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Le compositeur Krzysztof Penderecki, monstre sacré contesté

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Invité de marque du XVIe Festival Présences, le célèbre compositeur polonais a bien voulu entre deux concerts nous consacrer quelques instants. Entretien avec un « monstre sacré » de la musique d’aujourd’hui, fortement contesté par son revirement esthétique.

« C’est le souci de trouver un équilibre entre la direction et l’écriture. »

ResMusica  : Lors du concert d’hier soir (ndlr : celui du 3 février, ouverture du Festival) vous avez fait découvrir au public français votre autre passion, qui est –outre la Foi catholique – l’arboriculture.

 : Oui, c’est inhabituel pour un compositeur. J’ai cette passion depuis longtemps, transmise par mon grand-père qui s’y intéressait aussi. J’ai toujours rêvé d’avoir mon propre arboretum. Au début des années 70 j’ai commencé à planter des arbres sur 3 hectares, une superficie maintenant agrandie à 1400. J’aime le jardinage en général, mais je préfère les arbres, dont je possède maintenant plusieurs centaines d’espèces différentes.

RM  : Vous possédez le plus grand arboretum de Pologne ?

KP : Pas en superficie, mais en variétés d’arbres oui. Cela va demander un travail sur plusieurs générations.

RM  : Revenons à la musique. On ne vous présente plus comme compositeur, mais vous avez aussi une grande activité de chef d’orchestre, peu connue en France. Est-ce inséparable de la composition ?

KP : Au XIXe siècle tous les compositeurs dirigeaient, sauf peut-être Bruckner. Cela est important pour apprendre à écrire pour un orchestre, d’entendre exactement ce que l’on veut. Ainsi je n’ai eu que rarement l’occasion de devoir corriger l’orchestration de mes partitions. Ce savoir est le fruit d’une longue expérience, j’ai commencé à diriger dans les années 50 en même temps que mes premières compositions, des musiques de scène pour le théâtre ou des musiques de film, que j’enregistrais souvent moi-même. Effectivement, je suis plus connu comme compositeur et c’est là le souci de trouver un équilibre entre la direction et l’écriture.

RM  : Dans vos premières œuvres vous utiliser un langage très moderne pour l’époque (ndlr : fin des années 50/début des années 60). Comment était perçue cette nouvelle esthétique en Pologne ?

KP : Ma formation est très classique : instrument, harmonie, contrepoint, théorie, … La Pologne des années 50 était un pays très fermé. Il n’y avait aucun contact avec l’Europe de l’Ouest, la musique d’avant-garde était interdite – ainsi que toute forme de musique sacrée. Nous, les jeunes compositeurs, commencions à nous rebeller contre « l’Art officiel », la musique social-réaliste. En 1956 il y eut un début d’ouverture avec l’Automne Musical de Varsovie, devenu ensuite le plus grand festival de musique contemporaine. Nous y avions découvert de nouveaux langages musicaux, venant du monde occidental et qui étaient considérés comme « underground » puisque alors prohibés. Cette musique de conception abstraite tranchait radicalement avec l’avant-garde « officielle ». J’ai bien sur essayé d’écrire ainsi, avec Threnos dédié à la mémoire des victimes d’Hiroshima. Mais cette œuvre a aussi un message humain, au-delà de la musique. Toutes mes compositions de cette période sont considérées comme « avant-gardistes », c’était le cas pour bien d’autres compositeurs. Nous avons tous pris après des voies différentes. Ces premières œuvres s’inscrivent dans leur temps.

RM  : Pourtant entre Aus dem Psalmen David et la Symphonie n°8 votre écriture pour chœur reste très homogène, malgré la différence de vos deux périodes créatrices.

KP : Oui c’est juste, mon écriture chorale commence avec Aus dem Psalmen David et est restée dans un développement très régulier jusqu’à aujourd’hui.

RM  : Avec la Symphonie n°2 vous changez radicalement d’esthétique. Etait-ce à mettre avec les évènements qui sont survenus à ce moment en Pologne, les grandes grèves, la reconnaissance de Solidarnosc puis le couvre-feu du Général Jaruzelwski ?

KP : Non j’ai écrit cette symphonie avant. Il n’y a pas de rapport entre ma musique et les évènements politique. C’est une œuvre de réaction contre l’avant-garde dogmatique. Je voulais faire quelque chose d’autre. C’est une pièce très particulière, une des plus romantiques que j’ai écrite. Elle traduit ma fascination pour Bruckner ou Sibelius que je redécouvrais réellement alors. Je voulais dans le carcan d’une grande forme continuer le développement d’une tradition de musique symphonique.

