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Eliahu Inbal : intégraliste phonogénique

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Né en 1936, le chef d’orchestre célèbre son soixante dixième anniversaire avec un concert Mozart/Bruckner à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France le 17 mars. À l’image d’Herbert von Karajan et de Georg Solti, Inbal est l’un des très rares chefs d’orchestre dont la carrière a été façonnée par le disque et plus particulièrement par le CD. Auteur d’intégrales Mahler, Bruckner, Schumann, Chostakovitch, Ravel, Scriabine et d’anthologies Bartòk, Berlioz, Dvorák, Strauss, Tchaïkovski et Schoenberg, le chef d’orchestre, scrupuleux face aux intentions des compositeurs, possède un style analytique qui colle bien avec les prises de son démonstratives des années d’or des enregistrements numériques.

voit le jour à Jérusalem le 16 février 1936. Dans sa ville natale, il étudie le violon et la composition avec Paul Ben-Haim avant de rencontrer Leonard Bernstein. Le compositeur de West Side Story lui obtient une bourse qui permet au jeune musicien de suivre des cours au Conservatoire de Paris et les classes de maître de Franco Ferrara, l’un des plus importants pédagogues de la direction d’orchestre du siècle dernier, au conservatoire d’Hilversum (Pays-Bas). À l’âge de vingt six ans, il remporte le concours Guido Cantelli et tout s’emballe. Invité par les orchestres d’Italie, il dirige, avec succès, en 1965, le London Philharmonic Orchestra et les portes des grandes capitales musicales s’ouvrent au musicien. Le label Philips lui offre le pupitre pour accompagner le légendaire Claudio Arrau dans les concertos de Chopin et lui confie le soin de graver une intégrale des symphonies de Schumann. En 1974, Inbal est nommé directeur musical de l’Orchestre de la Radio de Francfort. Au long d’un règne de seize ans, notre artiste va graver deux intégrales qui marquèrent leur époque : les symphonies de Mahler et de Bruckner. Le label japonais Denon, connu pour ses prises de son hifistes, enregistre avec une seule paire de micros le corpus symphonique mahlérien. Bardée de prix à sa sortie, cette intégrale entre dans l’histoire des interprétations du compositeur à une époque où sa musique n’était encore enregistrée dans son intégralité qu’avec parcimonie. Pour la firme allemande Teldec, le chef et ses forces lèguent une intégrale Bruckner qui, en première mondiale, utilise des éditions moins connues des partitions du maître de Linz. Le succès est aux rendez-vous et le coffret glane le prix annuel de la critique musicale allemande. Pour le compte du label japonais Denon, le maestro va enchaîner les cycles : Ravel avec l’OrchestreNational de France, Chostakovitch puis Mahler (uniquement les lieder) avec le Wiener Symphoniker, Bartòk et Strauss à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, et Berlioz, Liszt, Tchaïkovski, Schumann et Schœnberg avec son orchestre allemand. La faillite de Denon et la crise du disque compact mettent un frein brutal à cette boulimie d’enregistrement. L’artiste quitte Francfort et pose ses valises à Turin où il dirige pendant quelques temps l’orchestre de la RAI (1996-2001) avant de s’installer à Berlin. Dans la capitale allemande, il préside aux destinées du Berliner Sinfonie-Orchester (depuis 2001), l’ancien orchestre de Berlin-Est fondé par les autorités communistes pour concurrencer la célèbre phalange du camp idéologiquement adverse. Si l’image du chef est fortement centrée sur le symphonique, Inbal n’a pas dédaigné le lyrique même si son legs discographique opératique est quantitativement inexistant en dehors d’enregistrements pirates. Chef principal de la Fenice de Venise de 1984 à 1989, notre homme a également marqué de sa présence les fosses des maisons d’opéra de Paris, Hambourg et Zurich. Son apparition dans Aida au théâtre antique d’Orange en 2001 a marqué les esprits alors que sa Tétralogie donnée en concert à Turin entre 1996 et 1998 fut chère au cœur des mélomanes piémontais. Francophile de cœur, le maestro est un fidèle des formations symphoniques de Radio France avec lesquelles il aime diriger autant les classiques du répertoire que des partitions rares ou méconnues à l’image de la Deutsche Symphonie de Hans Eisler que le label Naïve vient d’éditer (chroniqué sur ResMusica).

