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Les femmes bibliques de Massenet : la Sainte Trinité au féminin

Aller + loin, Dossiers, Histoire de la Musique, Opéra

Le bréviaire artistique de Massenet conjugue l’Art d’aimer sur tous les modes de la gamme. « Le Saint Ciel est ivre de pénétrer le corps de la terre », nous rappelle Eschyle. Le corpus massenétien puise son inspiration dans une adéquation entre nature profane et essence divine. Pour accéder au dossier complet : Les femmes bibliques de Massenet

 

Les trois drames de la croyance, dont la conception remonte avant et pendant la décennie 1870-1880 (1) puisent leur substance dans la musique religieuse française avec comme figure de proue, l’Enfance du Christ d’.

Depuis longtemps déjà, la tradition musicale d’inspiration sacrée avait déserté les lieux de culte  pour les salles de concert. Les transformations – par leurs prescriptions rituelles de la liturgie – correspondaient au dogme du goût du jour, afin de s’attirer la fidélité d’un public mondain. Expression limpide, jaillissement lyrique, airs et duos, ces œuvres d’église, à la parure endimanchée, appartiennent à leur époque. La première, Marie-Magdeleine, se rattache au théâtre mais toutes les trois témoignent de la dette du compositeur envers Berlioz, du moins par l’architecture et la couleur orchestrale propres à l’auteur de la Fantastique.

Bien que Berlioz subissait l’ostracisme des théâtres parisiens, il exerçait néanmoins une réelle fascination sur certains jeunes musiciens français, sans doute la phalange la plus avant-gardiste du Conservatoire. « Il (Massenet) a reçu le Prix de Rome en 1863,  grâce à l’appui de Berlioz qui voit en lui son continuateur » (2). Aux dires de son maître , il lui devait le prix (3). (4) qui fut Orphée dans la version de Berlioz, ne pouvait méconnaître le jeune musicien. C’est elle qui créa Marie-Magdeleine. Les thèmes issus des mythes archaïques, de l’obscurité des débuts, de la peur ancestrale, de la fascination de l’abîme, de l’épouvante du chaos et de la fin des temps, de la nostalgie du paradis perdu, pouvait faire bouillir le sang d’un jeune musicien, émule du grand Hector. Le Livre des livres, éternel, semble accompagner la destinée de l’humanité depuis la nuit des temps, à une époque où Dieu se manifestait à l’homme et lui dictait sa conduite.

Les opéras (5) de Massenet qui leur feront suite, garderont des racines religieuses profondes. Aucune dissonance dans ce parcours entre la musique et l’action dramatique, mais plutôt une unité absolue. Superficiellement, les œuvres apparaissent comme une succession d’épisodes par la diversité des livrets. « Dévoré par le besoin de plaire [écrit Jacques Bourgeois] Massenet y est parvenu, et cela dans des domaines les plus divers. Car, avec le recul, c’est probablement l’éclectisme de son talent qui en excuse le mieux la trop grande facilité. » (6) C’est pourtant une appropriation nouvelle du monde dans une grande variété des thèmes choisis. Il faudrait en finir une fois pour toutes avec certaines idées reçues. Il a su trouver une justification, une réponse pas toujours agréable d’ailleurs, une urgence dramatique à toutes les situations présentes dans ses opéras. Il n’est pas certain, comme l’affirme Gérard Condé, que l’effacement d’une partie de ses opéras incombe à de mauvais livrets. « Mais un fait est certain : c’est aux faiblesses dramaturgiques des livrets qu’il faut imputer la disparition du répertoire de la majeure partie des opéras de Massenet. » (7) C’est bien plutôt l’opprobre dans lequel le tient le théâtre français, exceptions faites de Werther et Manon, et de l’incompréhension voire de l’entêtement tenace de l’intelligentsia française. Que l’on veuille ou non, malgré les sous-entendus et les clins d’œil malicieux à son égard, sa notoriété publique de compositeur ne faiblit pas. La plupart des définitions sont réductrices et rivalisent avec cet autre Dictionnaire des Idées reçues de Flaubert, cette Odyssée subliminale de la bêtise (8).

