La Scène, Opéra, Opéras

Révélations en série pour un Freischütz à marquer d’une pierre blanche

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Rennes. Opéra de Rennes. 21-XI-2005. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra romantique en 3 actes et 5 tableaux, sur un livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Daniele Guerra. Décors : Charles Edwards. Costumes : Coralie Sanvoisin. Lumières : Patrice Willaume. Avec : Marc Haffner, Max ; Stephen Richardson, Kaspar ; Angelina Ruzzafante, Agathe ; Marisol Montalvo, Ännchen ; Yuri Kissin, Kuno ; Alexander Swan, Kilian ; Till Fechner, Ottokar ; Gregor Rozycki, l’Ermite / Samiel. Chœur de l’Opéra de Rennes (chef de chœur : Gildas Pungier) ; Orchestre de Bretagne, direction : Antony Hermus.

Nous avions eu le plaisir d’assister à la création de cette production du Freischütz à l’Opéra de Metz, en mai 2004, au cours de l’unique et exaltante saison montée en Lorraine par Laurence Dale. Alors que tant de metteurs en scène prétextent la dimension fantastique de l’œuvre pour lui infliger les pires turpitudes scéniques, Daniele Guerra, qui ne confond jamais animation et agitation, et sait ménager des enchaînements habiles, s’attache intelligemment à en renouveler l’imagerie tout en restant fidèle à l’esprit d’un ouvrage construit sur de subtils équilibres. L’univers très masculin des chasseurs est bien campé, en contraste avec celui des femmes enfermées comme chez dans un cadre étroit. Le fantastique est présent, en particulier dans une scène de la Gorge aux Loups très efficace : sans moyens ostentatoires mais avec des effets soigneusement dosés et un sens très sûr de la construction dramatique, le metteur en scène en traduit la dimension cauchemardesque, avec ses hommes-cerfs et ses mariées sanguinaires. Les scènes de caractère sont elles aussi gaiement et astucieusement caractérisées, à l’image du « triomphe » de Kilian (un sympathique Alexander Swan) avec son podium, ses projecteurs et ses photographes de presse. La direction d’acteurs a globalement paru plus aboutie qu’à Metz, mais c’est sans doute aussi grâce à l’investissement d’une remarquable équipe de chanteurs-acteurs.

En effet, alors que dans la ville lorraine, la partie musicale n’échappait à une honnête moyenne que par le Kaspar torturé et subtil de Jean-Marc Salzmann, la distribution rennaise se hisse à un remarquable niveau. Till Fechner est un noble Ottokar, dans une tessiture un peu tendue pour lui cependant, tandis que campe un solide Kuno, un peu jeune encore. L’Ermite de Gregor Rozycki, digne produit de l’école polonaise, a du creux et de la santé, et son invocation finale est admirable. Stephen Richardson impressionne par son Kaspar très noir, au timbre profond, scéniquement inquiétant à souhait et vocalement tonnant, d’une efficacité à toute épreuve. La lumineuse Agathe d’Angelina Ruzzafante (qui, comme son nom ne l’indique pas, nous arrive des Pays-Bas) bénéficie d’un timbre jeune, riche et séduisant, d’une technique solide, d’un art accompli des demi-teintes et d’une musicalité sans faille, à peine ose-t-on relever une légère perte de contrôle du vibrato dans le haut de la tessiture.

Un Max français, cela aurait pu être simplement une curiosité, mais cela a été une belle révélation. aborde le rôle avec une voix ample et puissante mais flexible, au timbre intéressant, au style châtié et à l’aigu assuré, et l’on se prend à imaginer le premier fort ténor hexagonal depuis… peut-être Gilbert Py. L’expérience lui permettra de gommer quelques scories, assez négligeables au demeurant, et nous avons hâte de suivre l’évolution de sa carrière, à commencer par un Lenski messin cette saison. Nous avons gardé pour la fin un bonheur absolu : l’Ännchen de la radieuse , qui relève du luxe absolu et relègue à cent lieues toutes celles que l’on a pu voir et entendre sur scène jusqu’à ce jour. Le personnage est espiègle, piquant et pétillant, le timbre frais et la virtuosité assumée. Cette Ännchen, à l’image de son interprète, est la joie de vivre (et de chanter) incarnée.

Notre bonheur n’aurait pu être complet sans un maître d’œuvre inspiré et inspirant : le jeune néerlandais , âgé de trente-deux ans, est une révélation supplémentaire. C’est un plaisir de voir ce chef passionné et enthousiaste conduire ses forces avec une gestuelle très précise, chantant avec les chœurs, ne cessant d’encourager les musiciens du regard et de la baguette, et se montrant toujours attentif aux chanteurs. Il nous offre une lecture nerveuse et colorée, subtile et efficace, étirant parfois le tempo avec gourmandise pour mieux lâcher ensuite la cavalerie orchestrale. L’orchestre de Bretagne se laisse entraîner avec bonheur – même si comme souvent dans cet ouvrage les cors peinent dans l’ouverture – tout comme le chœur enthousiaste et d’une belle homogénéité.

Weber est à la fête au cours de cette soirée sans temps faible ni défaillance, où l’Opéra de Rennes nous offre la possibilité de découvrir de fort intéressants jeunes talents que le public, qui ne songe pas à bouder son plaisir, salue d’une ovation générale et unanime.

Crédit photographique : © DR

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Rennes. Opéra de Rennes. 21-XI-2005. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra romantique en 3 actes et 5 tableaux, sur un livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Daniele Guerra. Décors : Charles Edwards. Costumes : Coralie Sanvoisin. Lumières : Patrice Willaume. Avec : Marc Haffner, Max ; Stephen Richardson, Kaspar ; Angelina Ruzzafante, Agathe ; Marisol Montalvo, Ännchen ; Yuri Kissin, Kuno ; Alexander Swan, Kilian ; Till Fechner, Ottokar ; Gregor Rozycki, l’Ermite / Samiel. Chœur de l’Opéra de Rennes (chef de chœur : Gildas Pungier) ; Orchestre de Bretagne, direction : Antony Hermus.

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