Dimitri Chostakovitch & Mieczyslaw Weinberg : un centenaire en poupées russes

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Sorbonne : Amphithéâtre Richelieu. 14-I-2006. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : 24 préludes pour piano op. 6 ; Quatuor à cordes n°9 op. 117 ; Quatuor inachevé (première audition hors de Russie) ; Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) : Quintette pour piano op. 18 (première audition à Paris). Ludmila Berlinskaïa, piano. Quatuor Danel : Marc Danel, 1er violon ; Gilles Millet, 2nd violon ; Vlad Bogdanas, alto ; Guy Danel, violoncelle.

Association Internationale – Concert du centenaire

Entre Paris et Moscou, l’Association Internationale poursuit son activité de découvertes de l’inépuisable catalogue du compositeur, en proposant chaque année un concert comportant des créations. L’édition 2006, célébrant le centenaire de la naissance de Chostakovitch était donc particulièrement attendue. Elle apporta son lot d’émotions et de temps forts, faits de musique, mais également d’amour et d’amitié.

Sur un plan musical, et le sont des musiciens hors pairs. En 2004 la pianiste avait impressionné notre collaborateur Félix Mathus-Echaiz (lire la chronique et l’entretien avec l’artiste), tandis que la parution de la magnifique intégrale parue chez Fuga Libera des Quatuors de Chostakovitch a été très justement célébrée dans nos colonnes par Michèle Tosi. L’univers du compositeur leur est parfaitement familier, ils en sont visiblement les intimes. Que leur interprétation soit rêveuse ou rythmique, dansante ou tendue, ils sont naturels, ils sonnent juste. Autre qualité essentielle, qu’ils jouent séparément, ou qu’ils soient réunis comme dans le Quintette de Weinberg, ils rendent justice à l’œuvre, ne retranchant rien de leur art, n’empiétant jamais sur l’autre. C’est l’essence même de la musique de chambre, certes, encore faut-il y parvenir.

Dans l’échelle des sentiments, on est souvent amené à privilégier l’amour sur l’amitié. Si pour ce concert c’est l’amitié qui s’est vue offrir le plus bel hommage, il faut sans doute y voir… une preuve d’amour. Expliquons-nous. Le Quatuor à cordes n°9 composé en 1964, est dédiée à Irina Antonovna Soupinskaïa, la jeune épouse du compositeur depuis 1962. Alors que le Quatuor n°8 de 1960 est tragique – Chostakovitch l’avait dédicacé à sa propre mémoire – le Quatuor n°9 est détendu – relativement en tout cas. Madame était dans la salle, on peut imaginer l’émotion du à interpréter ce magnifique opus en présence de la dédicataire, pour le centenaire du compositeur. Leurs mains n’ont pas tremblé, et on a pu retrouver les qualités d’intensité et d’expressivité de leur intégrale. Dans le Quatuor Inachevé, composé en 1961 et retrouvé seulement en 2003, leur émotion était palpable au début, le trait se fit fugitivement moins net. L’œuvre créée en janvier 2005 à Moscou par le Quatuor Borodine était jouée ce soir pour la première fois hors de Russie. Long de huit minutes, ce mouvement de quatuor est représentatif de son auteur, mais il semble comme une version simplifiée, accessible de ce à quoi Chostakovitch parviendra avec le Quatuor n°9.

Au-dessus de la preuve d’amour de Chostakovitch pour sa femme, la preuve d’amitié pour l’ami du compositeur. Mieczyslaw Weinberg, musicien d’origine polonaise juive, a fui la Pologne envahie en 1939 pour l’Union Soviétique – où on l’appelait désormais Moiseï Vainberg, à la manière russe. Là, il devint l’un des rares amis de Chostakovitch, lui faisant découvrir la musique juive. Compositeur prolifique, Weinberg n’est guère considéré à ce jour hors de Russie que comme un épigone de Chostakovitch. A découvrir son Quintette pour piano de 1944, écrit à seulement 25 ans, on trouve certes une parenté avec l’univers de Chostakovitch, mais il y a là trop de force, de maturité, pour valider ce jugement hâtif. Weinberg n’hésite pas certes à employer des formules rythmiques ou populaires plus simples que son aîné, dans lesquelles on se trouve spontanément plus à l’aise, mais son Quintette est à fait passionnant. On ne s’ennuie pas tout au long des cinquante minutes de l’œuvre, et la bonne nouvelle est que le Quatuor Danel compte entreprendre l’intégrale discographique des 17 quatuors de Weinberg. On n’ose penser que ce corpus contienne autant de trésors que celui de Chostakovitch, en même temps on peut penser que les Danel ne s’engageraient pas dans cette aventure de réhabilitation si la qualité artistique n’était pas au rendez-vous. Ce n’est pas une petite preuve d’amour et de respect pour l’amitié de Chostakovitch et de Weinberg, que le concert du centenaire de la naissance de Chostakovitch se soit conclu, ou plus exactement se soit ouvert sur la découverte de l’art de son ami Weinberg.

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