Après la traversée du désert, la renaissance massenétienne apparaît beaucoup plus vive dans les pays anglo-saxons. Ses oeuvres suivent le même parcours que celles de Berlioz, qui mirent plus d’un siècle à s’imposer dans son propre pays.

La « Leçon de ténèbres »

 « Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme, et jouir par avance du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d’une vraie jeune fille. » Le Chef-d’œuvre inconnu. Honoré de Balzac

La vie « bourgeoise » en apparence, dont le but serait le paraître au détriment de l’être, ne doit pas faire illusion. La recherche d’absolu chez l’artiste de produire une œuvre sans défaut, s’oppose à la vie privée et à l’impossibilité de vivre dans ladite société. Partout, l’identification à l’héroïne qui se sent rejetée ne fait pas de doute. Massenet, lui-même inconfortable entre deux mondes, était rongé par ses propres contradictions. Identité spoliée, il a navigué de la réalité à la fiction, entre Charybde et Scylla, emportant avec lui l’éternelle torture. Dans son œuvre, il est moins question de rédemption – dot apportée par la femme wagnérienne – que de création d’une humanité libre et reconnaissante d’un monde transcendant. Le désir est pouvoir, la passion amoureuse devient savoir, tous les deux participent à la puissance surnaturelle marquée par l’Idéal. Doit-on s’étonner que ce soit la femme qui renoue avec les mystères de la vie et les forces inconnues du divin ? Le désir de voir Dieu jusqu’à la provocation, est une préoccupation essentielle qui touche l’humanité entière. La femme n’est pas seulement l’intermédiaire privilégiée entre les hommes et les dieux, elle est l’interprète qui utilise le timbre et l’harmonie, la sublimation de la parole par le chant. Elle crée un espace sacré, pouvant susciter tour à tour le mystère des eaux dérobées et l’embrasement de la passion. Seul le castrat – être stérile, à la fois monstrueux et angélique – pouvait prétendre se substituer à elle artificieusement par sa voix sanglante, forgée dans la violence, cadenassée dans l’enfance.

L’oratorio La Terre promise ne comporte aucun rôle féminin. Il est révélateur que la voix de soprano prête ses accents pour incarner Dieu ! Mais par sa nature, la femme est celle qui intercède, la médiatrice de l’homme et de son Créateur, le passage de la matière brute à l’âme immortelle. La femme est sacrifice et offrande. Le sang versé du Christ apparaît comme un symbole de régénération, renouvelle l’alliance du cycle féminin. Son ventre est chaos par l’acte de création ; il devient sanctuaire qui régit l’expérience humaine, à travers les rites de la gestation, de la communion retrouvée entre le profane et le sacré. Elle est accoucheuse et gardienne des rites de la naissance et de la mort et incarne le destin. Elle est celle qui agit, la première à s’emparer du feu divin – vestale qui entretient le feu sacré – et à le donner aux hommes. Elle devient le mythe par qui le malheur arrive. Qu’elle se nomme Lilith, Ève ou Pandore, la femme est moteur de l’action humaine.

Les trois drames sacrés apparaissent comme la base même d’une œuvre colossale en devenir. La recherche d’une appropriation de l’art et de la vie a toujours été le but visé par le compositeur. L’artiste a suivi sa voie aux dépens même d’une opposition systématique d’une partie de la critique. Ève et Marie-Magdeleine sont toutes deux pécheresses. Elles font partie de l’Église, au même titre que Marie, mère de Jésus. Leur foi amoureuse les a fait accéder toutes trois à la connaissance et à un pouvoir auxquels leur condition de femmes ne devait pas prétendre. Elles forment la Sainte-Trinité au féminin. Marie-Madeleine est doublement trinitaire. L’Église ne connaît qu’une seule Sainte Marie-Madeleine, mais les Évangiles en distinguent trois. Ces femmes présentant de nombreux points communs, Marie-Madeleine pourrait être l’incarnation de la pécheresse de Galilée, de Marie de Béthanie sœur de Marthe (dont il est fait mention dans le drame sacré) et de Marie de Magdala. Elle fait le pont entre Eve et Marie mère du Christ. Modèle de péché selon la chair, elle devient modèle de pureté en devenant la compagne de Jésus. Massenet exalte la femme, de la liberté de ses pulsions sexuelles à l’initiatrice de la connaissance, son parcours débouche non pas sur une transgression, mais sur une réappropriation de ses propres valeurs. Elle possède les deux propriétés fondues en une : corps pétri sous les caresses, âme tournée vers l’absolu. Il élève la femme dans son affirmation de foi amoureuse en la rendant ardente et agissante sur le monde. Elle devient le symbole de l’humanité tout entière. Elle est pulsions de vie. Jésus et Marie-Magdeleine illustrent le couple amoureux et mystique, le mythe d’Isis et d’Osiris : le sacrifice du désir dans une onction mortuaire. Ils rachètent l’humanité du péché originel dans une résurrection du désir, dans une résurrection de la chair. Ainsi, la passion du  Christ se confond-elle à la passion du désir amoureux. La femme est nature, mère de tous les hommes et initiatrice des mystères de la vie.

