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Evgueni Kissin pour un Piano**** décentralisé

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Dijon, Auditorium, le 26-0I-2006, Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate en ut majeur op. 2 n°3 ; Sonate en mi bémol majeur n° 26 op. 81a « Das Lebewohl »  (Les Adieux). Frédéric Chopin (1810-1849) : Scherzo n° 1 en si mineur op. 20 ; Scherzo n° 2 en si bémol mineur op. 31 ; Scherzo n° 3 en ut dièse mineur op. 39 ; Scherzo n° 4 en mi majeur op. 54. Evgueni Kissin, piano.

C’est donc à Dijon que s’achève la tournée française, hivernale – et provinciale – du « phénomène » Kissin ; tournée entamée le 16 janvier dernier à Toulouse, via Lyon, le 23. Et il faut croire que la prestation de l’artiste, en ce même lieu en 2002, aura suffisamment marqué les esprits, en même temps que sa cote, tant d’estime que de popularité, n’aura cessé de grimper. C’est la foule « des grands soirs » qui investit l’auditorium pour ce récital Beethoven – Chopin.

On savait le répertoire de ce dernier familier et l’un des favoris du pianiste. Il faudra dorénavant compter avec Beethoven ; mais on le pressentait depuis l’intégrale des concertos réalisée récemment en concert, notamment avec l’Orchestre National de France.

L’entrée en scène de Kissin n’est pas sans rappeler celle de Sokolov : hâtive, décidée, directe. Un bref salut au public et…en selle! Ici, rien de ces artifices propres à certains cavaliers du clavier : bras ballants avec pseudo décontraction digitale accompagnée d’exercices respiratoires. A peine assis, la longue chevauchée solitaire commence, rythmée de souples inclinaisons du buste et de la tête qui encense le clavier, fantastique parfois quand traversée d’éclairs, de rafales ou de bourrasques. Mais l’artiste, sensible sans doute aux reproches qui lui ont souvent été adressés de privilégier par trop la seule virtuosité au détriment de la « couleur » et du chant, sait aujourd’hui teinter son ciel de tons pastels, de lueurs de couchant, et l’homme pressé sait aussi prendre son temps, quand la chevauchée fantastique, aux horizons crépusculaires d’Impitoyable s’épuise « molto tranquillo » sur la route de Madison.

Concrètement, si la technique est toujours éblouissante, et tout particulièrement dans les Scherzos n°1 et 3 de Chopin, son jeu nourri de réflexion (non, non ; qu’on n’y voie aucune allusion à Hélène Grimaud) et l’impétuosité domptée font que Kissin touche aujourd’hui plus qu’hier…(j’en entends qui ajoutent « et bien moins que demain? »…ce qui est tout à fait plausible). Les attaques sont franches, c’est le moins qu’on puisse dire, le staccato aux deux mains, parfaitement coordonné, montées et descentes chromatiques d’une grande pureté, même dans la plus grande – et prodigieuse – vélocité. Si, selon le mot de Clara Haskil, « Horowitz au piano, c’est Satan », alors Kissin en est bien le petit frère! Le legato, dans le cantabile se fait délicieusement charmeur et le rubato, d’usage raisonnablement modéré. Toutefois, ce qui convient bien à Chopin (du moins dans les quatre scherzos, est peut-être moins recommandable appliqué à Beethoven ; car le contraste appuyé, excessif pour tout dire, entre un Allegro de sonate (toujours assorti d’un con brio voire con fueco chez Kissin) et d’un Andante ou Adagio traité quasi amoroso, rompt quelque peu l’équilibre unitaire de ces grandes pages beethovéniennes. A vouloir trop bien faire…? Mais ne boudons pas notre plaisir. Cette réserve n’est que broutille, imprégnation ou trace indélébile d’interprétations répétées, sensiblement plus sages.

Le dernier accord du fulgurant final du Scherzo n° 4 de Chopin joué entraîne la levée en masse d’un auditoire enthousiaste : ovations debout et rappels insistants. consentira alors trois « bis » dont le premier (qu’on en pardonne le chroniqueur) n’aura pas été identifié : banque de données pianistiques insuffisante! C’était une pièce dans le style « étude », calme, apaisée, évoquant Rachmaninov ou…Scriabine? Mais le fougueux tempérament du pianiste ne peut pas en rester là…. Le naturel chassé revenant au galop (c’est le cas de le dire), il nous offre encore deux pièces choisies parmi les plus brillantes du répertoire « grand piano » : l’Etude n° 4 op. 25 de Chopin et la Rhapsodie hongroise n° 10 de Franz Liszt. Après quoi, il convient décemment de lui rendre sa liberté.

Kissin salue, la tête dans les étoiles et les yeux fermés, avant de s’incliner, mécaniquement, comme étranger à notre monde. Cet homme a décidément quelque chose de l’extra-terrestre….

Crédit photographique : © DR

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Dijon, Auditorium, le 26-0I-2006, Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate en ut majeur op. 2 n°3 ; Sonate en mi bémol majeur n° 26 op. 81a « Das Lebewohl »  (Les Adieux). Frédéric Chopin (1810-1849) : Scherzo n° 1 en si mineur op. 20 ; Scherzo n° 2 en si bémol mineur op. 31 ; Scherzo n° 3 en ut dièse mineur op. 39 ; Scherzo n° 4 en mi majeur op. 54. Evgueni Kissin, piano.

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