Un legs discographique aussi impressionnant est forcément inégal. Si l’intégrale des symphonies de Bruckner vaut plus pour les éditions sélectionnées que pour l’inspiration du chef, il en va tout autrement de la somme Mahlérienne. Le chef apporte une importance prépondérante à la progression du discours et à l’équilibre entre les parties. Les tenants d’un Mahler subjectif, torturé, démesuré et passionné devront passer leur chemin devant cet esprit respectueux des indications des partitions. Malgré une certaine sécheresse et les timbres assez rauques de l’orchestre, il est permis d’aimer cette vision qui culmine dans les Symphonies n°1, 3, 4, 5, et 10. C’est dans le répertoire romantique qu’Inbal est le plus à l’aise et il faut compter avec sa seconde intégrale des Symphonies de Schumann réalisée à la tête de l’orchestre de la radio de Francfort. Imposant et massif, Inbal campe un Schumann bourru mais sensible. Ces interprétations culminent dans une Symphonie « Rhénane » portée par un élan et un souffle irrésistibles. Prolongement d’un certain esprit mahlérien, les partitions de jeunesse de Schœnberg réussissent à merveille au chef d’orchestre. Son enregistrement de Pélleas et Mélisande, d’une lenteur mystique et d’une tension marmoréenne, conduit les amants vers l’épopée mythologique ; tandis que le maestro tire des ombres éclatantes et maléfiques des Gurre-Lieder qui prennent, sous sa conduite, une noirceur dantesque. Sommet du romantisme, la Faust-Symphonie de Liszt trouve en Inbal un avocat de taille. Sans distancer l’époustouflant enregistrement de Leonard Bernstein (DGG), le chef porte la partition à incandescence et souffle sur les braises passionnées de cette musique hors normes. Inattendu dans ce répertoire avec ses timbres verts et ses cordes assez acides, illustrations de sa sonorité et de culture très française, l’Orchestre de la Suisse romande se déchaîne pour nous offrir le meilleur de Richard Strauss (Ein Heldenleben, Also sprach Zarathustra, Till Eulenspiegel, Macbeth et Don Juan) alors que le chef insiste sur la logique de la construction de ces poèmes symphoniques.

Sans atteindre les démentielles performances d’Evgueni Svetlanov ou Nikolay Golovanov, le chef israélien sait animer les Symphonies de Scriabine, sans tomber dans le pompier ou l’ennui. Son Poème de l’extase remarquablement construit et puissamment animé est une belle référence « occidentale ». Plus inégaux, les cycles Berlioz et Ravel ne peuvent pas s’imposer, en dépit de beaux moments (Harold en Italie avec l’alto de Yuri Bashmet, Symphonie fantastique de Berlioz, Menuet antique de Ravel). Le mélomane restera plutôt dubitatif devant l’intégrale Chostakovitch : le maestro a beau faire rutiler un orchestre symphonique de Vienne en parade, il manque à ces enregistrements le drame et l’émotion. On passera sans s’arrêter sur les deux disques Bartòk (Château de Barbe Bleue, Concerto pour orchestre, Musique pour cordes, percussions et célesta) dont Inbal ne sait pas cerner l’esprit. Il en va de même pour des Symphonies n°5 et n°6 de Tchaikovski et les trois dernières Symphonies de Dvoràk (Teldec), étrangement appuyées et faussement démonstratives. Le musicien s’est également essayé à d’autres répertoires avec plus (Symphonies n°1 et n°2 de Camille Saint-Saens) ou moins (Ma Patrie de Smetana, ballets de Stravinsky) de succès. Au final, ces disques dont beaucoup s’avèrent indispensables témoignent de l’art d’un musicien hostile à toute facilité ou superficialité.

Retrouvez Eliahu Inbal à travers son actualité :

Discographique :

Le legs discographique du chef d’orchestre est malheureusement sinistré. Philips a supprimé depuis longtemps les enregistrements du musicien, la diffusion des albums gravés pour Teldec est aléatoire et les déboires de Denon ont retiré ses disques des bacs. C’est donc chez les éditeurs Brilliant et Pentatone que l’on peut retrouver quelques témoignages du musicien, repiqués du catalogue des labels hollandais et japonais :

  • Hector Berlioz, Symphonie Fantastique, Harold en Italie, Roméo et Juliette, La Damnation de Faust, Grande Messe des Morts, Te Deum, L’Enfance du Christ. Orchestre symphonique de la Radio de Francfort. 11 Cd Brilliant BRIL99999.
  • Franz Liszt, Faust-symphonie. Orchestre symphonique de la radio de Francfort. 2 Cd Brilliant BRIL 92080
  • Gustav Mahler, intégrale des symphonies, Das Lied von der Erde. Orchestre symphonique de la radio de Francfort. 15 Cd Brilliant BRIL 92005
  • Maurice Ravel, Daphnis et Chloé, Boléro, Rhapsodie espagnole, Une barque sur l’océan, Alborada del Gracioso, Menuet Antique, La Valse, Ma Mère L’Oye, Le Tombeau de Couperin, La Pavane pour une infante défunte, Fanfare, Valses nobles et sentimentales. Modeste Moussorgski / Maurice Ravel, Tableaux d’une Exposition. Claude Debussy / Maurice Ravel, Danse (Tarantelle styrienne) – Sarabande (de Pour le piano). Orchestre National de France. 4 Cd Brilliant BRIL 64030
  • Camille Saint-Saens, Symphonies n°1 et n°2. Orchestre symphonique de la radio de Francfort. 1 SACD Pentatone 5186-157

Deux témoignages discographiques viennent d’être édités :

  • Hans Eisler, Deutsche sinfonie. Orchestre Philharmonique de Radio-France. 1CD Naive V 5031
  • Gustav Mahler, Kindertotenlieder ; Ludwig van Beethoven, Symphonie n°7 ; Anton Bruckner, Symphonie n°3. Orchestre Symphonique de Berlin. 2 Cd RTVE-Festival international de Santander CD 65. 233
  • Gustav Mahler, Symphonie n°5, Tokyo Metropolitan Symphony Orchestra, direction : Eliahu Inbal. 1 CD Fontec FOCD9244

Au concert :

17/03. Théâtre des Champs Elysées. Wolfgang Amadeus Mozart : Concerto pour violon n°5. Anton Bruckner : Symphonie n°7. Augustin Dumay, violon. Orchestre Philharmonique de Radio-France.

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