 

Ève, l’œuvre de chair

« Il n’y a pire venin que le venin du serpent » L’Ecclésiastique

Ève, Mystère en 3 Parties, avec Prologue et Épilogue. Livret de Louis Gallet. Première représentation : Paris 18 mars 1875.

Personnages : Ève, Adam, Le Récitant. Les Voix du Ciel. Les Voix de la Nuit. Les Esprits de l’Abîme. Les Voix de la Nature.

Au Prologue, La naissance de la femme, accompagnée par Les Voix du Ciel, est d’une étonnante sensualité. Dès le Prélude, peut-on imaginer musique plus douce, plus suggestive – présence des harpes superposées aux cordes – dans la solitude première du Paradis où Adam s’est endormi d’un sommeil délicieux. Un être fait de grâce et de lumière surgit comme dans un rêve devant l’homme à peine sorti de sa torpeur. Dans les premières heures de la vie, Ève fraîchement incarnée, encore en état de léthargie, nubile, s’éveille, troublante, à la limite de la décence. La musique l’enveloppe d’une passion charnelle, annonciatrice de voluptés inédites. Elle n’a pas été engendrée, ne naît pas sexuellement mais elle est d’essence divine, fait du souffle de Dieu. À l’évidence, ce tableau fait référence à La naissance de Vénus de Botticelli, déesse de l’Amour et de la Beauté, née de l’écume de la mer. La rencontre d’Adam, « ô séduisant mystère » est un hymne à l’amour avant la lettre, le ver étant déjà dans le fruit. La femme s’extasie sur son propre reflet, « Ah ! quel ardent rayon m’éclaire ! Quelle flamme est en mon sein ! » La projection faite par Adam, de cette « créature du ciel, de l’air ou de la terre » est explicite. « Quelle forme éclatante a passé devant moi !… », suivie d’une description physique détaillée « Ton visage est brillant…Tes yeux pareils à l’azur de la mer. Tes longs cheveux dorés…la blancheur de ton sein » pour culminer par « Que notre destinée à jamais soit unie ! » Les Voix de la Nature, enjouées, insouciantes, éternellement jeunes, concluent cette première partie.

Dans la Deuxième Partie, La Tentation, le climat de sérénité cède la place aux cuivres et aux percussions. Ce changement d’atmosphère est amené par le chœur des Voix de la Nuit, « Femme qui viens écouter le silence Et demander les conseils de la nuit » et les « Viens ! Viens ! Viens ! » de plus en plus pressants. Le nocturne chanté par Eve, troublée par la Nature, l’enveloppe dans la nuit odorante et chaude. Massenet lui réserve des richesses par une ligne mélodique incomparable. Les Esprits de l’Abîme interviennent. Ève, telle la déesse de Cythère, découvre la force de la sensualité qui l’entraîne vers « l’arbre de  Science » et  veut y dérober les fruits dangereux de la passion. Esclave, elle était, l’amour la fera reine. Et ses dernières paroles, « Le désir qui m’anime est plus puissant que moi » où l’acte charnel doit s’accomplir comme une transgression.

