Le Jongleur de Notre Dame au Festival Massenet : Jésus, reviens !

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Saint-Etienne. L’esplanade. 15-XI-2005. Jules Massenet (1842-1912) : Cigale, ballet sur un livret de Henri Cain. Chorégraphie Thierry Malandain  ; décors et costumes Jorge Gallardo  ; lumières Jean-Claude Asquié. Ballet Biarritz Centre Chorégraphique National. Le Jongleur de Notre-Dame, miracle en trois actes sur un livret de Maurice Léna. Mise en scène : Jean-Louis Pichon  ; décors : Alexandre Heyraud  ; costumes : Frédéric Pineau  ; lumières : Michel Theuil  ; chorégraphie : Laurence Fanon. Avec : Jésùs Garcia, Jean ; Lionel Lhote, Boniface ; Fernand Bernardi, le Prieur ; Marc Larcher, le moine poète ; Guy Bonfiglio, le moine peintre ; Patrick Vilet, le moine musicien ; Jean-Manuel Candenot, le moine sculpteur. Chœur Lyrique de Saint-Etienne (chef de chœur : Laurent Touche), Maîtrise de la Loire (chef de chœur : Jacques Berthelon), Orchestre symphonique de Saint-Etienne, direction : Laurent Campellon.

La pièce principale de la huitième édition du festival Massenet de Saint-Etienne était un couplage du ballet Cigale et du « miracle en trois actes » Le Jongleur de Notre Dame. Mise en regard de deux œuvres présentées la même année à l’Opéra-Comique, 1904, la première, fraîche et ludique, l’autre, plus engagée qu’il n’y paraît à nos cultures contemporaines.

Cigale, bien oubliée de nos jours, est loin d’être une œuvre mineure. Librement inspirée de la célèbre fable de La Fontaine par le librettiste , elle fait éclater tout à la fois la verve mélodique de Massenet, sa science de l’orchestration, et son humour (les variations sur Au clair de la lune sont aussi amusantes qu’étourdissantes!). Hymne à la profonde humanité de Massenet, aussi. Car la légère cigale se tire d’affaire, au détriment de la triste fourmi. L’œuvre se termine très joliment par un chœur d’enfant.

Le chorégraphe Thierry Malandain a bien senti la générosité et la fraîcheur – sans mièvrerie aucune – se dégageant de l’œuvre et distille un ballet animé, vivant, joyeux, évitant le double piège de la variation douceâtre en tutu et du contemporain à tout prix : l’interprétation est dans la veine classique, et en même temps résolument moderne. Quant à la troupe du centre chorégraphique national ballet Biarritz, elle est tout simplement excellente. Une découverte de prix, et une excellente première partie de soirée.

Il est fort difficile de chroniquer une représentation du Jongleur de Notre Dame quand on a dans l’oreille, depuis plus de quarante ans, les voix légendaires d’ et de . Aussi tenons-nous à préciser que les légères réserves qui vont suivre ne sont que broutilles comparées au bonheur de voir enfin sur scène une œuvre rare de Massenet, qui plus est dans une jolie mise en scène et une interprétation tout à fait correcte, ce qui n’est pas toujours l’apanage de maisons spécialisées dans la redécouvertes d’œuvres françaises oubliées. L’existence du festival de Saint-Etienne est un miracle en soi, plus prodigieux encore que l’apparition de la Vierge au pauvre jongleur, qu’il vive longtemps, et prospère.

Il est en effet plus que probable que nous n’aurons jamais d’autres chances de revoir Le Jongleur sur scène, car la plupart des responsables de programmation n’y verra qu’une fade bondieuserie injouable de nos jours. Or, cette œuvre de Massenet est éminemment politique, et donne la réponse du compositeur à la grande polémique qui secouait la France de l’époque : la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Une réponse ni pour, ni contre, mais, tout en finesse, une interrogation sur la foi véritable, une opposition entre la religion d’amour du jongleur et la religion d’ambition des moines. La dernière phrase du livret dit tout simplement « heureux les simples, car ils verront Dieu ».

Pour servir le rôle titre à jamais marqué par l’empreinte paradisiaque d’, on avait annoncé un inconnu latino-américain au nom de circonstance, Jésùs Garcia, lauréat 2003 du concours Operalia. Ce choix entraînait une certaine perplexité : quitte à choisir un débutant, pourquoi ne pas le sélectionner de ce coté-ci de l’Atlantique? Un , un , un , jeunes ténors de talent qui rament pour obtenir des engagements dans leur propre contrée et n’auront jamais aucune chance de décrocher un contrat aux Etats-Unis, pays protectionniste s’il en est, n’auraient-ils pas aussi bien fait l’affaire?

L’impression laissée par cette jeune voix ne résout pas l’interrogation. Le timbre est séduisant, la technique bonne, la diction ressemble à celle de tous les jeunes chanteurs américains fraîchement sortis de l’école : elle sonne comme du français, mais il est strictement impossible d’en détacher un seul mot compréhensible. La voix manque cependant de puissance et est parfois couverte par l’orchestre. On note un remarquable engagement scénique, et un physique ravageur qui pourrait valoir à son propriétaire une carrière à la Netrebko (on remarque d’ailleurs dans sa biographie qu’il a donné des interviews à Vogue et Vanity Fair…probablement avec photos!) mais nos trois poulains français ne sont pas mal non plus et savent jouer la comédie. L’avantage déterminant aurait-il été la capacité à faire de vraies jongleries, avec, par deux fois, un impeccable et très impressionnant saut périlleux? Plus sérieusement, et toujours en comparaison avec la poignante interprétation d’Alain Vanzo, l’interprétation du jeune latino (on n’ose pas dire du petit Jésùs!) tire moins la corde de l’émotion, plus sauvage, plus libre, tout particulièrement dans sa scène d’hésitation entre le couvent et la batellerie de l’acte I.

commence à se faire un nom dans le monde lyrique. Il campe avec talent un frère Boniface débonnaire et rubicond, sacrifiant hélas plus ou moins l’autorité du personnage dans le dernier acte. Il manque d’ailleurs à cet endroit de puissance vocale, et ses interventions pour calmer les moines et prendre la défense du jongleur, dites derrière une grille, sont couvertes par l’orchestre. interprète un Prieur plus humain, moins machiavélique et moins borné qu’à l’accoutumée. Il possède en outre une excellente diction.

La mise en scène de traite les moines comme des personnages à la fois comiques et malsains, trop occupés par leurs querelles intestines pour mépriser vraiment le jongleur. C’est fort bien fait et drôle à souhait. Une mention pour le moine peintre de , Judas convaincant dans Marie-Magdeleine la veille, qui donne un beau relief à son personnage, et qui s’est fait la même tête que dans Frankenstein Junior. pour sa mise en scène a choisi la carte de la fidélité au texte, de la lisibilité de l’action, et des belles images : une bibliothèque monacale éclairée aux cierges, un clair de lune à travers une rosace, tout ceci est vraiment joli et concourt à l’émotion. Tout au plus pourrait-on lui reprocher d’avoir encombré le plateau de danseurs un peu trop présents.

L’orchestre symphonique de Saint-Etienne sous la direction de sonne propre, ce qui ne fut pas toujours le cas la veille, et aurait gagné à veiller à ne pas couvrir les chanteurs.

Le festival Massenet donnera également la rarissime musique de scène Les Erinyes de Massenet les 25 et 26 novembre, et toujours des colloques, conférences et expositions qui en font tout le sel.

Crédit photographique : © Cyrille Sabatier

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