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Un grand moment mozartien

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Bruxelles. Théâtre Royal de la Monnaie. 07-II-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, dramma giocoso en 2 actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Vincent Boussard ; costumes : Christian Lacroix ; décors : Vincent Lemaire ; lumières : Alain Poisson ; maquillage, coiffures : Catherine Friedland. Avec : Virginia Tola, Fiordiligi ; Maria José Montiel, Dorabella ; Marina Comparato, Despina ; Pavol Breslik, Ferrando ; Stéphane Degout, Guglielmo, Andrea Concetti, Don Alfonso. Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie (chef des chœurs : Piers Maxiim), direction musicale : Alessandro De Marchi.

Cosi fan tutte à la Monnaie

Présenté en alternance avec un très beau Re pastore, c’est Cosi fan tutte qui constituait la tête d’affiche mozartienne de la Monnaie en cette période d’anniversaire. Cette production confirme tout le bien que nous pensons de son maître d’œuvre, , un metteur en scène dont les réalisations allient inventivité et profond respect pour les œuvres (pour preuve ce Matrimonio Segreto donné avec les étudiants de la Chapelle musicale Reine Elisabeth).

Le début est surprenant, car juste après l’ouverture, Guglielmo et Ferrando déboulent dans le parterre pour apostropher Don Alfonso qui se trouve sur scène. Cette entrée en matière a l’avantage de plonger directement le spectateur dans l’action, et d’imposer la présence physique, charnelle des acteurs. Le message de semble être : Cosi fan tutte est un vrai drame, avec de vrais personnages, qui croient à ce qu’ils disent, et qui ont de véritables sentiments, même si ceux-ci sont conventionnels. Leurs actions sont parfois difficiles à comprendre, le pari initial est même d’une grande stupidité, mais le metteur en scène ne juge pas les protagonistes, il leur accorde même toute sa tendresse. Le décor unique est constitué d’une grande verrière, dispositif très astucieux, car il autorise une certaine intimité par rapport à la totalité du plateau, et permet également de voir une deuxième action en simultané, ce qui donne aux apartés, aux entrées en scène, aux promenades en arrière-plan une totale vraisemblance. Globalement, c’est le premier acte qui est le plus réussi : pétillant et animé, le talent de direction d’acteurs de Boussard s’y exprime pleinement, et certains instants sont magnifiques : la deuxième scène, entre les jeunes filles, d’une grande tension érotique ; le départ en bateau de Ferrando et Gulielmo, qui escaladent une loge de côté, faisant ressembler ses dorures à celles du château arrière d’un vaisseau à voiles et encore tout le finale de l’acte, trépidant et imagé. Quelques petits détails nous chagrinent : Don Alfonso et Despina se passant une très anachronique cigarette, ou encore la cascade des deux bellâtres qui après avoir ingurgité leur faux poison se précipitent sur les portes de la verrière, les pulvérisant en un grand fracas. Spectaculaire, mais pas très utile, et le reste de la scène est parasité par les bruits de pas sur le verre brisé. L’acte II est un peu moins bon : l’animation tend à se transformer en agitation, et, péché mignon du metteur en scène, les déplacements sont trop nombreux, trop longs, rendant l’action assez fatigante à suivre. Il y a cependant de très beaux moments dans cet acte aussi : les étreintes Fiordiligi-Ferrando lors de leur duo, la sérénade, que les deux albanais chantent depuis la fosse, alors que deux acrobates marchent sur le toit de la verrière, ou encore la scène du faux mariage, d’une tendresse désabusée.

La distribution séduit par sa jeunesse et par sa crédibilité scénique. Virginia Tola n’est peut-être pas la Fiordiligi idéale : le timbre est un peu dur et métallique, l’ornementation est difficile, mais elle a de la puissance et de l’engagement, la voix est homogène et a une belle étendue et elle est capable d’aigus superbes et longuement tenus. L’air « Come scoglio » est assumé jusqu’au bout, sans faiblir, comme tout le premier acte, dans lequel elle est très à l’aise. A l’acte II elle fatigue, ce qui se traduit par des stridences et une justesse de plus en plus approximative, son « Per pieta » mettant par exemple beaucoup de temps à trouver la note juste.

La voix de intrigue : très sombre, avec des accents gutturaux, elle n’est pas celle d’une fraîche jeune fille, mais fait plutôt penser à celle d’une matrone. Après un temps d’adaptation cependant, elle est de plus en plus convaincante, car le timbre, opulent et sensuel, est d’une réelle beauté, et si le chant n’est pas d’une imagination débordante, elle sait le colorer de magnifiques teintes moirées. Les fiancés de ces demoiselles sont un cran au dessus. enthousiasme par sa voix saine et agile, aux graves superbes et au legato parfait, et son chant est une leçon de style et d’élégance. Le style de est un peu moins pur, la ligne parfois un peu décousue, mais la voix est gorgée de soleil, le timbre est à la fois viril et d’une grande douceur, et il phrase le frémissant « Un aura amorosa » avec une franchise et une séduction inouïes, pour camper un Ferrando de toute grande classe. en Despina fait également merveille, par la beauté du timbre, la sûreté des graves, et par un talent de comédienne très affirmé. enfin, est un Don Alfonso jeune et viril, qui chante au lieu de gronder, un grand frère pour tous ces jeunes gens plutôt qu’un vieux barbon. Au-delà des nombreux mérites individuels de cette jeune distribution, il faut aussi souligner la capacité des chanteurs à former une véritable équipe. Le travail a été soutenu, musical autant que scénique, cela se sent, et la qualité des ensembles, leur homogénéité et leur justesse, sont tout à fait remarquables.

A la baguette, , un habitué de la fosse bruxelloise, qui dirige avec un grand professionnalisme, prenant bien soin d’éviter tout décalage et de couvrir ses chanteurs, mais sans grande imagination. Les tempi du début du premier acte sont un peu bousculés, et les phrasés souvent secs et raides, on aimerait plus de sensualité et une respiration plus naturelle. L’Orchestre de la Monnaie suit son chef avec entrain et discipline et réaliserait un parcours sans faute, (les bois sont superbes), si les cors naturels n’étaient pas aussi chancelants.

Le public de la Monnaie est bruyant ce soir, et comme d’habitude assez froid. Ce très beau Cosi fan tutte, qui confirme l’excellence des récentes productions mozartiennes du théâtre bruxellois, méritait assurément des applaudissements bien plus longs et plus enthousiastes.

Crédit photographique : © Johan Jacobs

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Bruxelles. Théâtre Royal de la Monnaie. 07-II-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, dramma giocoso en 2 actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Vincent Boussard ; costumes : Christian Lacroix ; décors : Vincent Lemaire ; lumières : Alain Poisson ; maquillage, coiffures : Catherine Friedland. Avec : Virginia Tola, Fiordiligi ; Maria José Montiel, Dorabella ; Marina Comparato, Despina ; Pavol Breslik, Ferrando ; Stéphane Degout, Guglielmo, Andrea Concetti, Don Alfonso. Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie (chef des chœurs : Piers Maxiim), direction musicale : Alessandro De Marchi.

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