La Troisième Partie, La Faute. Le Prélude orchestral, tout teinté de nostalgie, anticipe la peine du Paradis perdu mais surtout les violences à venir. « Épargne à ta vie heureuse Les épreuves de l’amour ! » L’amour ne procure plus les premiers émois innocents d’autrefois mais a fait place à la passion humaine déchirante. « Nos lèvres, naguère ignorantes de l’ineffable volupté ! » L’abîme s’ouvre et s’enfuit même l’espérance, telle la boîte de Pandore qui contenait les maux, les crimes et les chagrins qui affligent toute l’humanité. Mais plus rien ne pourra empêcher la marche vers la liberté, de la connaissance de l’amour et du fragile équilibre entre l’homme et la femme. « Femme ! Tu connais l’amour ! Tu connaîtras le deuil, la haine et la souffrance » pour culminer sur un duo voluptueux, « Aimons-nous ! Aimer, c’est vivre. » auréolé d’arabesques, sur une musique qui va droit au cœur.

L’Épilogue la Malédiction. Sur les paroles du récitant, « Mais soudain, au milieu Des extases du monde »  voit poindre l’ombre d’Hector entée au Dies Irae, du Songe d’une nuit de Sabbat de la Symphonie Fantastique. L’Ève prométhéenne a dérobé le feu divin, le feu de la passion qui semblait s’être sublimé pour toujours dans le ciel. La musique de Massenet et sa greffe berliozienne cisèlent le relief de la menace divine. La jouissance était un privilège de Dieu. Ève le ramène au niveau terrestre. La mise en garde, « L’amour ne donne pas que la riante ivresse, l’ivresse des désirs assouvis ! Il nous laisse la mort et la douleur », ponctuée par « Soyez maudits, Soyez maudits ! » des Voix de la Nature. Coup de tonnerre, le ciel se déchire. À l’instar du feu dérobé par Prométhée, la connotation sexuelle du geste posé par Ève est explicite. Du désir, naissent la connaissance et la liberté jusque-là interdites à l’homme. C’est un lourd tribut payé au couple Éros et Thanatos pour expier leur faute. Ève et Adam sont damnés. L’œuvre se termine sur un dernier duo, qui ressemble à une provocation « Si la mort nous attend, si la douleur nous blesse, Aux chemins d’ici-bas ! Frappe-nous, mais du moins laisse-nous notre ivresse, ne nous sépare pas ! » Le message est clair : c’est le refus de la culpabilité de la femme et la négation de la vie éternelle. À partir de l’allégorie biblique, la femme primordiale prend forme et anticipe toutes les femmes à venir. « Au commencement était la Voix », déchirée par le cri de la chair matricielle, source de vie et modèle de fécondité.

 

Les soupirs de la Sainte

« Un signe grandiose apparut au ciel : c’est une Femme ! Le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; elle est enceinte et crie dans la douleur et le travail de l’enfantement. » Vision de la Femme et du Dragon. L’Apocalypse.

La Vierge, Légende sacrée en quatre scènes, pour soli, chœur et orchestre. Livret de Charles Grandmougin. Première représentation, Paris, 22 mai 1880.

Personnages : La Vierge, L’Ange Gabriel, Marie-Salomé, Marie-Magdeleine, Jean, Thomas, L’Hôte, Simon, Chœur.

Prélude – Pastorale. L’Annonciation. « C’est la nuit, tout est calme encore dans la nature… » Musique de recueillement qui semble précéder les heures d’un divin lever du jour. C’est l’attente dans la prière – « Je suis bien à vous Seigneur », ponctue cette ardente prière de la Vierge. Le chœur invisible des Anges interpelle « Marie ! Marie ! Marie ! » qui frissonne, troublée par ces voix. Duo d’une délicatesse exquise avec l’Ange Gabriel descendu du ciel où les voix se modulent dans une limpidité d’un matin azuré. « Je viens te saluer au nom du Tout-Puissant ! » avant de lui annoncer  qu’« Un Dieu va s’incarner dans ton âme ravie » La première scène se referme avec grâce, dans une délicate mysticité. Marie reprend sa prière, « Maître invisible, Exalte et rafraîchit mon cœur !…Dans la joie ou dans la douleur, Je suis bien à vous, Seigneur ! » La chair spirituelle et verbe de Dieu ont  pris forme dans le sein de Marie.

