emphase sans tomber dans un monumentalisme gratuit et sommaire. La distribution est largement dominée par la Cassandre d’. Le timbre de la soprano n’est pas vraiment beau, mais sa maîtrise technique, son contrôle du souffle et sa diction française forcent le respect, mais c’est surtout son intensité scénique et vocale qui font merveille dans ce rôle. Dès son entrée, Herlitzius brûle les planches, elle parvient à rendre captivant du début à la fin le long duo avec Chorèbe (respectable ) et le finale du deuxième acte est digne d’une grande tragédienne. A la fin, le public ovationne Herlitzius et Statsenko, mais également le chef et le metteur en scène.

Trois heures plus tard à Düsseldorf, Les Troyens à Carthage. Lorsque l’on entre dans le théâtre, le rideau est ouvert. Nous nous trouvons désormais dans un Etat maghrébin de nos jours ? Carthage est dans l’actuelle Tunisie. Et c’est là que la mise en scène de commence à devenir agaçante. C’est que Loy ne raconte plus Les Troyens de Berlioz, mais une histoire inventée par lui-même. Didon est la «reine» d’un Etat communiste, mais elle est complètement manipulée par sa sœur Anna et le fiancé de cette dernière, le ministre Narbal. Le peuple de Carthage doit applaudir à tout moment sa «reine» même si cela dérange la musique. La chasse royale (avec coupures importantes) nous montre Didon et sa suite en route vers la résidence d’été de la «reine» – et bien sûr, cela nous donne droit à des manteaux et des valises. Dans la résidence, on se croirait dans une pièce de Tennessee Williams : les hommes en blanc, les femmes en robe cocktail. On boit de l’alcool, Ascagne se jette sur des musiciennes musulmanes et Panthée séduit Anna, pourtant lié, comme nous le savons, à Narbal. Enée enfin se montre bien plus attiré par les bouteilles que par Didon avant de profiter de l’occasion : la sensualité du duo d’amour est entièrement absente. Le dernier acte se déroule dans un cadre on ne peut plus prosaïque : le campement des Troyens, avec lavabos et matelas, tout en blanc et gris. Enée boit encore, Hylas meurt après sa chanson et ses camarades le mettent dans un sac en plastique. Des prostituées viennent voir les Troyens, y compris Enée qui chante son grand air en face d’une d’entre elles. Pendant tout ce temps, Didon est présente, par terre, sur le côté de la scène. Son bûcher enfin, est formé de matelas, de chaises et de tables, qui brûlent de façon assez spectaculaire. Didon, cependant, reste loin du bûcher, sur le devant de la scène, jusqu’à ce que le rideau tombe.

Côté musique, nous sommes toujours aussi ravis de la direction de . Aux qualités démontrées en première partie, s’ajoute une grande sensibilité qui confère aux moments intimes la sensualité que leur refuse le metteur en scène. Parmi les nombreux rôles secondaires on remarque particulièrement la voix jeune et fraîche d’Anke Krabbe en Ascagne, la mezzo très prometteuse de en Anna, le Narbal noble de et le Hylas très poétique de . En dépit d’un bas-médium peu puissant, campe une Didon très convaincante, lumineuse dans les aigus, nuancée au quatrième acte, et incroyablement intense dans la grande scène finale. Dommage seulement qu’elle ait été vêtue et coiffée comme un mélange d’Eva Perón et de Margaret Thatcher…

Mais la distribution nous offre également une grande déception dans cette deuxième partie : l’Enée d’Albert Bonnema. Si son entrée ratée au premier acte avait déjà fait craindre pour la suite, il frôle la catastrophe à plusieurs reprises dans les actes trois à cinq. Scéniquement le héros le plus flegmatique possible, il lutte constamment contre une tessiture bien trop aiguë pour lui. Il pousse et crie pour s’approcher à des notes qui, souvent, lui échappent tout de même. S’ajoute une incapacité flagrante de nuancer son chant culminant dans un duo d’amour chanté uniquement forte, voire fortissimo. On doit vraiment se poser la question pourquoi un chanteur accepte un rôle qu’il ne peut effectivement pas chanter et pourquoi un théâtre ne s’en rend pas compte. Aussi le public se montre bien moins enthousiaste à la fin de la deuxième partie. Si Piland et Fiore sont ovationnés, l’accueil pour Bonnema est tiède. L’arrivée de Loy et son équipe provoque cette fois des contestations.

Crédit photographique : © Eduard Straub.

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