RM  : Vous êtes un des seuls compositeurs de votre génération avec Hans Werner Henze a vous attacher à composer dans des formes du passé (concertos, symphonies, opéras, …), ce qui vous a été souvent reproché. Comment expliquez-vous ce choix délibéré ?

KP : Pour moi c’est une nécessité de continuer. Nous avons tout détruit dans les années 50 et 60 – et je m’inclus dans le « nous ». Par exemple dans ma pièce Polymorphia je cherche une nouvelle écriture instrumentale, une nouvelle forme de notation musicale, un nouveau traitement sonore. Mais vous ne pouvez faire ceci toute une vie. Je voulais écrire de la nouvelle musique en relation avec le passé, m’inscrire dans une tradition. La Symphonie n°2 n’aurait pas pu être écrite au XIXe, c’est « ma » musique.

RM : Quelles sont vos relations avec la France? Vos pièces sont rarement données, et le seul de vos opéras représenté a été Die Teufels von Loudun, à deux reprises, toujours dans une traduction française du livret.

KP : La France pour moi a longtemps été un pays fermé, où on ne jurait que par l’avant-garde. Ma musique n’a réellement commencé à y être jouée que depuis 3 ou 4 ans. Mais la culture française m’a plusieurs fois inspirée, avec Alfred Jarry pour Ubu-Rex et Jean Racine pour Phaedra, mon futur opéra.

RM : Vous écrivez vous-même les livrets de vos opéras, seul ou en collaboration. Comment considérez-vous l’élaboration d’une œuvre lyrique, avec ses différents participants : compositeur, librettiste, interprètes, metteur en scène, décorateur, directeur de théâtre …

KP : Je ne me préoccupe pas quand j’écris un opéra de la distribution prévue par le directeur de théâtre. Je me suis toujours intéressé aux livrets. Vous ne pouvez écrire un bon opéra sans un bon texte. Cela ne concerne pas seulement l’opéra mais toutes mes œuvres vocales. La recherche de supports littéraires me demande beaucoup de temps et de maturation, parfois plusieurs années, plus en tout cas que le temps passé à la composition. Le texte est une source d’inspiration primordiale.

RM : Cet hommage fait par Radio-France est il important pour vous ? 

KP : Oui, car c’est la première fois qu’un festival décide de jouer toutes mes symphonies. Quand M. Bosc m’a fait sa proposition j’ai tout de suite accepté, en demandant que mes concertos soient aussi joués, car je les considères comme très proches de mes symphonies.

RM : Vous avez composé beaucoup de musique pour chœur, bien peu représentée à Présences 2006.

KP : Il aurait fallu deux mois de festival pour tout jouer. La musique chorale est la partie la plus importante de mon œuvre, c’est avec elle que j’ai appris à composer et à m’exprimer. J’en écris toujours, je ne me suis jamais arrêté.

RM : Vous avez composé en réalité 7 symphonies. Qu’en est il de la 6ème ?

KP : Oui… J’ai écrit la n°1, puis la n°2. J’ai commencé la n°3 et avant de l’avoir fini j’ai composé les n°4 et 5. J’ai débuté la n°6 que je n’ai pas encore fini, puis j’ai terminé la n°3 et écrit les n°7 et 8. Maintenant je retourne à la n°6. Vous écrivez certaines pages, que vous quittez, puis en les relisant vous vous dites que vous pourriez faire quelque chose de mieux, l’inspiration vous manque alors vous les mettez de coté pour y revenir plus tard.

RM : à l’inverse de Beethoven, Schubert, Bruckner, Mahler, Dvorak et bien d’autres, aurons-nous droit à une Symphonie n°10 ?

KP : Non, j’ai décidé de n’en composer que 9. S’il doit y avoir une n°10, ce sera un Concerto pour orchestre. Peut-être je suis un tout petit peu superstitieux. C’est une plaisanterie que j’aime dire à chaque fois que cette question m’est posée. Je suis certain pour l’instant d’écrire neuf symphonies, je n’ai pas envie de dire que j’en ferai une dixième. Si elle devait exister, cette Symphonie n°10 serait semblable aux précédentes. Elles ont toutes un point commun, celle d’une thématique récurrente. Ce ne sont pas juste des numéros, mais quasiment une autobiographie. Toutes ont un rapport avec ma vie, mes sentiments, mon cheminement personnel. C’est pourquoi je les ai écrites de manière si irrégulière dans le temps.

Traduit de l’anglais par Maxime Kapriélian

Crédits photographiques : © Schott Promotion/Peter Andersen

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