Les Noces de Cana. Le chœur du festin est assez éloigné des célébrations célestes. Musique orientale avec les échanges rythmés entre les femmes et les hommes, suivie de la jeune Galiléenne qui décrit Jésus et sa mère, paroles reprises par les femmes Galiléennes. Chœur qui pourrait se rapprocher d’une Bacchanale, à laquelle fait suite la Danse Galiléenne, exotique avec ses déhanchements, d’une sensualité évoquant les amours des jeunes mariés. Avec la Scène du miracle, la musique devient envoûtante, se métamorphose et passe de la crainte superstitieuse à l’exaltation de foi des convives qui acclament Jésus. « Le vin déborde des vases de pierre » Le chœur qui suit est exemplaire d’efficacité dramatique. « O mon Fils ! On t’acclame et la foule t’enivre » Séparation de la mère de son fils dans une douce réprimande. « Si quelqu’un t’aima, ce fut moi la première. As-tu donc oublié ? » L’air de la Vierge est un sommet dans la partition. Tous les sentiments d’une mère sont évoqués, soutenus par une musique qui se moule aux sentiments. Retenons l’ensemble final, « Gloire au Maître des cités ! Gloire à Jésus ! ». 

Le Vendredi Saint. La musique évoque la montée de Jésus au Golgotha. La douleur du Christ et son châtiment sont rendus dans une marche au supplice, où l’on entend tour à tour, les pierres lancées, les blasphèmes des bourreaux, la fureur de la foule qui se réjouit en scandant, « Roi des juifs !» jusqu’à l’évanouissement de Marie. Alors, tout semble s’arrêter. La musique s’éteint comme une dernière flamme de souffrance. Mais c’est la douleur de Marie que reprend le chœur, composé de Marie-Salomé, Marie-Magdeleine, Jean et Simon.

L’Assomption. Prélude. Le tombeau de la Vierge. Le Dernier sommeil de la Vierge est sans doute la pièce la plus connue. La Madone aux sept voiles, vierge et immaculée, est devenue pur esprit se nourrissant de l’Esprit-Saint. Musique caressante mais qui  rappelle la souffrance, l’effacement même de la Mère de Dieu. L’adieu des apôtres est tout empreint de douleurs profondes et de tendresse, « Seule et l’âme brisée, à force de souffrir ». Changement d’atmosphère lorsque Jean, Thomas et les apôtres découvrent le sépulcre vide. « Son corps avec son âme est remonté vers Dieu! » Miracle. Le Chœur des Anges avec Gabriel appellent Marie. « Viens ! Éveille-toi du grand sommeil, Ô Vierge sans tache, ô Marie ! » « Alleluia ! Alleluia ! ». C’est la divinité de Marie, celle qui est née sans tache (dogme de l’Immaculée Conception ; en 1854, le Vatican affirma qu’elle échappait à la marque du péché originel.)  

L’Extase de la Vierge. « Rêve infini ! divine extase ! », la musique devient aérienne, « Ô vertige sacré, douloureuse allégresse ! » D’une sensualité inouïe, c’est le ciel qui s’ouvre, Marie devient dans sa quête d’amour infini, la grande mystique « À la clarté du jour qui ne doit pas finir ! » Un Dieu a été conçu, né de l’Esprit-Saint et d’une mortelle.

L’Assomption. Musique somptueuse à déchirer les nues. Le « Gloire à Dieu » est une Apothéose de la Vierge, dans une musique d’ascension, soutenue par la harpe. « Magnificat anima mea Domineum » L’orgue dans l’allégresse, accompagne Marie « Consolez-vous, mes bien-aimés ! » Elle a été élevée directement au ciel, sans attendre la mort de Pierre et le Jugement dernier (dogme de l’Assomption de la Vierge, 1950, par Pie XII.). La musique est une conquête sur le silence et sur le néant. Et le final reprend le Magnificat, exprime la puissance du charme qui donne le goût de vivre et d’aimer. Une nostalgie idéalisée, purgée de toute inquiétude.

 

Les parfums subtils d’une pécheresse

 « Beaucoup ont été égarés par la beauté d’une femme et l’amour s’y enflamme comme un feu. » L’Ecclésiastique.

Marie-Magdeleine, drame sacré en 3 actes & 4 parties sur un poème de Louis Gallet. Première représentation : Paris, 1873.

Personnages : Méryem, la Magdaléenne. Marthe, sœur de Méryem. Jésus, le Nazaréen. Judas, de Karioth. Chœurs.

Acte I. Première partie. La Magdaléenne à la fontaine. Les premières mesures de l’ouverture, toutes en finesse, se cisèlent aux doux accents du chœur des femmes. « Le soleil effleure la plaine ». Cette luminosité orchestrale transparaît encore avec les Jeunes Magdaléens, semble se couvrir d’ombre avec les Scribes. Les Pharisiens, venus à la rencontre de quelque courtisane, semblent héler la Magdaléenne. La fascination pour l’Orient, avec ses effluves de sensualité et de mystères, apparaît dès le premier air de Méryem, « Ô mes sœurs, je veux fuir loin des bruits de la terre ». D’abord, une atmosphère de recueillement, non exempte de lyrisme, campe le personnage de la Magdaléenne. Massenet cultive l’art de la séduction et connaît les effets que procurent les diverses essences raffinées. Identifiée à son vase de parfums, la musique elle-même exsude ses nards précieux, ses huiles, ses aromates, ses onguents, et donne un caractère entêtant à la courtisane repentie. C’est elle qui a parfumé le corps de Jésus après l’avoir lavé de ses larmes, essuyé de ses cheveux et baisé sa bouche. Toute repentante, elle s’en remet à lui, l’attend, « Qu’il vienne encor, je veux lui dire, Épanchant mon cœur dans le sien, Quelle souffrance me déchire ». Son air est suivi des sarcasmes des femmes et de l’intervention de Judas, « Aime encor, Méryem ; sois femme ! L’univers t’appartient ! » qui culmine au chœur de l’insulte où la foule rassemblée condamne son passé, « Courtisane, honte sur toi ! ». L’arrivée de Jésus qui harangue quelque peu la foule, est suivie de l’air de Judas, avec une musique qui rampe, serpente, se recroqueville pour mieux frapper. Au finale, la musique s’intensifie aux paroles de Jésus. Les scribes et les Pharisiens l’écoutent dans une crainte superstitieuse.

Acte II, Jésus chez la Magdaléenne. Changement d’atmosphère avec le chœur des Servantes, où les préparatifs pour accueillir le Seigneur se font dans la joie. C’est l’intrusion de Judas, venu s’assurer auprès de Marthe, sœur de Méryem, de la venue de Jésus dans sa demeure. « On m’a dit que le Nazaréen allait venir » Les feintes de Judas sur les mots « Je l’aime » sont à l’image du personnage fourbe. C’est Marthe qui le chassera telle une bête malfaisante, « Ta parole est celle d’un traître ». Le duo de Méryem et de Marthe, pour accueillir Jésus, « Toi qu’un esprit sublime éclaire…Alleluia. » est d’une grande sincérité, d’une émotion profonde. Le duo de Méryem et Jésus scelle une alliance avec la femme qu’il a le plus aimée. Seule la foi amoureuse permet d’aller au-delà des apparences, elle est sensualité et spiritualité dans une élévation du désir. Judas entraîne les disciples pour confondre le Maître. C’est une anticipation à la trahison. La réplique de Jésus à Judas est cinglante : « Judas, Judas, ton cœur n’a pu Te guider vers Jésus. Car ton cœur ne t’appartient plus ! » suivi par « Le temps est proche où l’un de vous me trahira. » Enfin, l’acte se termine par le Notre Père, d’une beauté inouïe, chanté dans le recueillement avec les Disciples.

Acte III. Le Golgotha. La musique se fait haletante, sortie du centre de la terre, heurtée par les insultes de la foule rassemblée« Il meurt abandonné du ciel ! Sur la croix il expie les fautes de sa vie ! », suivent sur des notes pointées, les railleries des Docteurs et des Prêtres. À l’arrivée de Méryem, sa lamentation au pied de la croix,  « Ô bien-aimé, sous ta sombre couronne » assurément le plus bel air de la partition, est poignant d’émotions, ardent comme l’est cette femme, prête à suivre le Christ dans la mort. Puis, la musique devient enivrante, tonitruante, majestueuse avec ses coups de tonnerre, le tumulte de la foule, le dernier cri de Jésus, « Ah ! Tout est consommé » rejoint en écho par celui de la Magdaléenne, désespérée qui s’évanouit.

Le tombeau de Jésus et la Résurrection. L’air démentiel et toute la scène de Judas comptent parmi les pages les plus dramatiques de toute la partition. Elles ont été rajoutées par Massenet, peut-être aux représentations scéniques de 1903 à Nice ou pour Paris en 1906. C’est le remords du traître, « Ô nuit sinistre !…Où suis-je ? », la peur incontrôlée de celui qui se sent traqué comme une bête. « Le tombeau ! Dieu terrible !… Maître que j’ai livré, Pardonne-moi mon crime » pour culminer avec « Ah ! je suis maudit ! » et de poser sur lui-même le geste fatal. La terre se referme sur l’abîme de sa vie. Figure qui rappelle en plus d’un point, l’errance d’Œdipe, destiné dès le berceau à combattre Dieu. C’est la parfaite antithèse de Jésus, le reflet négatif dont le but est de perdre l’humanité (10). Méryem, accompagnée des voix des Saintes Femmes, atterrée de douleur, est soutenue dans cette marche aux supplices, par une musique qui martèle chaque pas de ses sanglots « Qu’elle est lente à venir la douloureuse aurore ! » Enfin restée seule, Jésus lui apparaît « Ne m’approche pas !…Femme, va dire aux miens D’enseigner à la terre La loi du Christ victorieux. »

Le finale « Christ est vivant ! Christ est ressuscité ! » semble renouer avec les hautes voltiges haendéliennes. Le corps ressuscité, distille sa vraie nature spirituelle, que Marie-Magdeleine a reconnue. C’est l’amoureuse qui manifeste sa joie des mystères de la vie et de la mort, entourée par le chœur des chrétiens et des Voix d’anges dans le Gloria in Excelsis Deo. L’orgue et l’orchestre se répondent, s’interpénètrent dans ce chant d’allégresse. La courtisane repentie devenue disciple de Jésus, est à la fois la pécheresse en pleurs, la femme aux sept démons libérée et la grande initiée. Elle devient à la résurrection du Christ, chair sensuelle et mystique, l’annonciatrice des temps nouveaux.

 

(1) Les premières esquisses de Marie-Magdeleine remontent lors de son séjour romain à la Villa Médicis dans les années 1863-1865.

(2) Le Romantisme dans la musique européenne. Jean Chantavoine et Jean Gaudefroy-Demonbynes. Ed. Albin Michel. Paris, 1955.

(3) « Mon maître bien-aimé, , s’avança et me dit : « Embrassez Berlioz. Vous lui devez beaucoup de votre prix ! » » in Mes Souvenirs. p 45.

(4) (1821-1910). Fille de Manuel Garcia et sœur de Maria Malibran. Immense artiste, Berlioz l’admirait et réalisa Orphée pour elle en 1859. Elle mit  fin à sa carrière  en 1863, exception faite de Marie-Magdeleine en 1873 et d’une représentation privée de Samson et Dalila (second acte) l’année suivante.

(5) Exceptions faites de La Grand’Tante qui est de 1867 et Don César de Bazan, de 1872. Il composa des opérettes destinées à des cercles : L’Adorable Bel-Boul (1874) et Bérangère et Anatole (1876), détruites plus tard, par le compositeur.

(6) Bourgeois, Jacques. L’Opéra des origines à demain. Julliard. 1983.

(7) Condé, Gérard. Livret et musique : une alchimie insaisissable ? in Le livret d’opéra au temps de Massenet. Publications de l’Université de Saint-Étienne. 2002.

(8) Flaubert, Gustave, Bouvard et Pécuchet. Garnier-Flammarion 1966.

(9) Abandonné par ses parents à la suite d’un rêve prémonitoire de sa mère, la mettant en garde qu’elle enfanterait un meurtrier, l’enfant est placé dans une nacelle au gré des flots, recueilli et élevé par une reine dans l’île de Scariot, il commet un premier crime : assassiner l’enfant de sa mère adoptive. Il fuit et se retrouve au service de Ponce Pilate. Il épouse la veuve d’un voisin. Il apprendra que le mari assassiné de ses mains, est son père. Jésus l’accueille parmi les apôtres, mais c’est lui qui le trahit.

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